Feriunt summos fulmina montes.»

Gui-Patin parle aussi de l'arrestation de Fouquet, dans ses lettres des

19 et 21 septembre: la première se borne à annoncer le fait; dans la

seconde, il en prend occasion pour frapper sur quelques médecins et sur

les jésuites. «M. Fouquet, dit-il, est toujours dans le château

d'Angers, malade d'une fièvre quarte. Avant sa prison, il avait pris du

quinquina, et avait été saigné par le conseil de Valot, et néanmoins il

n'est pas guéri. Les jésuites sont bien fâchés de sa perte; il était

leur grand patron. Ils ont tiré de lui plus de six cent mille livres

depuis peu d'années.»

Pendant que l'opinion publique s'occupait de l'arrestation du

surintendant, d'Artagnan le conduisait de prison en prison jusqu'au

château d'Angers. Il l'avait d'abord mené à Oudon[1097], à peu de

distance d'Ancenis. Là il demanda à Fouquet, au nom du roi, un ordre

écrit de sa main et adressé au gouverneur de Belle-Île, pour remettre

cette place entre les mains de celui que Louis XIV y enverrait. Fouquet

obéit sur-le-champ, et le billet fut porté au roi par Maupertuis. Le

prisonnier coucha à Oudon, et, le lendemain, d'Artagnan le conduisit à

Ingrande, où il passa la nuit. Le roi, qui retournait à Fontainebleau,

traversa cette petite ville quelques heures après l'arrivée de Fouquet.

Enfin, le 7 septembre, d'Artagnan et son prisonnier atteignirent Angers.

Fouquet fut enfermé dans le château, dont la garde fut remise à

d'Artagnan, qui avait sous ses ordres soixante mousquetaires, avec les

sieurs de Saint-Mars et de Saint-Léger, maréchaux des logis de la

compagnie.

Fouquet resta près de trois mois, du 7 septembre au 1er décembre,

dans cette citadelle féodale, hérissée de tours, et de l'aspect le plus

sombre. Sa maladie, aggravée par la fatigue et les émotions, ne tarda

pas à inspirer de vives inquiétudes. Ce fut alors qu'il écrivit à Le

Tellier une lettre touchante, où l'on voit cet homme, naguère si vain et

si enflé de sa puissance, abattu maintenant par le malheur, et se

tournant vers les consolations religieuses[1098]. Le souvenir de sa mère

et de ses vertus se présente à son esprit au moment du malheur, et c'est

à elle qu'il demande qu'on laisse le soin de choisir un ecclésiastique

auquel il puisse ouvrir son cÅ“ur. Après avoir rappelé que, malgré tous

les remèdes, son mal n'a fait que s'aggraver, Fouquet continue ainsi:

«Je suis affaibli et exténué incroyablement; je rêve; je suis

quelquefois près d'évanouir; je ne dors presque point. Je suis

naturellement délicat. Si la fièvre quarte est un effet de mélancolie,

le lieu où je suis ne dissipe pas beaucoup le chagrin. Chacun peut juger

si j'ai raison de craindre un accident de la moindre fluxion, à quoi je

suis fort sujet. Voici la saison qui devient mauvaise[1099]. Je puis

être surpris par la mort et par la perte de la raison ou de la parole;

car souvent j'ai peine à parler. Mon inquiétude pour ma conscience est

assez raisonnable. Le roi est trop bon et trop juste pour me refuser le

secours que je demande avec empressement depuis longtemps. Sa Majesté

aurait regret, s'il m'arrivait quelqu'un de ces accidents, de ne m'avoir

pas donné cette consolation à temps: la distance est longue d'ici à

Paris.

«En un mot, je ne puis avoir l'esprit en repos, que je n'aie fait tout

ce que j'aurai pu pour me mettre bien avec Dieu; et, comme j'ai de

grands comptes à lui rendre, que j'ai eu plusieurs affaires délicates et

de grandes administrations pendant des temps fâcheux, j'ai besoin d'un

homme très-capable avec lequel j'ai beaucoup de consultations à faire et

de questions à résoudre. Il est impossible que je puisse communiquer mes

affaires ou à des ignorants, ou jansénistes, ou gens qui n'aient pas un

peu pratiqué le monde, ou en qui je n'aie pas confiance. Il me semble

que, quand je ne serais pas en l'état de maladie où je suis, on ne

devrait pas me refuser une chose de cette nature, puisqu'au contraire

nous devrions tous travailler pour mettre les hommes en cette pensée

quand ils ne l'ont pas, outre que cela les aide à mieux supporter de

grandes afflictions.

