CHAPITRE XXXVIII

--SEPTEMBRE 1661--

Voyage de Nantes.--Le roi s'y rend à cheval avec un petit nombre de

courtisans.--Fouquet s'embarque à Orléans, s'arrête à Angers et

arrive à Nantes.--Il souffre de la fièvre tierce.--Brienne le

visite de la part du roi (4 septembre).--Conversation de Fouquet et

de Brienne.--Fouquet croit que Colbert doit être arrêté le

lendemain.--Seconde visite de Brienne à Fouquet.--Avis menaçants

reçus par ce dernier.--Louis XIV remet à d'Artagnan une lettre de

cachet pour arrêter Fouquet; précaution qu'il prend pour tromper la

curiosité des courtisans.--Partie de chasse commandée pour le

lendemain.--Conseil tenu au château (5 septembre).--Fouquet est

arrêté par d'Artagnan à la sortie du conseil.--Les papiers qu'il

avait sur lui sont saisis et envoyés au roi.--Précautions prises

pour intercepter les communications entre Nantes et Paris.--Fouquet

est transféré immédiatement à Angers.--Craintes de Lyonne; le roi

le rassure.--Boucherat fait l'inventaire des papiers de

Fouquet.--Détresse de madame Fouquet, qui est exilée à

Limoges--Inquiétude de Gourville; on le laisse en

liberté.--Arrestation de Pellisson.--Attitude des

courtisans.--Désespoir simulé du marquis de Gesvres.--Lettre de

Louis XIV à sa mère.--Il retourne à Fontainebleau (6 septembre).

Le roi quitta Fontainebleau dans les derniers jours du mois d'août

1661[1056], et se rendit à Orléans en carrosse, accompagné du prince de

Condé, du duc d'Enghien, du maréchal de Turenne, des ducs de Beaufort et

de Bouillon, de MM. de Villequier, de Saint-Aignan, d'Armagnac, de la

Feuillade, de Gesvres, de Soyecour, de Villeroy, de Gramont et d'un

petit nombre d'autres courtisans. A Orléans, le roi quitta le carrosse

et monta à cheval avec toute son escorte. A Blois, il prit la poste, et,

malgré quelques légers accidents que raconte le duc de Saint-Aignan, il

arriva trois jours après à Nantes (1er septembre).

Fouquet était parti en carrosse un jour avant le roi pour se rendre à

Orléans, et, comme il avait fait disposer des relais de distance en

distance, il avait atteint rapidement cette ville. Il était accompagné

de sa femme et de son ami Hugues de Lyonne. A Orléans, il s'embarqua

pour descendre la Loire jusqu'à Nantes. Le jeune Brienne suivait la même

route; il vit passer, un peu au-dessus d'Ingrande, le navire qui portait

Fouquet et qui s'avançait rapidement sous l'impulsion de plusieurs

rameurs. Peu de temps après, il arriva un autre bateau sur lequel se

trouvaient le Tellier et Colbert. Un des compagnons de Brienne remarqua

cette coïncidence: «Ces deux cabanes[1057], dit-il, que nous voyons

encore l'une et l'autre se suivent avec autant d'émulation que si les

rameurs disputaient un prix sur la Loire. L'une des deux,

ajouta-t-il[1058], doit faire naufrage à Nantes.»

