--AOUT 1661--
Avis donnés à Fouquet sur les dispositions du roi à son égard.--Il
se détermine à vendre sa charge de procureur général--Elle est
achetée par Achille de Harlay.--Fête donnée au roi par le
surintendant le 17 août.--Description qu'en fait la Fontaine pour
son ami Maucroix.--On y joue la pièce des _Fâcheux_ de
Molière.--Irritation de Louis XIV.--Fouquet s'aperçoit du déclin de
sa faveur.--Sa tristesse.--Son entretien avec Brienne avant de
partir pour la Bretagne.--Louis XIV a exposé lui-même dans ses
Mémoires les motifs qui le déterminèrent à faire arrêter Fouquet.
Au milieu des plaisirs et des splendeurs de Vaux, Fouquet recevait des
avis menaçants. La personne qui, par ses relations avec le confesseur de
la reine mère, pénétrait les mystères de la cour, lui écrivait au
commencement du mois d'août: «L'on m'a dit hier que, il y a peu de
jours, la reine mère, en parlant de vous, monseigneur, dit: «Il se croit
à cette heure bien mieux que M. d'Agde à la charge de maître de la
chapelle du roi, qu'on a achetée trois fois plus qu'elle ne valait; il
verra, il verra à quoi cela lui a servi et ce qu'a fait sur l'esprit du
roi tout l'argent qu'il a baillé de sa propre bourse pour le marquis de
Créqui[1032]. Le roi aime d'être riche et n'aime pas ceux qui le sont
plus que lui, puisqu'ils entreprennent des choses qu'il ne saurait faire
lui-même et qu'il ne doute point que les grandes richesses des autres ne
lui aient été volées.»
«Madame de Chevreuse, lorsqu'elle fut ici, fut voir deux fois le
confesseur de la reine mère. Cependant ce bonhomme cacha cela à M.
Pellisson, qui, l'ayant été voir, lui demanda s'il ne l'avait point vue;
ce qu'il lui nia, comme il a dit ici depuis. Il a encore dit ici des
choses qu'il a données sous un fort grand secret, et qui sont de
très-grande conséquence. La personne qui les sait fait difficulté de me
les dire, parce que madame de Chevreuse y est mêlée et que, lui étant
aussi proche, elle a peine à me les dire. Je ne manquerai point de vous
les apprendre dès que je les saurai, ne doutant point qu'on ne me les
dise enfin. Si M. Pellisson voit le bonhomme, il ne faut pas qu'il fasse
l'empressé avec lui, ni qu'il témoigne savoir ce qu'il n'a pas voulu lui
dire.»
La même personne détournait vivement le surintendant de se défaire de la
charge de procureur général; mais elle enveloppait ses conseils de
précautions oratoires, que rendait nécessaires la vanité de Fouquet. «Le
zèle et la passion extrêmes que j'ai pour votre service m'avaient fait
penser en général, comme à plusieurs de vos serviteurs, qu'il ne vous
serait point avantageux, en aucune sorte, de vous défaire de votre
charge de procureur général. Cependant, par la connaissance et par
l'admiration que j'ai pour votre prudence et pour votre jugement,
j'étais entièrement persuadé qu'il n'y avait rien de mieux, et que,
personne ne pouvant aller si loin ni juger si bien par ses propres
lumières que vous, vous ne deviez prendre conseil que de vous-même.
Cependant, monseigneur, j'ai appris aujourd'hui que vos ennemis sont
ceux-là mêmes qui souhaitent avec passion que vous fassiez ce que vous
avez résolu en cette rencontre; que ce sont eux qui vous y portent sous
main, et que vous devez même vous défier du bon accueil et du bon visage
que vous fait le roi, et des vues qu'on vous donne sur d'autres choses.
Madame de Chevreuse a été ici, et l'on m'a promis de m'apprendre des
choses qui vous sont de la dernière conséquence sur cela, sur le voyage
de Bretagne, sur certaines résolutions très-secrètes du roi et sur des
mesures prises contre vous. Comme je n'ai pas voulu paraître fort
empressé pour savoir ce qu'on avait à me dire, je n'ai pas osé presser
la personne qui m'a parlé, ni m'opiniâtrer à demander une chose que je
saurai demain, naturellement et sans affectation.
