Quant aux lettres qui présentent un mélange d'intrigues et d'affaires,
elles sont fort nombreuses. Le surintendant aimait, comme nous l'avons
déjà fait remarquer, à se servir de ses maîtresses pour pénétrer les
secrets des cours étrangères et s'y faire des créatures: c'était aussi
par elles qu'il cherchait à connaître les plans de ses ennemis. Une des
personnes qui le prévient des attaques dirigées contre lui lui rappelle
qu'elle lui écrivait autrefois en encre sympathique[1133]. Ces lettres
ne sont pas moins difficiles à interpréter que celles qui viennent de
l'entremetteuse. Les noms y sont souvent déguisés, comme on l'a vu dans
les lettres de mademoiselle de Trécesson, ou chiffrés, comme dans celles
de l'abbé de Bonzi sur la cour de Florence. Voici un billet où madame de
Sévigné semble désignée, sans être nommée[1134]. C'est une femme qui
écrit à Fouquet: «Quand vous serez aussi persuadé que je le souhaite du
véritable attachement que j'ai à tous vos intérêts, j'aurai peu de chose
au monde à désirer; mais il faudrait pour cela que je fusse plus
heureuse et que j'eusse quelque occasion importante de vous servir. Je
suis néanmoins fort contente de ce que vous connaissez un peu mes
sentiments dans les rencontres où vous pouvez avoir quelque part. Car je
vous assure que c'est par là seulement que j'y en puis prendre.
«La dame que vous vîtes l'autre jour m'a paru fort satisfaite de vous;
elle voulait retourner demain vous parler de son affaire; mais je lui ai
fait conseiller d'en donner la commission à quelqu'un de ses amis, ne
croyant pas que des visites si fréquentes vous plussent fort par les
conséquences qu'on en pourrait tirer. Elle donnera cet emploi à
Pomponne ou à Hacqueville; ni l'un ni l'autre ne savent que j'ai
l'honneur de vous écrire.
«Pellisson me dit l'autre jour que vous ne seriez pas fâché de savoir ce
que l'abbé de Mores[1135] aurait jugé du mal de M. le cardinal. Si M.
d'Épernon vous a vu depuis, je suis persuadée qu'il ne vous en aura rien
celé; mais comme je n'en suis pas assurée, je vous dirai que de la
manière dont on le traite, il ne croit pas qu'il en puisse réchapper, ni
même qu'il puisse continuer longtemps les remèdes qu'on lui donne.
«Brûlez ce billet, s'il vous plaît, et croyez que je ne vous demanderai
jamais de précaution quand cela sera bon à quelque chose.»
Les circonstances relatives à la maladie de Mazarin que mentionne cette
lettre prouvent qu'elle a dû être écrite vers la fin de février ou au
commencement de mars 1661. Quelle est la dame qui connaissait si bien
Pomponne et d'Hacqueville et pouvait les employer auprès de Fouquet pour
ses affaires? Ne serait-ce pas madame de Sévigné, qui, comme le prouvent
ses lettres, était liée avec l'un et l'autre et se servait d'eux
habituellement? Quant à l'insinuation malveillante sur la fréquence des
visites, elle ne prouverait que de la jalousie, et une jalousie bien peu
fondée; car madame de Sévigné avait toujours su repousser les attaques
de Fouquet. Elle écrivait dès 1655 à Bussy-Rabutin[1136]: «J'ai toujours
avec lui les mêmes précautions et les mêmes craintes, de sorte que cela
retarde notablement les progrès qu'il voudrait faire. Je crois qu'il se
lassera de vouloir recommencer toujours inutilement la même chose.»
Une autre femme, qui dissimule son nom, informait Fouquet des relations
de son frère avec Delorme, son ancien commis, avec un président qui
n'est indiqué que par ce titre, et un marquis qui se donne pour favori
du roi, et qui pourrait bien être le marquis de Vardes. «C'est avec
regret, écrit-elle à Fouquet[1137], que je vois les vôtres et les
miens[1138] dans l'aveuglement au point qu'ils sont, et que je sois
obligée de vous faire connaître leur mauvaise volonté. Tant que je n'ai
point vu de chef pour exécuter leur entreprise, je n'ai rien dit; mais
quand j'ai su que M. l'abbé était de la partie, j'ai cru qu'il était
temps de vous avertir, puisque vous m'ordonnez, monseigneur, de vous
mander ce que j'en ai appris: c'est que le président, lequel M. l'abbé
ne voit jamais chez lui, il le va voir à présent, et tous les jours ils
se voient et ont de longs entretiens et se donnent des rendez-vous de
temps en temps pour conférer tous trois[1139] ensemble. De plus Delorme
s'assure de toutes parts d'argent et de tous ses amis, afin de se rendre
nécessaire, et ils font courre le bruit parmi les gens d'affaires qu'il
n'y a pas moyen que la surintendance subsiste, s'il ne rentre dans les
affaires; et, ayant commerce avec ceux de la maison de Son Éminence,
l'on m'a dit que c'était MM. de Fréjus et de Mongaillac et quelques
autres qui devaient faire connaître au cardinal que, si Delorme rentre
dans les affaires, l'on ne manquera point d'argent. Pour le marquis, il
prétend être favori du roi et dire tout ce qui sera à propos sur ce
chapitre. En attendant, Delorme lui a fait faire quelques affaires et
prêté de l'argent. Delorme promet à tous ceux qui sont dans ses intérêts
de les faire riches. Voilà tout ce que je sais de l'affaire. Si je
pouvais davantage, monseigneur, pour votre service, je le ferais,
n'ayant point de plus forte passion, en reconnaissance de vos bienfaits,
que de vous faire voir que je suis plus que personne,
«Votre très-humble et très-obéissante servante.»
Le surintendant avait toujours cherché à se ménager l'appui des nièces
de Mazarin. On l'a vu en relation avec la société d'Olympe Mancini,
comtesse de Soissons[1140], et recevant des avis mystérieux d'un
confident d'Hortense Mancini, duchesse de Mazarin[1141]. Marie Mancini,
qui avait failli devenir reine de France, n'avait pas été oubliée, et il
paraît que le surintendant avait su se l'attacher solidement, à en juger
par le billet suivant, qu'elle lui écrivait le 14 avril 1661, au moment
de partir pour l'Italie[1142]: «J'ai reçu, monsieur, avec grande joie la
lettre obligeante qu'il vous a plu m'écrire. Je vous prie d'être
persuadé que j'aurai toute ma vie la dernière reconnaissance des bontés
que vous m'avez témoignées. Je vous reconnaîtrai toujours pour le plus
véritable de mes amis, et en quelque lieu que je sois, comptez toujours
sur moi comme sur la plus affectionnée de vos servantes.
«MARIE DE MANCINI.»