Fouquet, qui était souffrant, s'arrêta à Angers[1059]; mais il en

repartit promptement et arriva à Nantes avant le roi. Louis XIV

s'établit au château. Le surintendant avait pris son logement à l'autre

extrémité de la ville, dans une maison qui communiquait avec la Loire au

moyen d'un canal souterrain; il pouvait, par cette voie, gagner le

fleuve et se sauver à Belle-Île, dans le cas où on aurait tenté de

l'arrêter[1060]. Fouquet se trouvait alors dans un assez triste état; la

fatigue du voyage avait redoublé ses accès de fièvre. Le roi chargea le

jeune Brienne d'aller savoir de ses nouvelles. Brienne raconte qu'il

trouva, en entrant chez le surintendant, Péguilin ou Puyguilhem, qui

sortait de sa maison, et qui s'efforça de lier conversation avec

lui[1061]. Péguilin, qui allait bientôt devenir duc de Lauzun,

commençait à s'insinuer dans les bonnes grâces du roi. Il l'avait

accompagné au voyage de Nantes et cherchait, en avouant avec une

jactance cynique qu'il avait reçu de l'argent de Fouquet, à faire parler

Brienne et à découvrir les pensionnaires du surintendant. Brienne éluda

les questions de Péguilin, et, entrant chez Fouquet, il trouva sa femme

qui faisait danser devant elle des paysannes de Belle-Île. Il fut frappé

de la beauté de ces jeunes filles, de leurs danses nationales et de

leurs vêtements écarlates, bordés de velours noir en zigzag[1062].

Comme Fouquet était dans son accès de fièvre, Brienne eut quelque peine

à pénétrer jusqu'à lui. Cependant il insista, en déclarant qu'il venait

de la part du roi, et on le fit monter. Il trouva le surintendant étendu

sur son lit, enveloppé dans sa robe de chambre et tremblant la fièvre.

Il lui dit que le roi était en peine de sa santé et l'envoyait pour

savoir de ses nouvelles. Fouquet exprima la reconnaissance que lui

inspirait la bonté du roi, et pria Brienne de lui dire qu'il répondait

des états de Bretagne; que plusieurs députés l'étaient venus voir et

avaient promis de faire tout ce que Sa Majesté désirait, et au

delà[1063].

Brienne voulait se retirer, de peur de le fatiguer et d'aggraver son

mal, mais Fouquet le retint, le pria de s'asseoir au chevet de son lit

et lui dit d'un air gai: «Monsieur, vous êtes de mes amis; je vais

m'ouvrir à vous. Colbert est perdu; ce sera demain le plus beau jour de

ma vie.» Il lui demanda ensuite s'il n'y avait rien de nouveau à la

cour. Brienne lui apprit que l'on n'entrait plus chez le roi par le

chemin ordinaire; il fallait passer par un petit corridor fort étroit,

où Rose, secrétaire du cabinet, écrivait sur une petite table et était

obligé de se lever pour faire place à chaque personne qui entrait. Le

marquis de Gesvres, capitaine des gardes du corps en quartier, et

Chamarante, premier valet de chambre du roi, se tenaient seuls à la

porte. Le roi avait été enfermé toute la matinée dans son cabinet avec

M. le Tellier, et, lorsque Brienne y avait pénétré, après avoir été

annoncé par Rose, le roi avait jeté un grand morceau de taffetas vert

sur une table couverte de papiers. Ces arrangements mystérieux, ajouta

Brienne, donnaient à penser aux courtisans. Fouquet lui répondit que

tout cela concernait Colbert[1064]. «J'ai moi-même donné les ordres,

ajouta-t-il, pour le faire conduire au château d'Angers, et c'est

Pellisson qui a payé les ouvriers qui ont mis la prison hors d'état

d'être insultée.»