«J'avais souhaité[1100] ardemment M. Joly[1101], pour ce qu'il a déjà

assez de connaissance de ma conscience, m'ayant assisté dans une grande

maladie; pour ce qu'ayant servi M. le cardinal, il est susceptible des

affaires du monde; pour ce que le connaissant, j'eusse pris grande

confiance en lui, et que d'ailleurs étant homme d'une vertu et probité

connue, et ayant reçu depuis peu des grâces du roi, il eût dû être moins

suspect qu'un autre.

«Mais si cela ne se peut, et que le roi veuille avoir quelque pitié de

moi en une affaire aussi délicate et à laquelle je crois même qu'il est

obligé devant Dieu, je me jette à ses pieds autant que je le puis, et

implore sa bonté pour avoir agréable qu'on avertisse ma mère de me

choisir un ecclésiastique séculier ou régulier capable et non suspect,

en qui je puisse prendre confiance pour la décharge de ma conscience, et

que le roi me fasse la grâce de lui permettre de l'amener ici elle-même;

elle en fera toute la dépense et diligence nécessaires. Ce me sera un

double secours, et temporel et spirituel; car je la tiens plus capable

pour mon mal qu'un grand nombre d'habiles médecins.

«Mais comme elle n'a peut-être l'honneur d'être connue du roi ni assez

de M. Le Tellier pour qu'il pût bien répondre d'elle, je ne doute point

que la reine mère, qui la connaît, et tout ce qu'il y a de gens de piété

qui l'ont vue, et qui savent sa vertu et la sainteté de sa vie, ne

répondent qu'elle ne voudrait pas, pour un royaume, ni pour la vie de

tous ses enfants et la sienne ensemble, avoir fait une menterie et un

péché, quel qu'il fût. Elle peut donc donner sa parole et faire serment,

même signer et s'obliger, tant pour elle que pour celui qu'elle

amènera, dont elle peut même communiquer avec le père Annat, qu'ils ne

se mêleront dans aucune autre affaire que de ma conscience et de ma

santé, et ne se chargeront de lettres, ni de messages ou commissions, de

qui que ce soit pour moi, ni en s'en retournant de moi, pour qui que ce

soit. On peut faire donner la même assurance à l'ecclésiastique. Après

cela, je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de suspect ni de difficulté

qui entre en balance avec un si grand bien et une si grande nécessité.

Si elle était d'autre nature, je n'insisterais pas tant.»

J'ignore si la demande de Fouquet lui fut accordée. Mais il semble,

d'après une seconde lettre qu'il écrivit également à Le Tellier, de sa

prison d'Angers[1102], que le calme ne tarda pas à se rétablir dans son

âme, et que son courage se raffermit. Sa nouvelle lettre n'est plus la

prière d'un malade qui redoute la mort et implore les secours de la

religion; c'est la protestation d'un ministre accusé qui rappelle les

services qu'il a rendus et ses titres à la bienveillance du roi. Le

langage s'élève comme la pensée, et cette lettre mérite à tous égards

d'être conservée: «Puisque le roi a la bonté d'écouter jusques au

moindre de ses sujets et recevoir avec humanité leurs requêtes pour y

examiner la raison de leurs demandes, M. Le Tellier pourrait, ce me

semble, lui représenter [les miennes], ma disgrâce m'empêchant de lui

oser faire directement l'adresse d'un écrit qui les pourrait contenir

plus amplement, et d'assez considérables. Ce qui me semble digne de

considération est de voir que tous ceux qui, pendant la minorité et

pendant les guerres, ont porté les armes contre Sa Majesté, ont excité

des troubles dans son État, ont voulu lui ôter sa couronne, qui ont

assisté dans les conseils des factieux, les ont appuyés de leur crédit,

qui leur ont donné passage en France[1103], ont fait des actes

d'hostilité ou témoigné mauvaise intention, sont tous en repos,

jouissant de leurs biens, de leurs dignités, de leurs gouvernements,

plusieurs beaucoup dans les emplois; et que moi, qui non-seulement suis

demeuré ferme et inébranlable dans le service, mais qui, en toutes ces

occasions, me suis signalé hasardeusement, sans en laisser échapper une

seule, et qui puis dire avoir rendu des services autant et plus

importants qu'autre homme, sans exception de qui soit dans l'État (le

roi n'en a pas connaissance de tous, et, si on me le permettait, je les

expliquerais et prouverais bien), moi, dis-je, qui ai vécu de cette

sorte jusques au dernier moment, je suis seul attaqué!

«J'ai gouverné les finances avec M. Servien; je n'étais que le second.

Il avait le crédit et l'autorité les premières années[1104]. M. Le

Tellier sait bien qu'à la fin de 1654, et lui et M. le cardinal même

demeurèrent tout court sans pouvoir plus trouver un sol, à la veille de

voir tout le royaume une autre fois bien plus dangereusement bouleversé.

