--SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1661--
Saisie des papiers de Saint-Mandé.--Lettres adressées au chancelier
par l'un des commissaires, le conseiller d'État de la Fosse.--Des
mousquetaires enlèvent, par ordre de Colbert (23 septembre), une
partie des papiers de Saint-Mandé et les portent à
Fontainebleau.--De la Fosse signale les conséquences fâcheuses de
cette mesure.--Le maître des requêtes Poucet rapporte les papiers à
l'exception d'un certain nombre de lettres de femmes (27
septembre).--Des maîtres des requêtes et conseillers du parlement
demandent à assister à l'inventaire comme créanciers de
Fouquet.--Avis donnés au chancelier sur la nature de certaines
lettres.--Détails sur un dessin trouvé à Saint-Mandé.--Médailles,
bibliothèque et curiosités de Saint-Mandé.--Remarques sur les
relations du premier président avec Fouquet.--Précautions prises
par Fouquet pour dissimuler l'étendue et la magnificence des
bâtiments de Saint-Mandé.--Les papiers inventoriés sont déposés par
les commissaires au château de Vincennes.
Les commissaires que le chancelier avait désignés pour procéder à
l'inventaire des papiers de Fouquet s'étaient mis immédiatement à
l'Å“uvre. Nous avons les lettres que l'un d'eux, le conseiller d'État de
la Fosse, adresse à Séguier pour lui rendre compte du résultat de leurs
opérations[1110]. Il faisait partie de la commission composée des
conseillers d'État de Lauzon et de la Fosse, et des maîtres des requêtes
Poncet et Bénard de Rezé. Cette commission fit l'inventaire de tous les
papiers et meubles de Saint-Mandé. Elle n'avait pas encore terminé son
travail, lorsque des mousquetaires, munis d'une lettre de Colbert,
vinrent réclamer une partie des papiers pour les transférer à
Fontainebleau, et les mettre sous les yeux du roi.
Le conseiller de la Fosse se hâta d'avertir le chancelier de cette
mesure, et n'en dissimula pas les conséquences fâcheuses. «Il nous est
arrivé aujourd'hui, écrivait-il à Séguier le 23 septembre[1111], pendant
que nous continuions notre inventaire à Saint-Mandé, sur les cinq heures
du soir, un maréchal des logis des mousquetaires du roi, accompagné de
cinq desdits mousquetaires, qui nous a rendu une lettre de M. Colbert,
qui nous avertit que Sa Majesté veut que nous mettions entre les mains
desdits mousquetaires les pièces que lui, Colbert, avait remarquées,
étant ici, pour les porter et faire voir à Sa Majesté. Après avoir usé
de quelques civilités envers les mousquetaires et les avoir fait retirer
dans une chambre séparée pour les régaler d'une petite collation, nous
avons délibéré sur la chose, que nous avons jugée de grande conséquence,
et dans laquelle néanmoins nous avons mis pour fondement qu'il fallait
obéir au roi. La raison de notre doute pour la manière de notre
obéissance a été que les papiers que l'on nous demande sont de trois
sortes: 1° il y a des lettres missives presque toutes sans signature,
et en des termes qui ne peuvent servir qu'à déshonorer quelques femmes
pour la trop grande liberté d'écrire; et, pour ces pièces non-seulement
nous ne faisons pas difficulté de les rendre sans cérémonie, mais même
nous avons pensé qu'il était de la charité de les supprimer, et partant
de les laisser sortir de nos mains pour satisfaire au désir que le roi a
de les supprimer; 2° des papiers concernant les finances, comme quelques
états, quelques comptes des petits comptants, quelques projets
d'affaires, etc.; 3° des pièces regardant la conduite particulière de la
personne dont il s'agit, laquelle, tombant d'un si haut degré comme elle
fait, cause un grand bruit par sa chute en toute la France, et
particulièrement dans Paris, où l'on parle en toutes les assemblées que
ledit sieur Colbert, qui n'est pas tenu pour le meilleur ami qu'eût
l'accusé, est venu prendre les actes qui pouvaient servir à sa
justification, tellement, monseigneur, que, si l'on le veut poursuivre
en justice, il est à craindre qu'il ne se serve de cet échappatoire, qui
pourra être considéré; et, quand même on ne le voudrait pas poursuivre,
lui et ses créanciers se pourront plaindre de la même façon et jeter
quelque envie et reproche sur des juges qui auraient laissé emporter des
pièces de la maison d'un si fameux débiteur par quelques mousquetaires,
sur une lettre missive dudit sieur Colbert, personne privée en cette
rencontre, et sans aucun ordre écrit ni verbal de Sa Majesté.