Brienne alla rendre compte au roi de l'état où il avait trouvé Fouquet,

et en reçut ordre d'y retourner le soir pour lui recommander de se

trouver le lendemain au conseil à sept heures du matin, parce que le roi

voulait aller à la chasse. Lorsque Brienne visita de nouveau le

surintendant, il remarqua que toute la rue était remplie de

mousquetaires, et que la maison en était environnée. Fouquet était remis

de son accès de fièvre; mais il lui arrivait de tous côtés des avis

menaçants. «Monsieur, dit-il à Brienne, on vient de me donner avis que

Chevigny[1065], capitaine aux gardes, est monté sur deux grands bateaux

avec sa compagnie pour aller se saisir de Belle-ÃŽle. Gourville me presse

de me sauver par l'aqueduc.» Fouquet découvrit alors à Brienne qu'il y

avait entre la maison qu'il habitait et la Loire un canal souterrain,

par où il pouvait, malgré tous les mousquetaires du monde, gagner le

fleuve et un bateau qui l'y attendait. «Mais, ajouta-t-il, je n'en veux

rien faire; il faut courir le risque. Je ne peux croire que tout cela

soit contre moi.» Il promit de se trouver le lendemain au conseil à

l'heure fixée. Brienne rendit compte de sa mission au roi, qui lui

recommanda d'aller le lendemain, à six heures du matin, chez le

surintendant et de l'amener au conseil, parce qu'il voulait partir de

bonne heure pour la chasse.

Ces démarches avaient rempli la journée du 4 septembre. Pendant ce

temps, Louis XIV avait fait écrire par le Tellier tous les ordres

nécessaires pour l'arrestation de Fouquet, et en avait confié

l'exécution à un homme dont la fidélité était à toute épreuve. Il se

défiait du marquis de Gesvres, capitaine des gardes en quartier: il le

regardait comme un des pensionnaires de Fouquet. Il fit choix de

d'Artagnan, sous-lieutenant de la compagnie des mousquetaires[1066].

Lorsque d'Artagnan, mandé par le roi, se fut rendu au château, Louis XIV

le reçut en présence de plusieurs courtisans, l'interrogea sur l'état de

sa compagnie et témoigna le désir d'en voir le rôle. D'Artagnan le lui

ayant remis entre les mains, le roi entra dans son cabinet en le lisant,

en ferma lui-même la porte; d'Artagnan l'avait suivi. Louis XIV, après

quelques paroles qui témoignaient de la confiance qu'il avait en lui,

ajouta que, étant mécontent de la conduite de Fouquet, il avait résolu

de le faire arrêter, et qu'il l'avait choisi, lui d'Artagnan, pour

exécuter cet ordre. Il lui recommanda d'agir avec prudence et adresse,

et lui remit un paquet qui contenait les différents ordres. Il lui dit

d'aller l'ouvrir immédiatement chez le secrétaire d'État le Tellier;

mais, comme l'attention des courtisans avait dû être éveillée par

l'audience secrète et prolongée que le roi avait donnée à d'Artagnan, il

recommanda à ce dernier de les payer de quelque défaite.

D'Artagnan déclara, en effet, à ceux qu'il rencontra en sortant du

cabinet du roi, qu'il venait de demander une faveur qui lui avait été

accordée de la meilleure grâce du monde; puis il se rendit chez le

Tellier, qu'il trouva entouré d'une foule de solliciteurs. Il lui dit

tout haut que le roi venait de lui accorder une grâce dont il lui avait

ordonné de demander immédiatement l'expédition. Le Tellier l'emmena

aussitôt dans son cabinet, et là d'Artagnan ouvrit le paquet, où il

trouva une lettre de cachet qui lui ordonnait d'arrêter Fouquet, et une

seconde qui lui traçait la route qu'il devait suivre et tout ce qu'il

avait à faire pour conduire Fouquet au lieu fixé pour sa prison. Une

troisième lettre lui enjoignait d'envoyer à Ancenis un brigadier et dix

mousquetaires pour y exécuter l'ordre qui leur serait adressé le

lendemain de leur arrivée. On espérait, en prenant cette précaution,

arrêter les courriers, autres que ceux du roi, qui seraient expédiés à

Paris pour annoncer l'arrestation du surintendant. Enfin il y avait

encore dans le paquet plusieurs lettres adressées aux gouverneurs des

places. Toutes ces dépêches étaient écrites de la main du secrétaire

d'État le Tellier.

Le lendemain, 5 septembre, sous prétexte de la chasse que le roi avait

annoncée pour ce jour, les mousquetaires, les chevau-légers et les

gardes du corps étaient à cheval et rangés en bataille de grand matin.