«La reine mère dit, dimanche dernier, sur vous, que M. le cardinal avait
dit au roi que, si l'on pouvait vous ôter les bâtiments et les femmes de
la tête, vous étiez capable des grandes choses, mais que surtout il
fallait prendre garde à votre ambition; et c'est par là qu'on prétend
vous nuire. J'ai compris aussi que, de plusieurs personnes qui vous
rapportent ce qu'ils peuvent attraper, il y en a beaucoup qui s'y
gouvernent étourdiment et qui font les choses d'une manière qui fait
voir qu'ils ne veulent savoir que pour vous rapporter ce qu'ils savent;
ce qui a fait dire à la reine mère encore depuis peu que vous aviez des
espions partout.»
Soit que Fouquet ajoutât moins de foi à ces conseils qu'aux caresses de
ses ennemis, soit qu'il se crût trop engagé pour reculer, il persista
dans la pensée de vendre sa charge. Plusieurs magistrats y aspiraient:
le» principaux étaient MM. de Fieubet, de Harlay et le président
Larcher, de la chambre des comptes de Paris. Gourville négocia avec le
premier[1033], et il fut convenu qu'elle lui serait vendue moyennant
quatorze cent mille livres; mais Fouquet ne voulut pas y consentir par
des motifs qu'explique longuement Gourville. Quant au président Larcher,
il avait pour lui mademoiselle du Fouilloux, que l'on trouve mêlée dans
toutes les intrigues du temps. «Mademoiselle du Fouilloux m'envoya
querir hier, écrit l'entremetteuse à Fouquet[1034], pour me prier de
vous aller trouver et vous dire qu'elle est un peu fâchée contre vous de
ce que vous ne lui avez point dit, lorsqu'elle vous a parlé de votre
charge pour le président Larcher, que vous étiez engagé avec M. Fieubet
(car l'on a dit que vous aviez traité avec celui que je vous nomme, et
que même il a demandé l'agrément à la reine[1035]). Elle souhaite fort
que vous me disiez ce qu'il en est et vous prie de le lui mander par
moi, et que, si cela est, comme on le dit, elle vous demande la grâce de
ne dire à personne que M. le président Larcher y ait songé.»
Fouquet se décida pour Achille de Harlay, son ami et son parent[1036].
Il lui vendit sa charge quatorze cent mille livres, dont une partie lui
fut payée comptant. Il fit porter un million à Vincennes, où le roi le
voulut garder pour ses dépenses secrètes[1037]. La gazette de Loret fixe
à peu près la date de la démission de Fouquet; on voit que ce fut dans
la première quinzaine d'août qu'il vendit sa charge. En effet, la lettre
du 14 août en parle comme d'un fait accompli:
Ce politique renommé
Qui par ses bontés m'a charmé,
Ce judicieux, ce grand homme,
Que monseigneur Fouquet on nomme,
Si généreux, si libéral,
N'est plus procureur général.
Une autre prudente cervelle,
Que monsieur Harlay l'on appelle,
En a, par sa démission,
Maintenant la possession.
Pour endormir complètement le surintendant et lui prouver que sa faveur
était plus affermie que jamais, Louis XIV accepta la fête que Fouquet
lui offrit dans son château de Vaux. Plus de six mille personnes de la
cour et de la ville y avaient été invitées.
Le roi partit de Fontainebleau le 17 août 1661, et se rendit à Vaux dans
une voiture où avaient pris place Monsieur, la comtesse d'Armagnac, la
duchesse de Valentinois et la comtesse de Guiche. La reine mère y alla
dans son carrosse, et Madame en litière[1038]. La jeune reine manqua
seule à cette fête; elle était retenue à Fontainebleau par sa
grossesse[1039]. Le roi et la cour commencèrent par visiter le parc et
le château, où l'on admirait de toutes parts des eaux jaillissantes, la
cascade, la gerbe d'eau, la fontaine de la couronne, les monstres
marins. Des tuyaux de plomb, enfouis sous terre, alimentaient toutes ces
sources, qui jaillissaient et retombaient en pluie brillante. Les
parterres ornés de fleurs et de statues, les bassins et les canaux
couverts de barques peintes et dorées, charmèrent tous les spectateurs.