«Cela nous a obligés, monseigneur, après avoir paraphé les pièces qui
nous sont demandées, de prier M. Poncet, l'un de nous commissaires, de
les porter lui-même au roi pour les faire visiter et en prendre
connaissance, ensemble d'un petit cahier cacheté par ledit sieur
Colbert, contenant des instructions écrites de la main de M. Fouquet,
touchant les précautions et sûretés qu'il voulait prendre en cas de
défaveur[1112], représenter par ledit sieur Poncet les raisons susdites,
afin de faire trouver bon qu'il rapporte lesdites pièces pour les
remettre dans l'inventaire et dans leur place, ou si Sa Majesté trouve
qu'elle les doive retenir, nous en faire expédier une lettre ou quelque
autre témoignage de sa volonté, qui rectifiera ou du moins disculpera
notre procédé.
«Je vous ai déjà mandé, monseigneur, que nous avions trouvé une pièce,
qui ne nous est pas demandée, et que nous n'envoyons pas, par laquelle,
sur un quart de la ferme des gabelles, les fermiers baillent à... (le
nom est en blanc) six vingt mille livres par an; ladite pièce, endossée
des quittances de ce pot de vin pour plusieurs années, commencées en
1655, et signée de tous lesdits fermiers, et trouvée parmi les papiers
dudit sieur Fouquet. M. Poncet part demain, accompagné des
mousquetaires, dès le point du jour, pour arriver de bonne heure à
Fontainebleau, où il porte les susdites pièces, sur lesquelles je ne
crois pas que l'on puisse délibérer sans vous, que je prie Dieu de
conserver, etc.»
Cette lettre est importante à plus d'un titre: d'abord elle prouve que
la cassette de Saint-Mandé contenait en réalité un grand nombre de
lettres étrangères aux affaires, et qui furent complètement abandonnées
par les commissaires. Elle établit ensuite que les autres papiers, qui
pouvaient avoir de l'importance pour la défense de Fouquet, furent
également enlevés et livrés à l'homme que l'opinion publique désignait
comme l'ennemi implacable de l'accusé. C'est le commissaire lui-même qui
en fait la remarque; et, certes, on n'accusera pas ce conseiller d'État
de partialité pour Fouquet. Ses lettres ne prouveront que trop le
contraire.
Le maître des requêtes Poncet revint de Fontainebleau le 27 septembre,
et nous trouvons des détails sur sa mission dans une lettre que le
conseiller d'État de la Fosse écrivait deux jours après au chancelier
Séguier[1113]:
«Monseigneur,
«M. Poncet arriva devant hier au soir fort tard de Fontainebleau, d'où
il nous rapporta toutes les pièces, non-seulement que lui, mais encore
que M. Colbert y avait portées, à l'exception de quelques lettres
missives de femmes, qui n'allant qu'à les décrier et nullement à
l'intérêt de l'hérédité ni des créanciers, et ne faisant rien pour
l'accusation ou la justification de l'accusé, Sa Majesté, par sa bonté
ordinaire, a jugé à propos de retenir et cacher[1114]. Ledit sieur
Poncet, nous a aussi dit ce que vous, monseigneur, m'avez fait l'honneur
de me mander par la vôtre dernière, savoir est que notre procédé
jusques ici avait été trouvé fort juste et fort bon.
