III

Les rapports de police ne manquent pas dans la cassette de Fouquet. On

pourrait ranger dans cette catégorie les lettres de la personne qui

était en relation avec le confesseur de la reine mère. Il y a d'ailleurs

de véritables rapports de police, qui paraissent émaner d'un nommé

Devaux, chef d'une compagnie qu'il entretenait avec l'argent de Fouquet.

Il était chargé de surveiller les ennemis du surintendant et de

recueillir leurs propos. En remuant cette fange, on trouve la trace de

tristes histoires, telles que la séquestration d'une personne que ce

Devaux tenait enfermée chez lui par ordre de Fouquet. Il faut cependant

se donner le spectacle de ces misères et de cette corruption, si l'on

veut connaître à fond Fouquet et son entourage. C'est ce qui me décide à

publier quelques-uns de ces rapports. Ils ne sont pas exactement datés.

Cependant la première lettre est évidemment de la fin d'avril 1661, il y

est question de l'hostilité de madame de Navailles contre Fouquet.

Cette dame d'honneur était chargée de veiller sur les filles de la

reine. Comment sa vertu, qui s'opposa aux amours de Louis XIV, ne se

serait-elle pas révoltée des intrigues de Fouquet?

«Je sais, écrivait l'espion, que M. de Saint-Geniès a dit vendredi 29

avril, parlant de M. le procureur général, qu'il était fort satisfait de

lui; mais que sa belle-sœur, madame de Navailles, avait une langue dont

personne ne se pouvait exempter, et qu'elle n'était pas des amis de M.

le procureur général; c'est un homme de foi qui me l'a dit. Si

monseigneur veut savoir son nom, je le lui dirai. Monseigneur ne doit

pas mettre cet article en doute. Cela s'est dit _In vino veritas_.

«Monseigneur aura la bonté de se souvenir de faire expédier l'ordre du

roi et de m'envoyer cet ordre de ce que je dois faire, tant de mon

dernier mémoire que je lui ai mis en main touchant M. Delorme[1143] que

de celui-ci. Je vais pourtant mon chemin. Pour l'affaire Delorme, je le

fais parler, dont je vous rendrais compte, si n'était la raison que

monseigneur sait. Jores est le porteur de tous mes billets. Je suis

assez touché de ne le pouvoir faire; je suis au désespoir d'entendre

tous les jours dire cent sottises; il en faut faire punir un pour

l'exemple. Celui qui est ici dénommé[1144] le mérite bien. Madame

d'Asserac se porte un peu mieux. Elle prit hier un remède; je crois

qu'elle sera saignée du pied aujourd'hui lundi; car son oppression

continue. Je lui ai dit avoir ordre de monseigneur de la voir tous les

jours et de lui mander l'état de sa santé.»

Madame d'Asserac est souvent mentionnée dans ses rapports, surtout pour

une affaire mystérieuse: il s'agit d'une personne nommée la Montigny,

qui avait été enlevée, à ce qu'il semble, par ordre de madame d'Asserac

et du surintendant, puis enfermée à la Bastille, et enfin confiée à la

garde de l'espion de Fouquet. Quelle était la cause de cette

séquestration? Était-ce une intrigue d'amour ou une affaire politique?

C'est ce que les lettres n'expliquent pas. Cependant, comme le nom du

cardinal de Retz revient souvent dans les dénonciations, il semble qu'il

y a là quelque intrigue politique. L'espion rapporte d'abord les propos

tenus par les ennemis de Fouquet à l'occasion de cet enlèvement:

