--SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1661--
La nouvelle de l'arrestation de Fouquet parvient à madame du
Plessis-Bellière avant l'arrivée du courrier expédié par Louis
XIV.--Elle tient conseil avec l'abbé Fouquet et Bruant des
Carrières.--L'abbé Fouquet veut brûler la maison de Saint-Mandé et
tous les papiers qu'elle renfermait.--Madame du Plessis-Bellière
s'y oppose.--Bruant parvient à s'échapper.--Sentiments de madame
Fouquet la mère à la nouvelle de l'arrestation de son fils.--Du
Vouldy apporte au chancelier les ordres du roi.--Mesures prises
immédiatement par Séguier: ordre de saisir à Fontainebleau, à Vaux,
à Saint-Mandé et à Paris, les papiers du surintendant et de les
mettre sous le scellé.--Exil de madame du Plessis-Bellière et de
l'abbé Fouquet.--Lettres qu'écrivent à ce dernier de Lyonne et
Villars.--L'archevêque de Narbonne et l'évêque d'Agde sont
également disgraciés.--Exil de Jannart et d'Arnauld de
Pomponne.--La Fontaine annonce à Maucroix l'arrestation de Fouquet
(10 septembre).--Gui-Patin l'annonce aussi à Falconnet.--Fouquet
est transféré de Nantes à Angers.--Maladie et abattement de
Fouquet.--Lettre qu'il écrit à le Tellier pour demander un
confesseur.--Il aurait préféré Claude Joly, curé de Saint-Nicolas
des Champs.--Si on ne permet pas qu'il l'assiste, il prie de
laisser à sa mère le choix de l'ecclésiastique auquel il ouvrira sa
conscience.--Seconde lettre de Fouquet au secrétaire d'État le
Tellier; il y rappelle les services qu'il a rendus au
roi.--Récriminations contre Mazarin.--Fouquet invoque le pardon que
le roi lui a accordé.--Il demande que sa prison soit changée en un
exil au fond de la Bretagne.--Le roi le laisse au château d'Angers
jusqu'au 1er décembre.--Fouquet n'en sort que pour être
transféré dans une nouvelle prison.
A Paris, la nouvelle de la disgrâce de Fouquet causa les sentiments les
plus divers. Elle parvint d'abord à madame du Plessis-Bellière. Un des
valets de chambre de Fouquet, nommé la Forêt, profita des relais que son
maître avait établis, de sept lieues en sept lieues, pour se rendre à
Paris en toute hâte[1084]. Il devança de douze heures un des
gentilshommes ordinaires du roi, nommé du Vouldy, qui était parti en
poste pour porter au chancelier l'ordre d'apposer les scellés sur tous
les papiers du surintendant.
A la première nouvelle de l'arrestation de Fouquet, madame du
Plessis-Bellière envoya chercher l'abbé Fouquet et Bruant des Carrières.
Ils tinrent conseil sur les mesures à prendre. L'abbé voulait qu'on mît
le feu à la maison de Saint-Mandé, et qu'on détruisît ainsi tous les
papiers dont on pourrait se servir contre le surintendant. Madame du
Plessis-Bellière combattit cet avis, et déclara qu'agir ainsi ce serait
perdre absolument Fouquet, et avouer que ses papiers renfermaient la
preuve des crimes qu'on lui imputait. Elle soutint qu'on ne pouvait rien
lui reprocher depuis que le roi gouvernait par lui-même, et que, pour
les époques antérieures, il n'avait fait qu'obéir aux ordres du cardinal
Mazarin. Son opinion prévalut. Madame du Plessis et l'abbé Fouquet
attendirent les ordres du roi, pendant que Bruant, après avoir rassemblé
quelque argent et ses principaux papiers, se cacha dans un couvent. Il
échappa à toutes les recherches, et passa ensuite dans les pays
étrangers. Là il rendit à Louis XIV des services qui lui méritèrent sa
grâce. Dans la suite, il devint résident du roi à Liège[1085].