«Hier, sur le midi, comme nous continuions de travailler, trois maîtres
des requêtes et un conseiller du parlement vinrent nous remontrer qu'ils
étaient créanciers de sommes notables; qu'ils avaient intérêt et droit
d'assister à l'inventaire que nous faisions pour prendre garde qu'il ne
se divertit ou dissimulât rien de ce qui leur pouvait importer. De quoi
ayant parlé à M. Le Tellier, il leur avait dit que notre commission ne
portait point que nous travaillerions sans eux, d'où ils inféraient que
le roi les laissait au droit commun, qui non-seulement leur permettait
d'assister à notre inventaire, mais même les y rendait nécessaires. A
cela, monseigneur, nous leur répondîmes que leurs propositions étaient
véritables pour les inventaires ordinaires entre les particuliers et
sujets de Sa Majesté, mais que ce que nous faisions était hors de la
règle, s'agissant d'affaires d'État et de l'exécution d'un commandement
et d'un ordre du roi pour la recherche des choses qui lui étaient
très-importantes, et qui devaient être tenues fort secrètes; qu'il était
le père commun de tous ses sujets, qui regardait en ceci, comme en
toutes occasions, le repos public et le bien des particuliers, auxquels
il ne serait fait aucun préjudice, Sa Majesté ayant choisi des
commissaires d'intégrité connue, et que nous pensions bien qu'y ayant
parmi les créanciers des personnes bien sages et bien fidèles à Sadite
Majesté, quand elle en aurait agréé quelqu'une pour assister à notre
commission, nous en serions fort contents. Après quelques répliques et
dupliques, et avoir fait dîner avec nous ces envoyés, ils se retirèrent
avec beaucoup de civilité et apparence de satisfaction.
«En effet, nous trouvons toujours quelque chose qui mérite fort le
secret, comme, entre autres, je trouvai hier une lettre d'une dame qui
ne se nomme point, et qui, faisant une longue intrigue d'amour pour
apparemment quelque fille de la reine[1115], met, entre autres choses,
que _mademoiselle de la Motte survint, qui nous récita tout ce qui se
passe entre le roi et Madame_. J'ai de la peine et je tremble à vous
écrire ceci, et je crus qu'il fallait faire une grande considération sur
cette lettre, que M. Poncet mit à part pour en avertir M. Colbert. Je
sais bien que ce serait une chose à dire plutôt par vous à la reine
mère, qui voudrait indubitablement que ladite lettre fût supprimée, sans
aller jusqu'au roi.
«Nous avons aussi trouvé une lettre qui remercie de deux cent mille
livres reçues par un homme qui ne se nomme point, sans avoir baillé de
quittance, suivant les ordres du surintendant. Il me semble que celui
qui baille la somme est le sieur Pellisson. Je dis _il me semble_; car
je n'oserais pas prendre la plume pour marquer, n'ayant pas la
confidence du temps. Je peux oublier quelque nom, et je sais bien que
vous voulez que j'use de prudence.
«M. de Machault, conseiller d'État, est venu à Paris, où je l'ai vu. Il
m'a montré un projet de commission pour inventorier chez les
secrétaires qui sont en charge. Le surintendant y entra en 1653; il me
semble, sauf votre meilleur avis, qu'il suffisait d'aller jusque-là,
moyennant quoi il n'y aurait rien à rendre quant à présent au sieur
Catelan, mais seulement à le visiter. Je le trouve en beaucoup de
traités. M. de Machault attend, pour travailler à cela, lorsqu'il aura
parachevé chez Boylève[1116].»