«Le marquis de la Bertèche a dit, chez madame des Blérons, qu'il fallait

attendre à pousser l'affaire de la Montigny que vous ne fussiez pas si

bien en cour, et que cela ne pouvait pas aller loin. Ils ont néanmoins

conclu que, si l'on en pouvait avertir le roi et lui dire toutes les

choses comme elles se sont passées, tant de la part de madame d'Asserac

que de vous, de tout le mystère de son existence et de l'intelligence

qui était entre le cardinal de Retz et les personnes que j'ai nommées,

tout cela ensemble vous ébranlerait fort dans l'esprit du roi. La dame

des Blérons a dit: «Oui; mais qui en parlera? car moi qui avais donné

mon mémoire au Père confesseur de la reine, il me l'a gardé et n'en a

pas parlé. En qui se fier?» Un gentilhomme gascon, qui est frère d'une

dame qui loge aux Trois-Maures avec madame des Blérons, et qui était de

ce conseil, dit: «Je connais bien des gens, et j'en présenterai qui ne

sont pas des amis de M. le procureur général; surtout je connais M. de

Roquelaure; j'ai une forte intrigue avec lui par des voies que je ne

vous puis dire. Je connais aussi M. de Luxembourg, qui est M. de

Bouteville, et même toute la maison de M. le Prince. Laissez-moi ménager

cette affaire. Je vous en rendrai compte.» Voilà ce qu'on m'a confié.

«J'ai fait voir ce gentilhomme gascon à mon homme, pour voir si ce n'est

pas celui-là qui allait chez madame de la Roche; mais ce n'est pas lui.»

Les ennemis de Fouquet cherchèrent à effrayer madame d'Asserac en

répandant le bruit que cette affaire était parvenue jusqu'à la reine.

«Madame d'Asserac m'a dit, écrit l'espion, qu'il était venu un

gentilhomme de M. le grand-maître[1145] la trouver, pour lui dire que le

Père confesseur avait parlé à la reine de cette créature, et que la

reine avait dit: «Il faut obliger Bessemot[1146] à la représenter.» Pour

moi, je répondrais bien que cela vient de madame des Blérons, qui l'a

fait dire à madame d'Asserac, par cet homme de M. le grand-maître. Quand

le Père confesseur l'aurait dit, ce que je ne crois pas, la chose serait

secrète et aurait été faite en particulier. Ainsi le confesseur ne

l'aurait pas divulguée ni dite à ce gentilhomme de M. le grand-maître,

qui même ne le connaît pas; mais la dame de bonne volonté l'a obligé à

cela.

«A ce que je peux connaître par elle-même, c'est que monseigneur a une

pépinière d'ennemis; tous s'en veulent mêler. Monseigneur se souviendra

bien d'une mademoiselle de Mormar qui a été chez lui en sortant de

religion; elle s'est mise dans la galanterie, où quelques gens l'ont

vue, entre autres un M. Tabouret de Turny, qui s'en est emparé, non tant

pour l'amour que pour savoir le secret de ce qui se passait chez

monseigneur dans le temps qu'elle y était, et même je doute qu'elle

s'est conservé quelque intelligence dans la maison. Le sieur Tabouret en

est encore présentement saisi, en quelque lieu qu'elle soit. Je le sais

par celui qui lui en a donné la connaissance et à qui elle a dit son

secret; il suffit que monseigneur sache que Tabouret n'est pas dans ses

intérêts, à ce que m'a dit cet homme-là. La demoiselle de Mormar a dit

aussi des sottises contre mademoiselle de Frensse (_sic_). Si

monseigneur le désire savoir, je le lui dirai de bouche. Depuis ma

lettre écrite, je sais où demeure ladite demoiselle de Mormar.

Monseigneur n'a qu'à ordonner ce qu'il lui plaît que l'on sache ou que

l'on fasse sur cet article.»

L'espion écrit à Fouquet une autre lettre de la maison même d'une dame

de la Roche, qui était une des personnes chargées de donner avis des

bruits répandus contre le surintendant. Elle recevait chez elle les

ennemis de Fouquet, encourageait leurs propos et en informait Devaux. Le

gentilhomme gascon mentionné ci-dessus (p. 300-301) retourna chez cette

dame de la Roche. «Vendredi dernier, 22 de ce mois, écrit l'espion, il a

récité tout ce que j'ai déjà écrit. Quoiqu'elle dise qu'il y a tant

parlé du cardinal de Retz, qu'elle ne se souvient pas de ce qu'il a dit;

tout cela, à mon sens, n'est rien; car il promet beaucoup, et cependant

il ne lui donne rien. Il lui promet tout et de lui faire sa fortune. Il

continue à la prier de lui garder ce mémoire que lui doit envoyer des

Fros de Guyon, que la Montigny lui a laissé; mais la lettre que j'ai

écrite au sieur des Fros, de la part de la Montigny, l'empêchera de

l'envoyer, à moins qu'il ne fût parti avant de recevoir ma lettre.