Je me chargeai de sa conduite, et, par mon zèle et mon application,

mais, qui plus est (ce qu'aucun homme n'eût fait, mais qui était le

salut du royaume), par mes avances et mes engagements et ceux de mes

amis, je rétablis les affaires et les ai soutenues, toutes misérables

qu'elles étaient, par ces voies-là sept ans durant, en sorte que

non-seulement on n'a manqué de rien, mais nous avons été supérieurs aux

ennemis. Nous ne sommes en avance presque que d'une année, et M. le

cardinal même en a encore assez honnêtement profité.

«J'avais raison d'espérer, après la paix, quelque récompense; car je

puis dire que, sans moi et sans ma manière hasardeuse, dont mes affaires

sont à présent bien en désordre, aucun autre n'eût soutenu [les

affaires], et l'État périssait. On pouvait croire que, si j'avais bien

gouverné la barque dans une tempête, dans un calme on eût fait quelque

chose de mieux; et, en effet, le roi a vu d'assez beaux commencements,

et cependant, pour récompense, on me fait périr!

«Je puis avoir fait des fautes; je ne m'en excuse pas. J'en ai fait

qu'il a fallu faire, et c'est par là que j'ai soutenu les affaires; ce

que je n'aurais pu faire sans cela. Et puis on ne pouvait pas avoir une

règle certaine avec M. le cardinal en matière d'argent: il ne donnait

jamais d'ordres précis; il blâmait et permettait néanmoins; il

désapprouvait tout; après qu'on l'avait convaincu de l'impossibilité

d'agir autrement, il approuvait tout; me parlait d'une façon et

m'écrivait avec beaucoup d'estime; parlait mal aux autres, et, comme les

finances attirent la haine et qu'il s'en voulait décharger, il a

toujours laissé exprès des impressions.

«Ces raisons m'obligèrent de dire au roi que, si ma conduite lui avait

déplu, quoique je crusse l'avoir bien servi, et afin que je fusse en

sûreté du passé contre tout ce qu'on pourrait lui dire, je suppliais Sa

Majesté de me pardonner toutes les fautes que j'avais faites. Le roi,

très-obligeamment, me dit qu'il me pardonnait tout, et m'en donna sa

parole. Cependant, je me trouve emprisonné et poursuivi!

«Depuis les derniers temps, en combien d'avances suis-je encore entré

pour plaire au roi et rendre le commencement de son administration

tranquille! Sa Majesté a-t-elle ordonné ou souhaité quoi que ce soit que

je n'aie exécuté aussitôt? Si j'osais la supplier de se remettre en

mémoire avec quel zèle, avec quel cÅ“ur je lui ai rendu les derniers

services avant de partir, il fut étonné même de la promptitude et de

l'exactitude de l'exécution de ses ordres, nonobstant ma fièvre.

«Sa Majesté sait encore avec quel dévouement et quel abandonnement je

lui ai offert de lui remettre la surintendance, la charge que j'avais,

Vaux, Belle-Île, et tout ce que j'avais au monde, et l'agrément qu'il

m'en témoigna. Et c'est néanmoins dans ce même temps-là, non pas qu'on

me chasse, comme on a fait de tous les autres surintendants desquels on

n'a pas été satisfait, et dans des temps où ils pouvaient être à

craindre à cause de la guerre, des connaissances qu'ils avaient et des

diverses factions, mais en pleine paix, tout étant calme, achevant

encore un service en Bretagne! On prend encore mon argent la

veille[1105]; dans un temps que je suis malade, on m'arrête!

«Si M. Le Tellier veut bien un jour lire au roi ce que j'écris ici à la

hâte, et que sa bonté et sa clémence, qui sont des vertus vraiment

royales, y veuillent faire réflexion, je ne doute pas que son âme

généreuse n'ait assez d'humanité pour en être touchée.

«Et, pour sa justice, s'il y en a de punir les fautes, il y en a aussi à

récompenser les services, et je suis bien assuré que les fautes ne

peuvent entrer en balance avec les services. D'ailleurs, Sa Majesté

m'avait pardonné les fautes, et sa parole doit avoir quelque effet,

donnée à un sujet dans un temps de paix, sans contrainte.

«Je ne puis pas bien comprendre pourquoi, les affaires allant bien et

tout étant en bon état, ce changement était nécessaire, et j'ose même

dire que ma passion de plaire m'avait fait méditer des choses grandes et

avantageuses, et que mon expérience eût pu servir. Je n'affectais[1106]

pas de demeurer surintendant. Au moindre mot que j'eusse pu comprendre,

j'eusse remis tout, sans qu'il eût été besoin des extrémités où l'on

m'a mis. Mais ce sont des secrets où je ne dois pas pénétrer.