L'inventaire amenait sans cesse des découvertes dont le commissaire
s'empressait de signaler l'intérêt au chancelier. Il écrivait à Séguier,
le 30 septembre 1661[1117]:
«Monseigneur,
«Depuis celle que je me suis donné l'honneur de vous écrire ce matin,
contenant mes observations du jour d'hier, nous avons travaillé et
trouvé deux choses ou lettres fort considérables: l'une d'un quidam,
qui donne avis à M. le procureur général de ce que la maison qu'il a
achetée, proche des Quinze-Vingts, est trop chère d'une moitié, d'autant
que les murailles en ont été percées; que dans les trous ou concavités,
on y a caché des papiers, et que, par après, on a replâtré lesdites
murailles. Ladite lettre est datée du commencement de l'année courante.
Je sais bien que le sens littéral peut être que le vendeur de la maison
en a tellement affaibli les murs qu'elle est menacée de ruine et ne vaut
pas l'argent qu'elle a coûté; mais l'ordre de l'écriture étant que les
papiers ont été mis, et puis les murailles plâtrées, cette cache des
papiers ne peut être des papiers du vendeur.
«L'autre lettre est d'une demoiselle, qui met son nom, que nous ne
pouvons connaître. Il a bien quelque apparence de Marie de
Lorraine[1118], et nous voyons que ce nom est de chiffre. Ladite lettre
s'adresse au surintendant en ces mots: _L'ordonnance de dix mille écus
que vous m'avez envoyée a été donnée comme vous savez. La reine m'a
commandé de me trouver au bal mercredi, et je n'ai point de perles; si
vous vouliez achever la grâce, vous obligeriez, etc._
«J'ai relevé l'importance de ces lettres, qui sont tombées entre mes
mains, non pas que je sois avide de rechercher le mal de mon prochain;
mais je crois que Dieu me commande de faire connaître au roi la
frénétique dissipation de ses finances à la grande foule (oppression)
de son pauvre peuple, qui pourra être par ci-après soulagé, et Dieu
moins offensé par l'exemple qui se donnera en cette occasion. Lesdites
deux lettres ont été mises à part pour être envoyées ce soir à M.
Colbert par MM. Poncet et Foucault[1119], et j'ai cru, monseigneur, que
je vous en devais promptement avertir, afin que vous soyez préparé si la
chose vient à vous.»
La lecture du projet que Fouquet avait rédigé, dès 1657, pour se mettre
en garde contre le cardinal, frappa vivement les commissaires. Le
conseiller d'État de la Fosse, qui semble avoir eu l'esprit un peu
chimérique, crut même y apercevoir des desseins encore plus criminels,
un complot contre la vie du cardinal Mazarin. C'est ce qui résulte d'une
seconde lettre qu'il adresse au chancelier, le 30 septembre 1661:
«Monseigneur,
«Vous avez vu le papier écrit devant le décès du cardinal Mazarin, de la
main du malheureux, et que M. Poncet nous a rapporté, contenant une
instruction à ses affidés de ce qu'ils devaient faire en cas de sa
défaveur, et comme quoi certains gouverneurs se devaient retirer dans
leurs places, et le commandeur de Neuchèse tenir la mer, prendre tous
les vaisseaux de nos rades, en faire servir quelques-uns de brûlots, et
augmenter ses soldats, et, qu'en l'extrémité de son procès, il fallait
chercher un homme d'entreprise et déterminé pour faire un grand coup.
Ces deux ou trois mots sont répétés, ce me semble. Voici, monseigneur,
ce que vous n'avez pas vu: c'est que, dans le même cabinet, appelé
secret, où était ce papier, et parmi d'autres papiers considérables, il
s'est trouvé un papier ou carton, presque in-folio, frippé, et,
par-dessous, sur les coins, marqué de colle, comme ayant été arraché de
quelque endroit où il avait été attaché ou affiché. Sur ce papier est un
méchant crayon d'un demi-homme tirant sur le vieillard, avec une barbe
ronde, ayant le côté ouvert et sanglant, comme sans comparaison l'on
représente le côté de Jésus; et, vis-à-vis de cette place, un couteau ou
poignard, dont la pointe sanglante est dressée vers ledit côté, comme si
elle en venait de sortir sans aucune main qui tienne le couteau, et au
bas sont ces mots: _Qui interpretabitur_ (ou quelque autre approchant)
_mercedem accipiet_. Voilà une belle énigme à exercer des écoliers. Mes
collègues ont cru qu'il fallait jeter cela au feu, comme un papier de
néant, et je ne blâme pas leur pensée, attendu le bon zèle et la grande
capacité avec laquelle ils travaillent, et moi j'ai pensé, et insisté,
qu'il en devait être dit un mot au lieu où vous êtes. C'est pourquoi M.