Fouquet les vit en se rendant au conseil à sept heures; mais il crut ou

feignit de croire que ces préparatifs avaient pour but la chasse

commandée par le roi. Le conseil se prolongea jusqu'à onze heures, et le

roi retint encore quelque temps Fouquet pour l'entretenir de diverses

affaires. Pendant ce temps, le Tellier allait trouver le maître des

requêtes, Boucherat, qui avait été mandé au château. Le Tellier lui

remit une lettre de cachet, qui lui enjoignait de se rendre au logement

de Fouquet aussitôt qu'il aurait été arrêté, et de saisir ses papiers.

Il devait également mettre sous le scellé tous ceux qui se trouveraient

dans la maison de Pellisson[1067].

Cependant Brienne, qui, d'après l'ordre du roi, s'était rendu de bonne

heure chez le surintendant, avait trouvé la porte gardée par six

mousquetaires; son cÅ“ur se serra à cette vue. Il retourna à l'instant au

château, et, en y entrant, il vit un carrosse fermé de treillis de

fer[1068] et entouré de mousquetaires. Fouquet venait d'être arrêté par

d'Artagnan, au moment où il avait déjà franchi la porte du château et

atteint une petite place voisine de la cathédrale; il était dans sa

chaise. Sur l'injonction de d'Artagnan, il en sortit, et, après avoir lu

l'ordre qui prescrivait de l'arrêter, il se borna à dire qu'il avait cru

être mieux dans l'esprit du roi qu'aucune autre personne du

royaume[1069]; il pria ensuite d'Artagnan d'éviter tout éclat.

D'Artagnan le fit entrer dans la maison qui se trouvait la plus proche;

c'était celle du grand archidiacre de Nantes, dont Fouquet avait épousé

en premières noces la nièce, Marie Fourché. Fouquet aperçut à ce moment

une de ses créatures, le sieur Codur, auquel il dit en passant: «_A

madame du Plessis, à Saint-Mandé_.»

Aussitôt après l'arrestation, d'Artagnan envoya au roi un des

gentilshommes servants[1070], nommé Desclaveaux[1071], pour lui faire

connaître comment tout s'était passé, et en même temps il dépêcha à

Ancenis un mousquetaire pour donner l'ordre au brigadier qu'on y avait

envoyé le jour précédent d'arrêter tous autres courriers que ceux du

roi. D'Artagnan demanda ensuite à Fouquet tous les papiers qu'il avait

sur lui, en fit un paquet qu'il cacheta, et chargea le sieur de

Saint-Mars, maréchal des logis de la compagnie des mousquetaires, de le

porter au roi avec un billet écrit de sa main, par lequel il annonçait à

Louis XIV que, aussitôt qu'il aurait fait prendre un bouillon à Fouquet

et que le sieur de Saint-Mars serait de retour auprès de lui, il

conduirait le prisonnier au château d'Angers. En effet, dès que

Saint-Mars fut revenu, d'Artagnan fit monter Fouquet dans un des

carrosses du roi, où prirent place, en même temps que lui, Bertaut,

Maupertuis et Desclaveaux, gentilshommes servants[1072].

L'arrestation de Fouquet, quoique vaguement prévue, fut un coup de

foudre pour les amis du surintendant, et même pour les nombreux

courtisans qui recevaient de lui des pensions et des présents de toute

nature. Louis XIV l'annonça avec sa dignité ordinaire. S'adressant à

tous les seigneurs présents: «J'ai fait arrêter le surintendant, leur

dit-il[1073]; il est temps que je fasse mes affaires moi-même.» De

Lyonne, l'ami intime de Fouquet, était pâle et défait; il avait l'air à

demi mort[1074]. Le roi le rassura et lui adressa des paroles

obligéantes. «Les fautes sont personnelles, lui dit-il; vous étiez son

ami, mais je suis content de vos services. Brienne, ajouta-t-il en se

tournant vers ce secrétaire d'État, vous continuerez de recevoir de

Lyonne mes ordres secrets. La disgrâce de Fouquet n'a rien de commun

avec lui.»