«Mais je puis bien me réduire à supplier à mains jointes la bonté et la

générosité du roi, d'adoucir ma peine, et ce qu'il accorderait à

d'autres par la seule considération d'une longue, pénible et dangereuse

maladie, qui ne peut être guérie au lieu où je suis, de me le donner au

nom de Dieu, pour la seule récompense de tous mes services et de

quelques actions que Sa Majesté se souviendra que j'ai faites, qui n'ont

pas dû lui être désagréables. Ce que je demande est peu, c'est de

convertir ma prison en un exil, pour tout le temps qu'il lui plaira, au

lieu le plus éloigné de la cour. J'ai une méchante chaumière au fond de

la Bretagne où il n'a jamais demeuré qu'un concierge, acquise de M.

d'Elbeuf, et qui tient à des bois, dont je dois encore le prix: je

consens d'être relégué là. M. de la Meilleraye[1107], qui ne m'aime pas,

et qui sera assez bien averti, verra ma conduite. Je signerai, sous

peine de la vie [l'engagement] de ne me mêler d'aucune affaire que des

miennes domestiques, de ma conscience, de ma santé, de ma famille. Je

rendrai compte de temps en temps à M. Le Tellier de tout, et ce sera

encore bien assez d'exemples et de châtiments, puisque le roi croit que

j'ai failli, que je me trouve dépouillé de la surintendance, de ma

charge de procureur général, exclu des conseils, banni de la cour, de

Paris, de mes maisons, de mes parents et amis, ruiné sans espérance de

ressource. Pour peu que le roi y fasse réflexion, Sa Majesté me

trouvera traité bien pis que les autres, qui n'avaient pas tant servi

que moi.

«Tout ce que l'on peut craindre, autant que je puis juger, est que je ne

veuille troubler les nouveaux établissements, ou les rechercher, et que

mes amis ne prennent des espérances. Mais, en paix, cela n'est guère à

craindre. En l'état où je suis, qui est à dire plus rien, on n'a guère

d'amis. L'éloignement serait grand, et le commerce de là à la cour fort

médiocre. Le traitement que j'ai reçu et celui où on me laissera, ne

fournira pas matière à rien espérer; et, de mon côté, voulant quitter

les pensées de toutes choses et faire mon salut, ils seront fort

désabusés, et ma soumission par écrit sera toujours une conviction

contre moi.

«Si le roi prenait cette résolution en ma faveur, il serait loué de tout

le monde d'avoir considéré un peu mes services, m'avoir retenu seulement

dans le commencement des nouveaux établissements et pour intimider

d'autres, et, par humanité, me relâcher dans une extrême maladie un peu

plus tôt qu'il n'aurait fait. Outre que je puis alléguer qu'il y va de

sa conscience, connaissant que je dois plus de douze millions qui

produisent, au denier dix[1108], douze cent mille livres d'intérêts par

an, et quand on réduirait tout au denier dix-huit[1109], au moins six à

sept cent mille livres tous les ans, la plupart empruntés pour son

service; comment puis-je demeurer longtemps où je suis sans que tout

périsse? J'ai retrouvé plusieurs dettes, non comprises au mémoire, pour

près d'un million.

«Je supplie encore une fois M. Le Tellier de vouloir me faire la grâce

de lire, à une heure de loisir, au roi tout ce gros volume (l'affaire

est plus importante que beaucoup d'autres où il donne plus de temps), et

de faire faire réflexion à Sa Majesté sur plusieurs choses qui y sont

considérables, et lui dire que je le conjure de me faire la même

miséricorde qu'il désire que Dieu lui fasse un jour.»

Fouquet n'obtint pas la grâce qu'il demandait avec tant d'instance; il

resta pendant près d'un mois encore enfermé au château d'Angers, et n'en

sortit que pour être transféré dans une nouvelle prison. Pendant cet

intervalle, les commissaires nommés par le chancelier saisirent ses

papiers à Fontainebleau, à Vaux, à Saint-Mandé, à Paris. L'inventaire

qu'ils rédigèrent révéla les projets ambitieux de Fouquet, ses folles

amours et ses prodigalités. On exagéra, comme toujours, des faits dont

la gravité était réelle, et l'opinion publique s'éleva contre le

surintendant avec une force qui encouragea ses ennemis à tout oser

contre lui. Heureusement cette crise fut passagère, et Fouquet conserva

des amis dévoués, dont le zèle se montra surtout à l'époque où il

semblait près de succomber.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 156 / 211 题