La Forêt avait aussi porté à madame Fouquet la mère la nouvelle de
l'arrestation de son fils. Cette femme, d'une vertu si pure, n'avait
jamais été éblouie par les grandeurs du surintendant. Elle gémissait de
ses erreurs, et ses prières n'avaient cessé de demander au ciel son
retour à des sentiments meilleurs. En apprenant qu'il était prisonnier,
elle se jeta à genoux, en s'écriant: «Je vous remercie, mon Dieu! je
vous ai toujours demandé son salut; en voilà le chemin[1086].»
Cependant du Vouldy était arrivé à Fontainebleau, et avait remis au
chancelier les ordres du roi, prescrivant de faire apposer les scellés
sur tous les papiers du surintendant, d'enjoindre à madame du
Plessis-Bellière de s'éloigner de Paris, de s'assurer des commis de
Fouquet, et d'arrêter les comptes de l'Épargne, afin qu'on n'y pût rien
ajouter. La réponse du chancelier au roi fait connaître les mesures
qu'il adopta immédiatement[1087]: «J'ai reçu la lettre qu'il a plu à
Votre Majesté m'écrire, portant les ordres de faire sceller aux maisons
de M. le surintendant. J'ai fait voir à la reine vos commandements; et,
après avoir reçu sa volonté, j'ai été au logis du surintendant, où j'ai
fait apposer le scellé en ma présence, en toutes ses chambres et
cabinets. Il y a un de ses secrétaires, qui s'appelle L'Épine, qui loge
dans son logis, et avait les papiers de sa charge. L'on a muré les
fenêtres et scellé les portes, avec un garde pour conserver le scellé.
Les sieurs Paget et Albertas[1088], qui étaient seuls à Fontainebleau,
sont allés à Vaux avec huit gardes; ils ont ordre de mettre dehors tous
les domestiques, et de faire sceller en tous les lieux de la maison.
Quant à Pellisson, il était logé dans une hôtellerie en ce lieu[1089]:
j'ai fait ouvrir sa chambre, avec ordre de murer la fenêtre et de fermer
la porte avec des barres de fer. L'on a envoyé des gardes à Saint-Mandé
pour s'assurer de la maison, en attendant que des maîtres des requêtes
ou M. le lieutenant civil apposent le scellé comme à sa maison de Paris,
avec des gardes pour donner la sûreté au scellé. L'on a omis de penser à
Bruant; j'écris à Paris pour l'arrêter, s'il y est, et de faire sceller
en sa maison et la garder. Quant à Pellisson, je donnerai ordre de
s'assurer de sa personne et de sa maison. L'on dit qu'il est à la suite
de Votre Majesté. Si cela est, l'on le peut arrêter. Madame du
Plessis-Bellière n'est pas à Fontainebleau. Le sieur du Vouldy est parti
pour aller à Charenton, où l'on m'a dit qu'elle était, et lui faire
commandement de partir. Il ne s'est trouvé aucun valet de pied en ce
lieu; il fait état d'en prendre à Paris. Je crois qu'il est bien à
propos de faire sceller chez elle comme chez Gourville. Le trésorier de
l'Épargne doit représenter son état pour l'arrêter, afin que l'on n'y
puisse ajouter. Je lui manderai de venir ici et de l'apporter. Enfin,
sire, je n'oublierai rien de ce qui regardera, en cette occasion, le
service de Votre Majesté avec la même fidélité que je lui dois et que je
continuerai jusqu'à la mort, priant Dieu, sire, qu'il la comble de ses
saintes grâces et bénédictions. J'espère donner compte à Votre Majesté
de l'exécution de ses ordres lorsqu'elle sera de retour, ce que je
souhaite au plus tôt. En attendant cette grâce, j'assurerai Votre
Majesté de mon humble obéissance, etc.»
Madame du Plessis-Bellière reçut, en effet, l'ordre de se retirer à
Montbrison; mais ensuite on lui permit de demeurer à Châlons[1090].