Boucherat arriva en ce moment; il venait de terminer l'inventaire des

papiers de Fouquet, et remit au roi les plus importants. Il avait trouvé

madame Fouquet inquiète du sort de son mari; elle demandait avec

instance où il était et s'il ne lui serait pas permis de l'accompagner.

Le procès-verbal officiel, rédigé par les ennemis de Fouquet, reconnaît

que cette dame montra beaucoup de courage, et ne fit rien d'inconvenant

ni qui témoignât de la faiblesse. Elle se trouvait tout à coup plongée

de l'opulence dans la misère, et, sans Gourville, elle eût été privée de

toutes ressources. Il lui prêta deux mille pistoles[1075]. Cette somme

permit à madame Fouquet de se rendre à Limoges, qui lui avait été

assigné pour lieu d'exil. Gourville la fit accompagner par un

gentilhomme de ses amis[1076].

Lui-même se sentait menacé. On vint l'avertir que Pellisson et un autre

commis de Fouquet avaient été arrêtés. Il balança quelque temps sur le

parti qu'il avait à prendre; mais, voyant qu'il n'y avait point d'ordre

contre lui, il se décida à aller trouver le secrétaire d'État le Tellier

pour connaître son sort. On lui refusa l'entrée; mais le Tellier,

l'ayant aperçu, consentit à le recevoir. Gourville lui demanda quelle

était sa destinée; le secrétaire d'État répondit qu'il n'avait aucun

ordre contre lui, et qu'il pouvait suivre la cour en sûreté jusqu'à

Paris. Gourville, trouvant dans le Tellier la modération et le ton

d'affabilité que ce ministre savait toujours conserver, se hasarda à lui

représenter que Fouquet était souffrant et qu'il serait de sa bonté et

de sa générosité de lui faire donner son médecin. Le Tellier promit d'en

parler au roi, et, en effet, peu de temps après, Pecquet, médecin

ordinaire de Fouquet, obtint la permission de partager sa

captivité[1077], avec un de ses valets de chambre, nommé la Vallée.

Pellisson, moins heureux que Gourville, avait été arrêté par quatre

mousquetaires dans la maison qu'il habitait à Nantes et ensuite

transféré dans le château de cette ville. Il y resta pendant quelque

temps sous la garde du maréchal de la Meilleraye, gouverneur de

Bretagne; enfin, sur un ordre de Louis XIV, il fut conduit au château

d'Angers et de là à la Bastille.

Quant aux courtisans qui entouraient Louis XIV au moment de

l'arrestation de Fouquet, et qui, pour la plupart, avaient la conscience

d'avoir participé aux dilapidations du surintendant, leur physionomie

était curieuse à observer. Le marquis de Gesvres, capitaine des gardes,

ne se consolait pas de n'avoir pas été choisi pour exécuter les ordres

du roi. «Pourquoi me déshonorer? disait-il[1078]. J'aurais arrêté mon

père, à plus forte raison mon meilleur ami. Est-ce que le roi soupçonne

ma fidélité? Qu'il me fasse couper le cou.» Et autres paroles de cette

espèce, qu'il disait fort haut, afin que le roi les entendit. Le

maréchal de Villeroi s'efforçait de le calmer, et Brienne, qui était

parent du marquis de Gesvres, joignit ses conseils à ceux du maréchal.

Le roi n'était pas dupe de ce manège de courtisan. «Gesvres, disait-il à

M. le Prince, est bien en colère, mais je l'apaiserai.» Un autre

courtisan, la Feuillade, qui était connu comme pensionnaire de Fouquet,

faisait des postures de possédé[1079]; mais le roi n'y fit aucune

attention.