«Pour la demoiselle[1147], c'est à l'ordinaire, un peu pire; mais elle

me promet que, ce mois-ci fini, elle fera jour et nuit des cris

horribles, tant que l'on ait mis fin à lui donner tout ce qu'il lui

faut, et qu'on l'ait renvoyée chez elle; après cela qu'elle ne dira mot.

Sinon, qu'elle ne se soucie de rien; qu'elle fera cent fois pis que ce

qu'elle a fait; c'est en vérité une méchante garde[1148]. Je ferai tout

de mon mieux pour trouver quelque biais pour l'apaiser, en attendant que

mon affaire soit faite. Après cela, je ne crains plus rien.

«Elle dit que le gentilhomme à qui madame d'Asserac avait donné ordre de

la gouverner, comme elle a été dehors de son pays(?), s'appelle du

Guilie. Au lieu de lui conseiller de ne rien dire, il l'a priée et

sollicitée cent fois de tenir bon et de dire le pis qu'elle pourrait

contre M. le surintendant; qu'il fallait qu'elle s'attachât à cela, et

que, si elle lui voulait confier son secret, il lui donnerait de bons

conseils pour faire ses affaires, et même il lui donnerait de quoi

vivre, et qu'ils feraient tous deux leur affaire. Ledit sieur du Guilie

l'a fort priée de le mettre bien dans l'esprit de M. de Vendôme, et de

faire en sorte qu'il pût être sénéchal de Lamballe, et qu'il lui

promettait de lui donner avis de tout ce qu'il apprendrait contre elle;

mais aussi qu'elle lui écrivit de Paris toutes ses affaires

réciproquement. Voilà la fidélité des gens à qui madame d'Asserac s'est

confiée. Je n'en vois pas un qui ne l'ait trompée, tous par espérance de

faire leur fortune.

«Elle m'a dit aussi que M. de Saint-Georges lui disait: «Madame

d'Asserac est bien fine; mais je la tiens à cette heure et M. le

procureur général aussi; il ne m'oserait rien dire, car je sais tout ce

que vous avez fait; ils font cas de moi. M. le recteur[1149] avait écrit

à madame d'Asserac contre moi; mais, à cette heure, je puis tout faire;

ils ne me diront rien. Je m'en vais tant battre que je les ferai tous

périr.»

«Elle[1150] dit qu'elle est fâchée de lui avoir confié toutes choses, et

qu'assurément si l'on désoblige cet homme-là, il dira tout, ainsi qu'il

a dit qu'il le ferait. L'on peut dire qu'elle a empoisonné tous ceux qui

l'ont approchée. Comme c'est un esprit dangereux, dès lors qu'on

l'écoute, elle est capable de s'attirer les gens par ses belles

promesses. Elle vous prie de recommander ce placet fortement; elle ne

peut sortir aujourd'hui; ce sera pour un des jours de la semaine. Elle

m'a dit que M. le maréchal de la Meilleraye continue sa haine contre

les personnes que vous savez. Elle vous prie de faire que M. du Plessis

offre des fiefs des Rieux le denier 25 (4 p. 100) et le denier 20 (5 p.

100) des domaines. Et elle, si vous le trouvez bon, elle en donnera le

denier 30 (3,33 p. 100) des fiefs, et le denier 25 (4 p. 100) des

domaines. Elle vous prie lui mander si vous ne serez pas fâché qu'elle

fasse quelques pas contre M. l'abbé votre frère; elle ne l'a pas voulu

faire que vous ne lui ayez mandé comme vous êtes ensemble.