Poncet l'a mis à part pour en écrire à M. Colbert. Il me semble que cela
pourrait passer[1120] pour un article d'interrogatoire pour les
circonstances. Ce n'est pas que je ne porte compassion aux affligés,
mais je vous dois le récit de cette histoire.
«M. le marquis de Charost et madame sa femme[1121] nous demandent fort
quelques vêtements et quelque vaisselle d'argent, marqués de leurs
armes, qui sont dans une chambre qui leur était affectée. Nous les avons
remis à écrire. Nous attendons quelque ordre, et je demeure toujours
inviolablement, etc.»
Les détails sur Saint-Mandé et les curiosités que cette maison
renfermait ne sont pas sans intérêt, quoique le conseiller de la Fosse y
mêle souvent d'étranges appréciations. Il écrivait, le 7 octobre, au
chancelier:
«Monseigneur,
«J'ai oublié de mettre en ma dernière dépêche que dans l'une des
chambres de la bibliothèque il y a un coffre médiocre rempli de
médailles, parmi lesquelles il y en a six vingt-deux d'or, du poids
chacune d'environ une pistole, à l'exception d'une seule, qui peut peser
quatre pistoles: quelques autres desdites médailles sont d'argent, et le
restant d'icelles de quelques autres moindres matières, et les toutes
peu antiques et peu considérables.
«Je ne vous ai pas non plus écrit que le jardinier de Saint-Mandé, qui
est vêtu, logé et meublé comme un honnête homme, et que l'on appelle Le
Henriste, est celui, à ce que l'on m'a dit, de tous les domestiques
dudit lieu duquel le sieur Fouquet faisait le plus d'état, et auquel il
prenait le plus de confiance, nonobstant qu'il fût Allemand, luthérien,
qui a sous lui trois ou quatre serviteurs luthériens, et qui, même à la
vue de toute sa famille, a perverti et rendu luthérien un catholique qui
servait sous lui. Ajoutez, s'il vous plaît, à cela, monseigneur, que le
principal confident dudit sieur Fouquet, pour les affaires importantes,
savoir est le sieur Pellisson, était calviniste.
«Deux cordeliers espagnols, personnes de lettres et de prud'hommie,
étant venus voir la bibliothèque, moyennant une lettre ou passe-port de
M. Le Tellier, se sont principalement arrêtés dans la chambre où sont
les alcorans, les talmuds, les rabbins, et quelques vieux interprètes de
la Bible; et, comme je les ai priés de venir dîner avec nous, ils m'ont
fort civilement et religieusement refusé, et dit que le livre qu'ils
tenaient et sur lequel ils faisaient des recueils, était d'un auteur
espagnol qui avait interprété _Vocabula Bibliorum_, et lequel livre ils
n'avaient jamais pu voir en Espagne; et, après s'être arrêtés cinq ou
six heures dans ladite bibliothèque et s'être un peu promenés par le
jardin, ils nous ont affirmé, faisant en latin des réflexions morales
sur la chute dudit sieur Fouquet, et frappant leur poitrine pour donner
plus de foi à leur dire que: _Rex Hispaniarum nihil tale habebat_[1122].
Que diraient-ils en visitant la maison de Vaux!