Toujours calme et maître de lui-même au milieu de cette cour agitée,

Louis XIV se voyait enfin arrivé au but qu'il poursuivait depuis

plusieurs mois avec une prudente persévérance. Il était délivré d'un

ministre prévaricateur, dont les vols lui étaient connus. Il l'avait

fait arrêter au milieu de ses amis et de la province qui lui semblait le

plus dévouée, sans que rien eût bougé. Le jour même (5 septembre), il

écrivit à sa mère pour lui annoncer cette nouvelle, qu'elle attendait à

Fontainebleau[1080]:

«Madame ma mère,

«Je vous ai déjà écrit ce matin l'exécution des ordres que j'avais

donnés pour faire arrêter le surintendant. Je suis bien aise de vous

mander tout le détail de cette affaire. Vous savez qu'il y a longtemps

que je l'avais sur le cÅ“ur; mais il m'a été impossible de la faire plus

tôt, parce que je voulais qu'il fît payer auparavant trente mille écus

pour la marine, et que d'ailleurs il fallait ajuster diverses choses qui

ne se pouvaient faire en un jour; et vous ne sauriez vous imaginer la

peine que j'ai eue seulement à trouver moyen de parler en particulier à

Artagnan; car je suis accablé tout le jour par une infinité de gens fort

alertes, et qui, à la moindre apparence, auraient pu pénétrer bien

avant. Néanmoins il y avait deux jours que je lui avais commandé de se

tenir prêt et de se servir de Desclaveaux et de Maupertuis, au défaut

des maréchaux des logis et brigadiers de mes mousquetaires, dont la

plupart sont malades. J'avais la plus grande impatience du monde que

cela fût achevé, n'y ayant plus autre chose qui me retint en ce pays.

Enfin, ce matin, le surintendant étant venu travailler avec moi à

l'accoutumée, je l'ai entretenu tantôt d'une matière, tantôt d'une

autre, et fait semblant de chercher des papiers, jusqu'à ce que j'aie

aperçu, par la fenêtre de mon cabinet, Artagnan dans la cour du château,

et alors j'ai laissé aller le surintendant, qui, après avoir causé un

peu au bas du degré avec la Feuillade, a disparu dans le temps

qu'Artagnan saluait le sieur le Tellier, de sorte que le pauvre Artagnan

croyait l'avoir manqué, et m'a envoyé dire par Maupertuis qu'il

soupçonnait que quelqu'un lui avait dit de se sauver; mais il l'a

rattrapé dans la place de la grande église et l'a arrêté de ma part,

environ sur le midi. Il lui a demandé les papiers qu'il avait sur lui,

dans lesquels on m'a dit que je trouverais l'état au vrai de Belle-Île;

mais j'ai tant d'autres affaires, que je n'ai pu les voir encore.

«Cependant j'ai commandé au sieur Boucherat d'aller sceller chez le

surintendant, et au sieur Pellot chez Pellisson, que j'ai fait arrêter

aussi. J'avais témoigné que je voulais aller ce matin à la chasse, et,

sous ce prétexte, fait préparer mes carrosses et monter à cheval mes

mousquetaires. J'avais aussi commandé les compagnies des gardes qui sont

ici pour faire l'exercice dans la prairie, afin de les avoir toutes

prêtes à marcher à Belle-Île. Incontinent donc que l'affaire a été

faite, on a mis le surintendant dans un de mes carrosses, suivi de mes

mousquetaires, qui le mène au château d'Angers et m'y attendra en

relais, tandis que sa femme, par mon ordre, s'en va à Limoges.

