CHAPITRE XXXIX

--SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1661--

La nouvelle de l'arrestation de Fouquet parvient à madame du

Plessis-Bellière avant l'arrivée du courrier expédié par Louis

XIV.--Elle tient conseil avec l'abbé Fouquet et Bruant des

Carrières.--L'abbé Fouquet veut brûler la maison de Saint-Mandé et

tous les papiers qu'elle renfermait.--Madame du Plessis-Bellière

s'y oppose.--Bruant parvient à s'échapper.--Sentiments de madame

Fouquet la mère à la nouvelle de l'arrestation de son fils.--Du

Vouldy apporte au chancelier les ordres du roi.--Mesures prises

immédiatement par Séguier: ordre de saisir à Fontainebleau, à Vaux,

à Saint-Mandé et à Paris, les papiers du surintendant et de les

mettre sous le scellé.--Exil de madame du Plessis-Bellière et de

l'abbé Fouquet.--Lettres qu'écrivent à ce dernier de Lyonne et

Villars.--L'archevêque de Narbonne et l'évêque d'Agde sont

également disgraciés.--Exil de Jannart et d'Arnauld de

Pomponne.--La Fontaine annonce à Maucroix l'arrestation de Fouquet

(10 septembre).--Gui-Patin l'annonce aussi à Falconnet.--Fouquet

est transféré de Nantes à Angers.--Maladie et abattement de

Fouquet.--Lettre qu'il écrit à le Tellier pour demander un

confesseur.--Il aurait préféré Claude Joly, curé de Saint-Nicolas

des Champs.--Si on ne permet pas qu'il l'assiste, il prie de

laisser à sa mère le choix de l'ecclésiastique auquel il ouvrira sa

conscience.--Seconde lettre de Fouquet au secrétaire d'État le

Tellier; il y rappelle les services qu'il a rendus au

roi.--Récriminations contre Mazarin.--Fouquet invoque le pardon que

le roi lui a accordé.--Il demande que sa prison soit changée en un

exil au fond de la Bretagne.--Le roi le laisse au château d'Angers

jusqu'au 1er décembre.--Fouquet n'en sort que pour être

transféré dans une nouvelle prison.

A Paris, la nouvelle de la disgrâce de Fouquet causa les sentiments les

plus divers. Elle parvint d'abord à madame du Plessis-Bellière. Un des

valets de chambre de Fouquet, nommé la Forêt, profita des relais que son

maître avait établis, de sept lieues en sept lieues, pour se rendre à

Paris en toute hâte[1084]. Il devança de douze heures un des

gentilshommes ordinaires du roi, nommé du Vouldy, qui était parti en

poste pour porter au chancelier l'ordre d'apposer les scellés sur tous

les papiers du surintendant.

A la première nouvelle de l'arrestation de Fouquet, madame du

Plessis-Bellière envoya chercher l'abbé Fouquet et Bruant des Carrières.

Ils tinrent conseil sur les mesures à prendre. L'abbé voulait qu'on mît

le feu à la maison de Saint-Mandé, et qu'on détruisît ainsi tous les

papiers dont on pourrait se servir contre le surintendant. Madame du

Plessis-Bellière combattit cet avis, et déclara qu'agir ainsi ce serait

perdre absolument Fouquet, et avouer que ses papiers renfermaient la

preuve des crimes qu'on lui imputait. Elle soutint qu'on ne pouvait rien

lui reprocher depuis que le roi gouvernait par lui-même, et que, pour

les époques antérieures, il n'avait fait qu'obéir aux ordres du cardinal

Mazarin. Son opinion prévalut. Madame du Plessis et l'abbé Fouquet

attendirent les ordres du roi, pendant que Bruant, après avoir rassemblé

quelque argent et ses principaux papiers, se cacha dans un couvent. Il

échappa à toutes les recherches, et passa ensuite dans les pays

étrangers. Là il rendit à Louis XIV des services qui lui méritèrent sa

grâce. Dans la suite, il devint résident du roi à Liège[1085].