Le château n'étalait pas moins de merveilles; on y admirait surtout les
peintures de le Brun. Louis XIV fut, dit-on, frappé et irrité d'un
tableau allégorique, où cet artiste avait placé le portrait du
mademoiselle de la Vallière. Il eut la pensée de faire arrêter Fouquet à
l'instant même et dans son château; mais la reine mère l'en
détourna[1040].
Les courtisans, auxquels rien n'échappait, remarquèrent que les plafonds
et les ornements d'architecture portaient la devise du surintendant;
c'était un écureuil qui montait sur un arbre, avec ces paroles: _Quo non
ascendam_? (Où ne monterai-je pas?) On voyait alors dans ces armes un
symbole de l'ambition de Fouquet; mais, après sa disgrâce, on remarqua
qu'il y avait aussi des couleuvres et des lézards qui semblaient menacer
l'écureuil, et que ces animaux figuraient dans les armes de Colbert et
de Michel le Tellier[1041].
Lorsque la cour eut terminé la visite du parc et du château, on tira une
loterie où tous les invités gagnèrent des bijoux, des armes, etc.; puis
on servit un magnifique souper, dirigé par Vatel. «La délicatesse et la
rareté des mets furent grandes; mais la grâce avec laquelle M. le
surintendant et madame la surintendante firent les honneurs de leur
maison le fut encore davantage.» La magnificence du service éblouit la
cour. Lorsqu'on fit l'inventaire des meubles de Vaux, peu de jours
après, on y trouva trente-six douzaines d'assiettes d'or massif et un
service de même métal[1042]. Le roi, ajoute l'auteur de cette note, n'en
a point de semblable. Il y avait là encore cinq cents douzaines
d'assiettes, qui avaient servi pour ce souper, dont la dépense fut
évaluée à cent vingt mille livres.
Les plaisirs de l'esprit se mêlaient toujours à Vaux au luxe des
festins. Après le souper, on se rendit à l'allée des sapins, où un
théâtre avait été dressé.
En cet endroit, qui n'est pas le moins beau
De ceux qu'enferme un lieu si délectable,
Au pied de ces sapins et sous la grille d'eau,
Parmi la fraîcheur agréable
Des fontaines, des bois, de l'ombre et des zéphyrs,
Furent préparés les plaisirs
Que l'on goûta cette soirée.
De feuillages touffus la scène était parée
Et de cent flambeaux éclairée.
Les décorations furent magnifiques; la Fontaine n'a pas manqué de les
décrire:
On vit des rocs s'ouvrir, des termes se mouvoir,
Et sur son piédestal tourner mainte figure.
Deux enchanteurs pleins de savoir
Firent tant, par leur imposture,
Qu'on crut qu'ils avaient le pouvoir
De commander à la nature.
L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli,
Magicien expert et faiseur de miracles;
Et l'autre, c'est le Brun, par qui Vaux embelli
Présente aux regardants mille rares spectacles:
Le Brun dont on admire et l'esprit et la main,
Père d'inventions agréables et belles,
Rival des Raphaëls, successeur des Apelles,
Par qui notre climat ne doit rien au romain.
Par l'avis de ces deux la chose fut réglée.
D'abord aux yeux de l'assemblée
Parut un rocher si bien fait,
Qu'on le crut rocher en effet;
Mais insensiblement se changeant en coquille,
Il en sortit une nymphe gentille,
Qui ressemblait à la Béjart,
Nymphe excellente dans son art,
Et que pas une ne surpasse.
Aussi récita-t-elle avec beaucoup de grâce
Un prologue estimé l'un des plus accomplis
Qu'en ce genre on pût écrire,
Et plus beau que je ne dis
Ou bien que je n'ose dire:
Car il est de la façon
De notre ami Pellisson.
Dans ce prologue, la Béjart, qui représentait la nymphe de la fontaine
où se passait l'action, commandait aux divinités soumises à son empire
de sortir des marbres où elles étaient enfermées et de contribuer de
tout leur pouvoir aux plaisirs du roi. Pellisson avait mis dans sa
bouche un éloge de ce prince,
Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste.
Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste.
Régler et ses États et ses propres désirs,
Joindre aux nobles travaux les plus nobles plaisirs,
En ses justes projets jamais ne se méprendre;
Agir incessamment, tout voir et tout entendre,
Oui peut cela peut tout: il n'a qu'à tout oser,
Et le ciel à ses vÅ“ux ne peut rien refuser.
Ces termes marcheront, et, si Louis l'ordonne,
Ces arbres parleront mieux que ceux de Dodone.
Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités,
C'est Louis qui le veut, sortez, Nymphes, sortez.
A la voix de la nymphe, les termes, les statues et les arbres se mirent
en mouvement. Il en sortit des Dryades, des Faunes, des Satyres, qui
firent l'une des entrées du ballet. A ce premier divertissement succéda
la comédie des _Fâcheux_, que Molière avait composée en quelques jours
pour cette fête. Quoique inférieure à l'_École des maris_, qui avait été
représentée dans ces mêmes lieux un mois auparavant, la nouvelle pièce
eut un grand succès. Le goût n'était plus aux bouffonneries, qu'on
avait trop longtemps admirées. La Fontaine marque ingénieusement le
caractère nouveau imprimé par Molière à la comédie:
C'est un ouvrage de Molière.
Cet écrivain par sa manière
Charme à présent toute la cour.
...............................
J'en suis ravi; car c'est mon homme.
Te souvient-il bien qu'autrefois
Nous avons conclu d'une voix
Qu'il allait ramener en France
Le bon goût et l'air de Térence?
Plaute n'est plus qu'un plat bouffon,
Et jamais il ne fit si bon
Se trouver à la comédie.
..........................
..........................
Jodelet n'est plus à la mode.
Et maintenant il ne faut pas
Quitter la nature d'un pas.
Le ballet, qui avait été approprié à la comédie, représenta des fâcheux
de divers genres. A ce spectacle succéda celui d'un feu d'artifice.
Figure-toi qu'en même temps
On vit partir mille fusées,
Qui par des routes embrasées
Se firent toutes dans les airs
Un chemin tout rempli d'éclairs,
Chassant la nuit, brisant ses voiles.
As-tu vu tomber des étoiles?
Tel est le sillon enflammé,
Ou le trait qui lors est formé.
Parmi ce spectacle si rare,
Figure-toi le tintamare,
Le fracas et les sifflements
Qu'on entendait à tous moments.
De ces colonnes embrasées
Il renaissait d'autres fusées.
Au moment où le roi revenait au château et se préparait à retourner à
Fontainebleau, la lanterne du dôme qui surmontait le château de Vaux
s'enflamma et vomit des nuées de fusées et de serpenteaux; ce fut le
dernier éclat de cette fête splendide. Elle eut un retentissement
incomparable; tous les poëtes du temps la célébrèrent. Loret en remplit
sa gazette du 20 août. Les magnificences de Vaux, qui effaçaient de
beaucoup Fontainebleau et toutes les maisons royales[1043], avaient
profondément blessé Louis XIV. «Ah! madame, disait-il à la reine mère,
est-ce que nous ne ferons pas rendre gorge à tous ces gens-là?» On ne
manquait pas d'exaspérer le roi, en opposant la pauvreté des habitations
royales au luxe étalé par le surintendant. Un mémoire[1044] écrit par
Colbert marque vivement ce contraste. «Les bâtiments, les meubles,
l'argent et autres ornements n'étaient que pour les gens de finances et
les traitants, auxquels ils faisaient des dépenses prodigieuses, tandis
que les bâtiments de Sa Majesté étaient bien souvent retardés par le
défaut d'argent; que les maisons royales n'étaient point meublées, et
qu'il ne se trouvait pas même une paire de chenets d'argent pour la
chambre du roi.»