Fourilles[1081] a marché à l'instant avec mes compagnies des gardes, et

ordre de s'avancer à la rade de Belle-Île, d'où il détachera

Chevigny[1082], capitaine, pour commander dans la place avec cent

Français et soixante Suisses qu'il lui donnera; et si, par hasard, celui

que le surintendant y a mis voulait faire quelque résistance, je leur ai

commandé de le forcer. J'avais résolu d'abord d'en attendre des

nouvelles, mais tous les ordres sont si bien donnés, que, selon toutes

les apparences, la chose ne peut manquer; ainsi je m'en retourne sans

différer davantage, et celle-ci est la dernière lettre que je vous

écrirai de ce voyage.

«J'ai discouru ensuite sur cet accident avec ces messieurs qui sont ici

avec moi; je leur ai dit franchement qu'il y avait quatre mois que

j'avais formé mon projet; qu'il n'y avait que vous seule qui en eussiez

connaissance, et que je ne l'avais communiqué au sieur le Tellier que

depuis deux jours, pour faire expédier les ordres. Je leur ai déclaré

aussi que je ne voulais plus de surintendant, mais travailler moi-même

aux finances avec des personnes fidèles, qui agiront sous moi,

connaissant que c'était le vrai moyen de me mettre dans l'abondance et

de soulager mon peuple. Vous n'aurez pas de peine à croire qu'il y en a

eu de bien penauds; mais je suis bien aise qu'ils voient que je ne suis

pas si dupe qu'ils s'étaient imaginé, et que le meilleur parti est de

s'attacher à moi. J'oubliais à vous dire que j'ai dépêché de mes

mousquetaires partout sur les chemins, et jusqu'à Saumur, afin d'arrêter

tous les courriers qu'ils rencontreront allant à Paris, et d'empêcher

qu'il n'y en arrive aucun devant celui que je vous ai envoyé. Ils me

servent avec tant de zèle et de ponctualité, que j'ai tous les jours

plus de sujet de m'en louer. Et, en cette dernière occasion, quoique

j'eusse donné plusieurs ordres, ils les ont si bien exécutés, que tout

s'est fait en un même temps, sans que personne ait pu rien pénétrer. Au

reste, j'ai déjà commencé à goûter le plaisir qu'il y a de travailler

soi-même aux finances, ayant, dans le peu d'application que j'y ai donné

cette après-dînée, remarqué des choses importantes, dans lesquelles je

ne voyais goutte, et l'on ne doit pas douter que je ne continue. J'aurai

achevé dans demain tout ce qui me reste à faire ici, et à l'instant je

partirai avec une joie extrême de vous aller embrasser et vous assurer

moi-même de la continuation de mon amitié.»

* * * * *

Quoique cette longue lettre reproduise plusieurs des détails que nous

avons déjà donnés, je n'en ai voulu rien retrancher. Elle prouve, en

effet, avec quelle sollicitude minutieuse Louis XIV avait pris ses

précautions pour prévenir toute résistance, et avec quelle persévérance

il avait suivi son plan. On y voit à quel point il pratiquait ce que

madame de Motteville appelle une laide, mais nécessaire vertu, la

dissimulation.

Dès le lendemain, le roi partit de Nantes pour retourner à

Fontainebleau. Il passa à Angers, où Fouquet était alors emprisonné. La

curiosité publique était vivement excitée, et on cherchait, sur la

figure des courtisans, à lire les sentiments qu'ils refoulaient dans

leur cÅ“ur. L'abbé Arnauld, qui se trouvait alors auprès de son oncle

l'évêque d'Angers, ne manque pas d'en faire la remarque[1083]. «Nous

vîmes revenir M. de Lyonne, qui avait fait le voyage avec M. Fouquet. Il

était dans une grande inquiétude; mais son mérite et le besoin qu'on eut

de lui, puisqu'il était presque le seul qui eût connaissance des

affaires étrangères, l'affermirent, et il fut bientôt après élevé à la

charge de ministre et secrétaire d'État. M. Colbert marchait avec plus

d'assurance, comme ayant eu part, à ce qu'on croyait, au dessein qui

venait d'éclater.»

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 154 / 211 题