La Forêt avait aussi porté à madame Fouquet la mère la nouvelle de

l'arrestation de son fils. Cette femme, d'une vertu si pure, n'avait

jamais été éblouie par les grandeurs du surintendant. Elle gémissait de

ses erreurs, et ses prières n'avaient cessé de demander au ciel son

retour à des sentiments meilleurs. En apprenant qu'il était prisonnier,

elle se jeta à genoux, en s'écriant: «Je vous remercie, mon Dieu! je

vous ai toujours demandé son salut; en voilà le chemin[1086].»

Cependant du Vouldy était arrivé à Fontainebleau, et avait remis au

chancelier les ordres du roi, prescrivant de faire apposer les scellés

sur tous les papiers du surintendant, d'enjoindre à madame du

Plessis-Bellière de s'éloigner de Paris, de s'assurer des commis de

Fouquet, et d'arrêter les comptes de l'Épargne, afin qu'on n'y pût rien

ajouter. La réponse du chancelier au roi fait connaître les mesures

qu'il adopta immédiatement[1087]: «J'ai reçu la lettre qu'il a plu à

Votre Majesté m'écrire, portant les ordres de faire sceller aux maisons

de M. le surintendant. J'ai fait voir à la reine vos commandements; et,

après avoir reçu sa volonté, j'ai été au logis du surintendant, où j'ai

fait apposer le scellé en ma présence, en toutes ses chambres et

cabinets. Il y a un de ses secrétaires, qui s'appelle L'Épine, qui loge

dans son logis, et avait les papiers de sa charge. L'on a muré les

fenêtres et scellé les portes, avec un garde pour conserver le scellé.

Les sieurs Paget et Albertas[1088], qui étaient seuls à Fontainebleau,

sont allés à Vaux avec huit gardes; ils ont ordre de mettre dehors tous

les domestiques, et de faire sceller en tous les lieux de la maison.

Quant à Pellisson, il était logé dans une hôtellerie en ce lieu[1089]:

j'ai fait ouvrir sa chambre, avec ordre de murer la fenêtre et de fermer

la porte avec des barres de fer. L'on a envoyé des gardes à Saint-Mandé

pour s'assurer de la maison, en attendant que des maîtres des requêtes

ou M. le lieutenant civil apposent le scellé comme à sa maison de Paris,

avec des gardes pour donner la sûreté au scellé. L'on a omis de penser à

Bruant; j'écris à Paris pour l'arrêter, s'il y est, et de faire sceller

en sa maison et la garder. Quant à Pellisson, je donnerai ordre de

s'assurer de sa personne et de sa maison. L'on dit qu'il est à la suite

de Votre Majesté. Si cela est, l'on le peut arrêter. Madame du

Plessis-Bellière n'est pas à Fontainebleau. Le sieur du Vouldy est parti

pour aller à Charenton, où l'on m'a dit qu'elle était, et lui faire

commandement de partir. Il ne s'est trouvé aucun valet de pied en ce

lieu; il fait état d'en prendre à Paris. Je crois qu'il est bien à

propos de faire sceller chez elle comme chez Gourville. Le trésorier de

l'Épargne doit représenter son état pour l'arrêter, afin que l'on n'y

puisse ajouter. Je lui manderai de venir ici et de l'apporter. Enfin,

sire, je n'oublierai rien de ce qui regardera, en cette occasion, le

service de Votre Majesté avec la même fidélité que je lui dois et que je

continuerai jusqu'à la mort, priant Dieu, sire, qu'il la comble de ses

saintes grâces et bénédictions. J'espère donner compte à Votre Majesté

de l'exécution de ses ordres lorsqu'elle sera de retour, ce que je

souhaite au plus tôt. En attendant cette grâce, j'assurerai Votre

Majesté de mon humble obéissance, etc.»

Madame du Plessis-Bellière reçut, en effet, l'ordre de se retirer à

Montbrison; mais ensuite on lui permit de demeurer à Châlons[1090].