«Continuant hier l'inventaire de celle-ci et étant en la cour, qui
s'appelle la _Cour de la ménagerie_, et qui est la cinquième des grandes
cours du logis (je dis la cinquième et non la dernière), d'autant que
toutes lesdites cours sont sur une même ligne, en face de la principale
entrée de la maison, j'y trouvai une chambre remplie d'environ dix-neuf
cents volumes de livres, dont il y avait plus de sept cent soixante
in-folios, tout ceci outre et par-dessus la grande bibliothèque, de
laquelle je vous ai ci-devant fait mention. Après cela, je vins dans un
appentis fermé à clef, tout rempli de statues, de tables de marbre et de
bronze, et entre autres de deux grands corps égyptiens enbaumés et en
momie[1123].
«Vous dirai-je, monseigneur, pour vous montrer seulement que le maître
du logis était _omnium curiositatum explorator_, et non point pour
l'accuser d'aucune mauvaise pensée, que j'ai trouvé une petite chambre
appelée le _Magasin_, remplie de trois grands barils pleins de grenades,
de fer, de fonte, d'environ cinquante pots de grès pleins de poudre et
pliés avec de la ficelle, de six mousquets et de beaucoup de plomb plat
et arrondi, et que j'ai trouvé dans une autre chambre un muid plein de
poudre à tirer ou à canon.
«Nous venons de recevoir la dépêche du roi qui nous a ordonné de mettre
tous les papiers inventoriés dans un donjon du château de Vincennes, et
prendre quelques soldats de la garnison dudit château, pour la garde de
cette maison, par subrogation aux gardes du corps, qui y sont malades ou
fatigués. MM. de Lauzon et Poncet sont allés porter la lettre que Sa
Majesté écrit pour cet effet au commandant dudit château, et de là
coucher à Paris, pour être en ce lieu, où je les attends, demain de bon
matin, afin d'y clore notre inventaire et exécuter cet ordre.»
Dans une lettre du 16 octobre, le même conseiller, revenant sur le
projet trouvé à Saint-Mandé, rappelle que le premier président y est
cité: «Vous savez peut-être bien que M. le premier président du
parlement de Paris est marqué _cum maximo elogio_ de presque une page
dans le mémoire des confidents de M. Fouquet, disant qu'il lui doit sa
charge, qu'il lui a promis son assistance si fortement qu'il ne faut
point douter qu'il fasse le mauvais et le mutin, et se porte aux
extrémités pour empêcher qu'on ne le persécute. Vous pourriez avoir
oublié ceci, et il se peut rencontrer des occasions où il est bon que
vous vous en souveniez. J'honore ledit M. le premier président, et je
crois qu'il a été parlé de lui contre vérité; mais à toutes fois je vous
récite cette histoire secrète.»
Ailleurs la Fosse donne encore quelques détails sur divers papiers et
objets que contenait Saint-Mandé[1124]: «En finissant notre inventaire,
nous avons trouvé, parmi des papiers que nous avions cru inutiles, une
cédule ou reconnaissance signée Chanut, portant qu'il a treize mille six
cent trois pistoles, valant cent cinquante et une mille livres,
appartenant à M. Fouquet, surintendant, et qu'il promet rendre; ladite
cédule est datée de 1656;
«_Item_, les états de la recette et dépense du domestique dudit sieur
Fouquet, pour l'année 1657, que nous n'avions pas trouvés parmi les
autres; lesdits états non signés;
«_Item_, deux pistolets gravés sur le fer et ornés sur le bois de
figures d'argent si artistement rapportées, et ce nonobstant lesdits
pistolets si légers et bien à la main, que M. de Lauzon, qui s'entend
aux curiosités, ne s'est pu soûler de les admirer;
«_Item_, dans la layette de la table du cabinet secret, que nous
n'avions pas encore fait ouvrir, un seul petit livre intitulé: l'_École
des Filles_, imprimé à Leyden, si sale, si impudique et infâme, que nous
avons cru le devoir faire brûler, puisqu'il ne pouvait servir à rien
qu'à corrompre les esprits de ceux et celles entre les mains de qui il
serait tombé.