Fouquet, malgré les ménagements de Louis XIV et les feintes caresses de
quelques courtisans, pouvait apercevoir des signes menaçants, qui
présageaient sa chute prochaine. Un jeune seigneur, le comte de
Saint-Aignan, lui parla avec hauteur devant tout le monde dans
l'antichambre du roi, et lui déclara qu'il renonçait à son amitié. Le
comte de Saint-Aignan était un des favoris de Louis XIV, et on le savait
trop prudent pour rompre ouvertement avec un ministre qu'il eût cru
solidement établi[1045]. Fouquet essuya encore, dans le conseil, un
échec qui lui fut pénible. Le roi proposa de supprimer les ordonnances
de comptant, qui servaient à couvrir les dépenses secrètes des
surintendants. Le chancelier, qui avait été appelé à ce conseil, appuya
fortement la proposition. Fouquet, outré d'une mesure qui le dépouillait
d'une des prérogatives auxquelles il tenait le plus, s'écria: «Je ne
suis donc plus rien?» A peine avait-il laissé échapper cette exclamation
qu'il sentit qu'il avait eu tort, et s'efforça de réparer sa faute en
disant qu'il fallait trouver d'autres moyens pour cacher les dépenses
secrètes de l'État. Le roi répondit qu'il y pourvoirait et ne laissa
percer aucune émotion qui pût trahir ses sentiments; mais il n'en fut
pas de même des ministres. Le jeune Brienne, qui assistait à ce conseil
avec son père, raconta à l'abbé de Choisy[1046] que, au moment où
Fouquet laissa échapper les paroles qui dévoilaient ses secrètes
pensées, le Tellier donna un coup de coude significatif au bonhomme
Brienne, qui était auprès de lui.
La maladie du surintendant contribuait encore à rendre plus triste le
voyage de Bretagne, qui se préparait sous de si fâcheux auspices.
Fouquet était atteint depuis quelque temps d'une fièvre intermittente,
dont les accès épuisaient ses forces et contribuaient à l'abattre. Ce
fut dans cette disposition que le trouva le jeune Brienne, qui le vit et
l'entretint, la veille même de son départ pour Nantes[1047]. Il sortait
de son accès de fièvre et questionna fort Brienne sur ce que l'on disait
du voyage de Nantes, qu'il avait, disait-il, conseillé au roi. «Ma foi,
répondit Brienne, je n'en sais rien du tout.--M. votre père ne vous
a-t-il rien dit?--Non, monsieur.--Mais le marquis de Créqui sort d'avec
moi et vient de m'avertir que la duchesse de Chevreuse m'a rendu de
très-mauvais offices.--Je ne sais point cela non plus.--La reine mère
m'a fait dire par Bartillac[1048] de me garder de la duchesse.--C'est
vous, monsieur, qui me l'apprenez.--Je ne suis plus procureur général et
je ne serai plus longtemps surintendant. On me leurre d'un collier de
l'ordre qu'on ne me donnera peut-être jamais, et me voilà perdu sans
ressource. J'ai même prêté au roi le million que M. de Harlay m'a payé
sur le prix de ma charge, dont il me doit encore quatre cent mille
livres. J'ai quelque argent sur les aides; mais ces fonds ne sont guère
assurés[1049]. J'ai bien encore quelque somme assez considérable entre
les mains d'un de mes plus fidèles amis[1050]; mais tout cela est peu de
chose, si l'on doit m'ôter la surintendance. Je dois plus de quatre
millions, auxquels je m'étais engagé pour les dépenses de l'État. (Il
disait tout cela, ajoute Brienne, d'un air triste et abattu.) Mais,
quoi! il faut se résoudre à tout. Je ne saurais croire que le roi
veuille me perdre.--Le roi, lui dis-je, monsieur, vous a trop promis
pour vous tenir tant de choses. Croyez-vous qu'il veuille avoir un
premier ministre? Et, pour le collier de l'ordre, je le tiens fort mal
assuré. Vous n'êtes plus procureur général; la faute est faite. Le
meilleur parti que vous puissiez prendre est de parler à la reine mère,
qui vous aime et qui vous a fait donner l'avis de la mauvaise volonté
que la duchesse de Chevreuse a pour vous[1051].--Je l'ai fait, et elle
ne m'a rien dit que de général, et peut-être ne sait-elle rien des
desseins du roi contre ma personne. Pourquoi le roi va-t-il en Bretagne
et précisément à Nantes? Ne serait-ce point pour s'assurer de
Belle-Île?--Si j'étais à votre place, j'aurais cette crainte, et je la
croirais bien fondée.--Le marquis de Créqui m'a dit la même chose que
vous, et madame du Plessis-Bellière aussi. Je suis fort embarrassé, je
vous l'avoue, à prendre une bonne résolution. Nantes, Belle-Île!