Basile Fouquet ne tarda pas à être exilé dans ses abbayes[1091]. De
Lyonne s'honora par l'affection qu'il lui témoigna dans sa disgrâce. Il
lui écrivit de Fontainebleau, le 20 septembre[1092]: «Je ne participe
pas seulement, comme je le dois, au déplaisir de toute votre famille;
mais comme je prends une part très-sensible à tout ce qui vous regarde
personnellement, je reprends la plume pour vous témoigner ma nouvelle
douleur sur l'ordre qu'on m'assure vous avoir été envoyé de sortir de
Paris. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il vous donne, monsieur, toute
la force dont vous avez besoin pour supporter avec constance de si rudes
coups, et vous prie cependant de croire que j'imputerai à singulière
bonne fortune les occasions de vous faire paraître en ces rencontres-ci
et en toute autre que je suis fort véritablement, monsieur, votre
très-humble et très-obéissant serviteur.»
Le marquis de Villars avait déjà antérieurement adressé à l'abbé Fouquet
une lettre de condoléances sur les malheurs de sa famille. On aime à
recueillir ces témoignages honorables au milieu de toutes les lâches
désertions qui suivent une disgrâce: «Je suis persuadé, monsieur,
écrivait le marquis de Villars à l'abbé Fouquet, que vous serez touché
du malheur de M. votre frère, comme si vous n'aviez jamais eu sujet de
vous en plaindre, et que, dans cette triste occasion, vous vous
retrouverez toute la tendresse que vous avez eue autrefois pour lui. Je
vous offre, monsieur, en cette rencontre, tout ce que je peux vous
offrir, si vous me jugiez propre à quelque chose, et je vous supplie de
croire que personne ne prend plus de part à tout ce qui vous touche que
moi.»
L'archevêque de Narbonne et l'évêque d'Agde furent exilés[1093], comme
l'abbé Fouquet, et ne rentrèrent jamais en grâce. Jannart fut relégué un
peu plus tard en Limousin. Enfin, Simon Arnauld de Pomponne fut
enveloppé dans cette catastrophe et envoyé à Verdun[1094]. Au bout d'un
an seulement, il obtint la permission de s'établir à la
Ferté-sous-Jouarre, et enfin de revenir à Pomponne. Quelle fut la cause
de la rigueur qu'on montra à son égard? Quelles étaient ses relations
avec Fouquet? C'est ce qu'il n'est pas facile de déterminer. On trouve,
à la vérité, dans la cassette de Fouquet, conservée à la Bibliothèque
impériale, un certain nombre de lettres qui semblent écrites de la main
d'Arnauld de Pomponne; mais c'est une femme qui parle et donne à Fouquet
des avis et des conseils. Il est possible que, pour mieux dissimuler ses
relations avec le surintendant, quelque dame de la cour se soit servie
de la main d'Arnauld de Pomponne, et que la découverte de ces billets
ait causé son exil. Ce n'est là qu'une hypothèse; mais l'on est obligé
d'en faire beaucoup à l'occasion de cette mystérieuse cassette.
Les Créqui, les Charost, furent pendant quelque temps disgraciés, parce
que leurs familles s'étaient alliées à celles de Fouquet et de madame du
Plessis-Bellière. Bartet fut chassé de la cour. Quant à M. de Grave, une
lettre que nous avons citée plus haut prouve qu'il fut appelé à répondre
devant les commissaires chargés d'instruire le procès de Fouquet.
La Fontaine ne fut pas des moins affligés en apprenant la catastrophe de
Fouquet, témoin la lettre qu'il écrivit à son ami Maucroix, le 10
septembre 1661[1095]: «Je ne puis te rien dire de ce que tu m'as écrit
sur mes affaires, mon cher ami; elles me touchent (_sic_) pas tant que
le malheur qui vient d'arriver au surintendant. Il est arrêté, et le roi
est violent contre lui, au point qu'il dit avoir entre les mains des
pièces qui le feront pendre... Ah! s'il le fait, il sera autrement cruel
que ses ennemis, d'autant qu'il n'a pas, comme eux, intérêt d'être
injuste. Madame de B...[1096] a reçu un billet où on lui mande qu'on a
de l'inquiétude pour M. Pellisson; si ça est, c'est encore un grand
surcroît de malheur. Adieu, mon cher ami, t'en dirais (_sic_) beaucoup
davantage si j'avais l'esprit tranquille présentement; mais la prochaine
fois je me dédommagerai pour aujourd'hui.