CHAPITRE XLI

Cassette de Fouquet trouvée à Saint-Mandé; nous n'avons pas toutes

les lettres qu'elle renfermait.--Analyse des papiers conservés par

Baluze.--On peut les diviser en cinq catégories: 1° Intrigues

d'amour, billet attribué à madame du Plessis-Bellière; 2° lettres

d'intrigues et d'affaires; 3° rapports d'espions, détails sur

madame de Navailles, sur Delorme, sur madame d'Asserac, sur une

personne, nommée Montigny, séquestrée par ordre de Fouquet; 4°

demandes d'argent; 5° lettres d'affaires.--L'inventaire de ces

papiers ne répondit pas à ce qu'attendaient la curiosité et la

malignité des courtisans; ils inventent une fausse cassette de

Fouquet.

Les lettres du conseiller d'État, que nous avons citées dans le chapitre

précédent, prouvent que des billets de femmes trouvés à Saint-Mandé dans

la cassette de Fouquet furent portés à Fontainebleau et remis au

roi[1126]. Ils ne furent pas renvoyés aux commissaires. Que

devinrent-ils? Ici commencent les mystères de cette cassette. Il est

probable que quelques lettres furent détruites; d'autres, conservées par

Colbert et par son bibliothécaire Baluze, sont parvenues jusqu'à nous.

Il est facile d'établir que nous n'avons pas toutes les correspondances

qui firent alors un si grand bruit. Ainsi madame de Sévigné s'afflige

que l'on ait trouvé de ses lettres dans la cassette de Fouquet: «Je

pense, écrit-elle à Ménage[1127], que vous savez bien le déplaisir que

j'ai eu d'avoir été trouvée dans le nombre de celles qui lui ont écrit.

Il est vrai que ce n'était ni la galanterie ni l'intérêt qui m'avait

obligée d'avoir un commerce avec lui. L'on voit clairement que ce

n'était que pour les affaires de M. de la Trousse; mais cela n'empêche

pas que je n'aie été fort touchée de voir qu'il les avait mises dans la

cassette de ses poulets, et de me voir nommée parmi celles qui n'ont pas

eu des sentiments si purs que moi. Dans cette occasion, j'ai besoin que

mes amis instruisent ceux qui ne le sont pas. Je vous crois assez

généreux pour vouloir en dire ce que madame de la Fayette vous

apprendra, et j'ai reçu tant d'autres marques de votre amitié, que je ne

fais nulle façon de vous conjurer de me donner encore celle-ci[1128].»

Cependant les lettres de madame de Sévigné, qui furent trouvées dans la

cassette de Fouquet, ne font pas partie des papiers que Baluze a

recueillis et qui existent à la Bibliothèque impériale. Le conseiller

d'État de la Fosse, dans une lettre du 30 septembre 1661, parle d'une

lettre signée d'un nom qui paraissait être celui de Marie de Lorraine

(mademoiselle de Guise), et il indique les principaux passages de cette

lettre. Elle ne se trouve pas non plus dans les papiers de Fouquet

conservés par Baluze. Il faut donc reconnaître que nous sommes loin

d'avoir tous les billets de femme enlevés de Saint-Mandé et portés à

Louis XIV.

Quant aux papiers conservés par Baluze, on a déjà vu quel usage

l'histoire en peut tirer. J'en ai extrait un grand nombre de documents

authentiques pour composer ces Mémoires de Fouquet pendant les années

1658, 1659, 1660 et surtout 1661[1129]. Il y a dans cette multitude de

lettres un choix à faire: à côté de lettres de personnages influents,

comme de Lyonne, le marquis de Villequier, madame d'Huxelles, madame du

Plessis-Bellière, le chevalier de Gramont, Vardes, Bonzi, il y a des

rapports de police, des billets d'entremetteuses d'assez bas étage, puis

des projets d'affaires, des demandes d'argent, des sollicitations de

toute nature, quelquefois des avis utiles, souvent des flatteries

intéressées. Presque toutes ces lettres sont anonymes, parfois même les

noms des personnes et des contrées ont été altérés pour dérouter le

lecteur. C'est seulement par la comparaison des écritures et par l'étude

attentive des faits que j'ai réussi à en deviner quelques-uns.

Pour terminer ce qui concerne ces papiers de Fouquet, j'ajouterai qu'on

peut y distinguer cinq espèces de documents: 1° des correspondances de

femmes qui s'occupent d'intrigues amoureuses; la plupart viennent de

cette femme La Loy qui faisait un ignoble métier; elles concernent

surtout mesdemoiselles de Menneville et du Fouilloux. Nous en avons

suffisamment parlé; il serait aussi inutile que fastidieux d'insister

plus longuement sur cette honteuse correspondance; 2° des lettres où les

intrigues amoureuses et les affaires sont perpétuellement mêlées; on en

a vu un spécimen dans la correspondance de mademoiselle de Trécesson

avec le surintendant[1130]; 3° les rapports d'espions dont Fouquet

cherchait à entourer tous les personnages puissants, afin de pénétrer

les secrets du roi, de la reine mère, de Colbert et des ministres; 4°

des sollicitations adressées au surintendant des finances par des

personnes de toutes les classes, dont quelques-unes même occupaient une

haute position, par exemple le chevalier de Gramont et Hugues de Lyonne;

5° enfin des papiers concernant uniquement les affaires publiques ou les

intérêts privés de Fouquet.

I

De ces cinq catégories, la première est, comme je l'ai déjà dit, de

beaucoup la plus considérable. Parmi les billets anonymes, que l'on peut

attribuer à des maîtresses du surintendant, un seul paraît écrit par

madame du Plessis-Bellière, et encore je n'exprime cette opinion qu'en

hésitant. Le voici: «Je pars à la fin, demain, assez incommodée, mais ne

sentant point mon mal dans la joie que j'ai dans la pensée de vous voir

bientôt; je vous en prie, que le jour de mon arrivée j'aie cette

satisfaction. Je ne vous puis exprimer l'impatience où j'en suis, et

moi-même je ne la puis pas trop bien comprendre; mais je sens qu'il ne

serait pas bon que je vous visse la première fois en cérémonie, parce

que ma joie serait trop visible. Adieu, mon cher, je t'aime plus que ma

vie.»

Les billets de mademoiselle de Menneville n'ont pas cet accent

passionné. J'en ai cité plusieurs antérieurement[1131]. En voici encore

un dont le ton ne diffère pas beaucoup de celui des précédents[1132]:

«Je suis fort fâchée de n'avoir pas pu tous ces jours-ci vous aller

voir. Je crois que la personne que vous savez (l'entremetteuse) vous

aura pu dire le chagrin que j'en ai eu, et quoique je me trouve toujours

fort mal, cela ne m'empêchera pas d'y aller demain. Je vous dirai les

raisons pourquoi je n'y peux pas aller aujourd'hui. Adieu, bonjour.»

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 158 / 211 题