Basile Fouquet ne tarda pas à être exilé dans ses abbayes[1091]. De

Lyonne s'honora par l'affection qu'il lui témoigna dans sa disgrâce. Il

lui écrivit de Fontainebleau, le 20 septembre[1092]: «Je ne participe

pas seulement, comme je le dois, au déplaisir de toute votre famille;

mais comme je prends une part très-sensible à tout ce qui vous regarde

personnellement, je reprends la plume pour vous témoigner ma nouvelle

douleur sur l'ordre qu'on m'assure vous avoir été envoyé de sortir de

Paris. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il vous donne, monsieur, toute

la force dont vous avez besoin pour supporter avec constance de si rudes

coups, et vous prie cependant de croire que j'imputerai à singulière

bonne fortune les occasions de vous faire paraître en ces rencontres-ci

et en toute autre que je suis fort véritablement, monsieur, votre

très-humble et très-obéissant serviteur.»

Le marquis de Villars avait déjà antérieurement adressé à l'abbé Fouquet

une lettre de condoléances sur les malheurs de sa famille. On aime à

recueillir ces témoignages honorables au milieu de toutes les lâches

désertions qui suivent une disgrâce: «Je suis persuadé, monsieur,

écrivait le marquis de Villars à l'abbé Fouquet, que vous serez touché

du malheur de M. votre frère, comme si vous n'aviez jamais eu sujet de

vous en plaindre, et que, dans cette triste occasion, vous vous

retrouverez toute la tendresse que vous avez eue autrefois pour lui. Je

vous offre, monsieur, en cette rencontre, tout ce que je peux vous

offrir, si vous me jugiez propre à quelque chose, et je vous supplie de

croire que personne ne prend plus de part à tout ce qui vous touche que

moi.»

L'archevêque de Narbonne et l'évêque d'Agde furent exilés[1093], comme

l'abbé Fouquet, et ne rentrèrent jamais en grâce. Jannart fut relégué un

peu plus tard en Limousin. Enfin, Simon Arnauld de Pomponne fut

enveloppé dans cette catastrophe et envoyé à Verdun[1094]. Au bout d'un

an seulement, il obtint la permission de s'établir à la

Ferté-sous-Jouarre, et enfin de revenir à Pomponne. Quelle fut la cause

de la rigueur qu'on montra à son égard? Quelles étaient ses relations

avec Fouquet? C'est ce qu'il n'est pas facile de déterminer. On trouve,

à la vérité, dans la cassette de Fouquet, conservée à la Bibliothèque

impériale, un certain nombre de lettres qui semblent écrites de la main

d'Arnauld de Pomponne; mais c'est une femme qui parle et donne à Fouquet

des avis et des conseils. Il est possible que, pour mieux dissimuler ses

relations avec le surintendant, quelque dame de la cour se soit servie

de la main d'Arnauld de Pomponne, et que la découverte de ces billets

ait causé son exil. Ce n'est là qu'une hypothèse; mais l'on est obligé

d'en faire beaucoup à l'occasion de cette mystérieuse cassette.

Les Créqui, les Charost, furent pendant quelque temps disgraciés, parce

que leurs familles s'étaient alliées à celles de Fouquet et de madame du

Plessis-Bellière. Bartet fut chassé de la cour. Quant à M. de Grave, une

lettre que nous avons citée plus haut prouve qu'il fut appelé à répondre

devant les commissaires chargés d'instruire le procès de Fouquet.

La Fontaine ne fut pas des moins affligés en apprenant la catastrophe de

Fouquet, témoin la lettre qu'il écrivit à son ami Maucroix, le 10

septembre 1661[1095]: «Je ne puis te rien dire de ce que tu m'as écrit

sur mes affaires, mon cher ami; elles me touchent (_sic_) pas tant que

le malheur qui vient d'arriver au surintendant. Il est arrêté, et le roi

est violent contre lui, au point qu'il dit avoir entre les mains des

pièces qui le feront pendre... Ah! s'il le fait, il sera autrement cruel

que ses ennemis, d'autant qu'il n'a pas, comme eux, intérêt d'être

injuste. Madame de B...[1096] a reçu un billet où on lui mande qu'on a

de l'inquiétude pour M. Pellisson; si ça est, c'est encore un grand

surcroît de malheur. Adieu, mon cher ami, t'en dirais (_sic_) beaucoup

davantage si j'avais l'esprit tranquille présentement; mais la prochaine

fois je me dédommagerai pour aujourd'hui.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 155 / 211 题