«Elle dit qu'il y a quelques jours, l'écuyer de madame la Princesse et

six autres gentilshommes de M. le Prince disaient tout haut, et

continuent tous les jours à dire mille sottises contre vous, en disant

que l'on n'a jamais vu la France si mal gouvernée; que tout est ruiné;

que ce sont tous les jours de nouveaux impôts; que l'on a retranché tous

les officiers de province; que cela ruine dix mille familles; que l'on

était plus heureux dans la guerre, et que la guerre de la paix était

plus fâcheuse que la guerre de la guerre, et que c'était vous qui

faisiez tout cela; et puisque le roi voulait rendre justice à ses

sujets, qu'il devait prendre des anciens officiers du parlement, qui

l'auraient averti de toutes les malversations qui se font dans les

provinces, et tout par un seul homme. Ils disent: «Nous sommes cent fois

pis que nous n'étions du temps de Son Éminence.»

«Elle dit qu'elle veut reprendre mon hôtesse en sa garde. J'appréhende

qu'ils ne la gardent à leur ordinaire. Cependant ce serait une affaire

plus fâcheuse que l'on ne saurait s'imaginer si elle sort encore

mécontente. Si monseigneur n'y avait intérêt, je n'en parlerais pas: la

garde n'en est pas si agréable pour la souhaiter. La dame est enragée

contre elle, parce qu'elle a dit dans le pays qu'il lui est bien aisé de

porter des mouchoirs de mise; que cela ne lui coûtait rien; que c'était

M. le procureur général qui l'entretenait de tout à Paris. Pour moi,

elle ne m'en a jamais parlé; elle ne me dit présentement rien, sinon

qu'on lui donne du bien et qu'on la renvoie chez elle; qu'elle n'en

parlera jamais et qu'elle ne dira pas un mot de tout ce qui s'est passé,

en lui donnant du bien; car autrement elle ferait pire que jamais.»

Dans une autre lettre, il est question d'une tentative d'assassinat

contre le marquis de Créqui, gendre du madame du Plessis-Bellière. «Il

ne se peut pas mieux faire que l'on fait pour trouver les gens dont l'on

m'a donné les noms; mais l'affaire a changé trois fois de face depuis

hier. Ils ont voulu assassiner M. de Créqui, et, comme les gens de M. de

Créqui les ont poussés dans la rue Saint-Martin, et même blessé

quelqu'un d'eux, ils se sont retirés, à ce que vient de me dire M. le

prévôt de l'Île[1151], qui fait fort bien son devoir. Il a appris qu'ils

avaient été ce matin à la Chesse (_sic_), qui est un petit cabaret rue

Saint-Denis, où il dit qu'ils se battront absolument, quoique blessés.

Il avait vu un valet déguisé y délibérer s'il sortirait de Paris ou non;

enfin ils demandèrent pour conclusion un homme pour les mener chez M. de

Fonsaldagne (Fuensaldagne)[1152], qui les y conduisit, c'est-à-dire il

leur montra le logis, et puis ils le renvoyèrent. Je ne doute pas qu'ils

n'y soient; mais cela ne nous empêche pas de chercher partout. J'envoie

au Bourget et vers Saint-Denis battre l'estrade. C'est M. de la Motte

qui y est avec de vos cavaliers; il y est dès minuit. Enfin il ne se

peut pas prendre plus de précautions que l'on fait depuis que l'on m'a

mandé que c'était un assassinat fait à M. de Créqui. J'en ai donné avis

à tous les prévôts, à qui je n'avais que dit qu'il fallait seulement se

tenir près de ce colonel. Guisfin fait tout ce que l'on peut faire.

Monseigneur sera averti de ce qui se passera. Vous saurez que l'on a

arrêté quatre officiers de M. de Créqui au faubourg Saint-Martin, qui

étaient logés au Boisseau, devant Saint-Laurent, qui étaient ceux qui se

devaient battre contre les Flamands, qui devaient être cinq contre cinq.

Je crois que monseigneur saura tout cela. Les gens de M. de

Grandmaison[1153] me viennent de confirmer qu'ils sont chez

l'ambassadeur M. de Fonsaldagne (Fuensaldagne).»

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 160 / 211 题