«Le maçon, qui a conduit le bâtiment de cette maison, et qui conduit
maintenant ceux du Louvre, interrogé par serment s'il savait qu'il y eût
ici quelques caches, nous a déclaré n'en savoir point et ne croire pas
qu'il y en eût qu'une qui n'était que commencée, et dans laquelle nous
ayant conduits, nous n'avons rien trouvé, n'étant pas encore fermée.
Elle est dans l'épaisseur de la muraille de la troisième voûte ou
troisième chemin sous terre, que nous n'avions point encore aperçu; et
ce maçon nous a dit que l'esprit et l'application du sieur Fouquet, dans
ses bâtiments, était d'y pouvoir cheminer partout sous terre et sans
être vu, et que le présent bâtiment de Saint-Mandé, avec la
bibliothèque, revenait pour le moins à onze cent mille livres, dont le
plus beau, qui est commencé, reste à parachever:
...Stant opera interrupta minæque
Murorum ingenies[1125];
qu'il avait ordre de ne faire que des bâtiments bas et à un seul étage,
de crainte que l'élévation en déplût à Sa Majesté; et qu'à cette fin,
tout le côté de la couverture de ces bâtiments qui s'aperçoit de
Vincennes n'était couvert et ne se devait couvrir que de tuiles, et
l'autre côté d'ardoises, de telle sorte que, venant dudit lieu de
Vincennes, l'on ne pense voir que _vilia tuguria_, et, venant du côté de
Conflans, on croit voir une pompeuse ville. Il y faut, pour le moins,
six ou sept mille livres d'entretien par an et davantage, sans qu'il s'y
recueille que fort peu de grain et un peu de sainfoin, le terroir en
étant fort stérile.
«Nous avons de plus trouvé environ onze mille livres en or de diverses
espèces, dans une bourse étant dans une boîte du cabinet de madame la
surintendante.
«Il me semble, monseigneur, que je ne vous ai point encore mandé que
nous avons trouvé et inventorié une lettre signée _Clément_, et adressée
à M. le surintendant, par laquelle celui-là mande à celui-ci qu'il a
délivré à l'abbé de Bruc (que nous croyons être le frère de madame du
Plessis-Bellière) les deux cent mille livres, sans en prendre de
récépissé, _suivant votre ordre_, porte ladite lettre.
«Enfin nous avons fini notre commission, fait conduire et mettre les
papiers de notre inventaire dans deux coffres bien scellés et étiquetés
à la première chambre du premier étage du château de Vincennes, de
laquelle chambre nous avons fait mettre la clef entre les mains du
greffier de notre commission, le tout en présence du commandant du
château, nommé le sieur de Montfort, qui va envoyer de ses soldats
relever ceux qui ont gardé jusqu'ici la maison de Saint-Mandé, aux
chambres de laquelle nous avons apposé notre sceau et apporté toutes les
précautions possibles pour la sûreté d'icelle. M. Poncet ira
incessamment à Fontainebleau, où il vous récitera le menu de tout, et je
demeurerai ici pour servir à la commission contre les secrétaires du
roi.»
Les commissaires n'avaient conservé entre leurs mains que les pièces qui
pouvaient être utiles pour le procès. Mais, à Fontainebleau, la
curiosité avait surtout été frappée par les lettres de femmes dont il a
été plusieurs fois question. L'examen de cette mystérieuse cassette
donna lieu à des bruits scandaleux, et beaucoup de dames de la cour
parurent compromises. Bientôt la malignité et la haine aidant, on
inventa des lettres et on fabriqua une prétendue cassette de Fouquet,
qui est reproduite dans les recueils du temps. Cette question est si
intimement liée à l'histoire du surintendant, que nous sommes obligés de
nous y arrêter.