Cassette de Fouquet trouvée à Saint-Mandé; nous n'avons pas toutes
les lettres qu'elle renfermait.--Analyse des papiers conservés par
Baluze.--On peut les diviser en cinq catégories: 1° Intrigues
d'amour, billet attribué à madame du Plessis-Bellière; 2° lettres
d'intrigues et d'affaires; 3° rapports d'espions, détails sur
madame de Navailles, sur Delorme, sur madame d'Asserac, sur une
personne, nommée Montigny, séquestrée par ordre de Fouquet; 4°
demandes d'argent; 5° lettres d'affaires.--L'inventaire de ces
papiers ne répondit pas à ce qu'attendaient la curiosité et la
malignité des courtisans; ils inventent une fausse cassette de
Fouquet.
Les lettres du conseiller d'État, que nous avons citées dans le chapitre
précédent, prouvent que des billets de femmes trouvés à Saint-Mandé dans
la cassette de Fouquet furent portés à Fontainebleau et remis au
roi[1126]. Ils ne furent pas renvoyés aux commissaires. Que
devinrent-ils? Ici commencent les mystères de cette cassette. Il est
probable que quelques lettres furent détruites; d'autres, conservées par
Colbert et par son bibliothécaire Baluze, sont parvenues jusqu'à nous.
Il est facile d'établir que nous n'avons pas toutes les correspondances
qui firent alors un si grand bruit. Ainsi madame de Sévigné s'afflige
que l'on ait trouvé de ses lettres dans la cassette de Fouquet: «Je
pense, écrit-elle à Ménage[1127], que vous savez bien le déplaisir que
j'ai eu d'avoir été trouvée dans le nombre de celles qui lui ont écrit.
Il est vrai que ce n'était ni la galanterie ni l'intérêt qui m'avait
obligée d'avoir un commerce avec lui. L'on voit clairement que ce
n'était que pour les affaires de M. de la Trousse; mais cela n'empêche
pas que je n'aie été fort touchée de voir qu'il les avait mises dans la
cassette de ses poulets, et de me voir nommée parmi celles qui n'ont pas
eu des sentiments si purs que moi. Dans cette occasion, j'ai besoin que
mes amis instruisent ceux qui ne le sont pas. Je vous crois assez
généreux pour vouloir en dire ce que madame de la Fayette vous
apprendra, et j'ai reçu tant d'autres marques de votre amitié, que je ne
fais nulle façon de vous conjurer de me donner encore celle-ci[1128].»
Cependant les lettres de madame de Sévigné, qui furent trouvées dans la
cassette de Fouquet, ne font pas partie des papiers que Baluze a
recueillis et qui existent à la Bibliothèque impériale. Le conseiller
d'État de la Fosse, dans une lettre du 30 septembre 1661, parle d'une
lettre signée d'un nom qui paraissait être celui de Marie de Lorraine
(mademoiselle de Guise), et il indique les principaux passages de cette
lettre. Elle ne se trouve pas non plus dans les papiers de Fouquet
conservés par Baluze. Il faut donc reconnaître que nous sommes loin
d'avoir tous les billets de femme enlevés de Saint-Mandé et portés à
Louis XIV.
Quant aux papiers conservés par Baluze, on a déjà vu quel usage
l'histoire en peut tirer. J'en ai extrait un grand nombre de documents
authentiques pour composer ces Mémoires de Fouquet pendant les années
1658, 1659, 1660 et surtout 1661[1129]. Il y a dans cette multitude de
lettres un choix à faire: à côté de lettres de personnages influents,
comme de Lyonne, le marquis de Villequier, madame d'Huxelles, madame du
Plessis-Bellière, le chevalier de Gramont, Vardes, Bonzi, il y a des
rapports de police, des billets d'entremetteuses d'assez bas étage, puis
des projets d'affaires, des demandes d'argent, des sollicitations de
toute nature, quelquefois des avis utiles, souvent des flatteries
intéressées. Presque toutes ces lettres sont anonymes, parfois même les
noms des personnes et des contrées ont été altérés pour dérouter le
lecteur. C'est seulement par la comparaison des écritures et par l'étude
attentive des faits que j'ai réussi à en deviner quelques-uns.
Pour terminer ce qui concerne ces papiers de Fouquet, j'ajouterai qu'on
peut y distinguer cinq espèces de documents: 1° des correspondances de
femmes qui s'occupent d'intrigues amoureuses; la plupart viennent de
cette femme La Loy qui faisait un ignoble métier; elles concernent
surtout mesdemoiselles de Menneville et du Fouilloux. Nous en avons
suffisamment parlé; il serait aussi inutile que fastidieux d'insister
plus longuement sur cette honteuse correspondance; 2° des lettres où les
intrigues amoureuses et les affaires sont perpétuellement mêlées; on en
a vu un spécimen dans la correspondance de mademoiselle de Trécesson
avec le surintendant[1130]; 3° les rapports d'espions dont Fouquet
cherchait à entourer tous les personnages puissants, afin de pénétrer
les secrets du roi, de la reine mère, de Colbert et des ministres; 4°
des sollicitations adressées au surintendant des finances par des
personnes de toutes les classes, dont quelques-unes même occupaient une
haute position, par exemple le chevalier de Gramont et Hugues de Lyonne;
5° enfin des papiers concernant uniquement les affaires publiques ou les
intérêts privés de Fouquet.
I
De ces cinq catégories, la première est, comme je l'ai déjà dit, de
beaucoup la plus considérable. Parmi les billets anonymes, que l'on peut
attribuer à des maîtresses du surintendant, un seul paraît écrit par
madame du Plessis-Bellière, et encore je n'exprime cette opinion qu'en
hésitant. Le voici: «Je pars à la fin, demain, assez incommodée, mais ne
sentant point mon mal dans la joie que j'ai dans la pensée de vous voir
bientôt; je vous en prie, que le jour de mon arrivée j'aie cette
satisfaction. Je ne vous puis exprimer l'impatience où j'en suis, et
moi-même je ne la puis pas trop bien comprendre; mais je sens qu'il ne
serait pas bon que je vous visse la première fois en cérémonie, parce
que ma joie serait trop visible. Adieu, mon cher, je t'aime plus que ma
vie.»
Les billets de mademoiselle de Menneville n'ont pas cet accent
passionné. J'en ai cité plusieurs antérieurement[1131]. En voici encore
un dont le ton ne diffère pas beaucoup de celui des précédents[1132]:
«Je suis fort fâchée de n'avoir pas pu tous ces jours-ci vous aller
voir. Je crois que la personne que vous savez (l'entremetteuse) vous
aura pu dire le chagrin que j'en ai eu, et quoique je me trouve toujours
fort mal, cela ne m'empêchera pas d'y aller demain. Je vous dirai les
raisons pourquoi je n'y peux pas aller aujourd'hui. Adieu, bonjour.»