Nantes, Belle-Île! Il répéta plusieurs fois ces deux noms, ajoute
Brienne. Enfin il me dit:--M'enfuirai-je? C'est ce qu'on serait
peut-être bien aise que je fisse. Me cacherai-je? Cela serait peu
facile; car quel prince, quel État, si ce n'est peut-être la république
de Venise, oserait me donner sa protection? Irai-je à Livourne? Cela
n'est guère honorable pour moi. Vous voyez ma peine; dites-moi ou
écrivez-moi exactement tout ce que vous apprendrez de ma destinée, et
surtout gardez-moi le secret.» Fouquet prit ensuite congé de Brienne,
et, en l'embrassant, il avait les larmes aux yeux. «Je ne pus m'empêcher
de pleurer, ajoute Brienne; il me faisait une vraie compassion, et il en
était digne.»
Il faut rapprocher de ces récits dramatiques, mais un peu suspects
d'invention romanesque, l'exposé que fait Louis XIV lui-même des motifs
qui le déterminèrent à frapper le surintendant. Il est possible qu'il y
ait des sous-entendus dans ces pages que le grand roi écrit pour
l'instruction de son fils; mais les principaux motifs y sont exprimés
dans un langage ferme et noble: «Depuis le temps que je prenais soin de
mes affaires, dit Louis XIV[1052], j'avais de jour en jour découvert de
nouvelles marques des dissipations du surintendant. La vue des vastes
établissements que cet homme avait projetés, et les insolentes
acquisitions qu'il avait faites[1053], ne pouvaient faire qu'elles ne
convainquissent mon esprit du dérèglement de son ambition, et la
calamité générale de tous mes peuples[1054] sollicitait sans cesse ma
justice contre lui. Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi
était que, bien loin de profiter de la bonté que je lui avais témoignée
en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle
espérance de me tromper, et, bien loin d'en devenir plus sage, il
tâchait seulement d'en être plus adroit. Mais, quelque artifice qu'il
pût pratiquer, je ne fus pas longtemps sans reconnaître sa mauvaise foi;
car il ne pouvait s'empêcher de continuer ses dépenses excessives, de
fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales et de
mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu'il leur
achetait à mes dépens[1055], dans l'espoir de se rendre bientôt
l'arbitre souverain de l'État.
«Quoique ce procédé fût assurément fort criminel, je ne m'étais d'abord
proposé que de l'éloigner des affaires; mais, ayant depuis considéré
que, de l'humeur inquiète dont il était, il ne supporterait point ce
changement de fortune sans tenter quelque chose de nouveau, je pensai
qu'il était plus sur de l'arrêter. Je différai néanmoins l'exécution de
ce dessein, et ce dessein me donna une peine incroyable; car je voyais
que, pendant ce temps-là, il pratiquait de nouvelles subtilités pour me
voler. Mais ce qui m'incommodait davantage était que, pour augmenter la
réputation de son crédit, il affectait de me demander des audiences
particulières, et que, pour ne pas lui donner de défiance, j'étais
contraint de les lui accorder et de souffrir qu'il m'entretînt de
discours inutiles, pendant que je connaissais à fond toute son
infidélité. Vous pouvez juger que, à l'âge où j'étais, il fallait que ma
raison fit beaucoup d'efforts sur mes ressentiments pour agir avec tant
de retenue. Mais, d'une part, je voyais que la déposition du
surintendant avait une liaison nécessaire avec le changement des fermes,
et, d'autre côté, je savais que l'été, où nous étions alors, était celle
des saisons de l'année où ces innovations se faisaient avec le plus de
désavantage, outre que je voulais avant toutes choses avoir un fonds
entre mes mains de quatre millions pour les besoins qui pourraient
survenir. Ainsi je me résolus d'attendre l'automne pour exécuter ce
projet; mais, étant allé vers la fin du mois d'août à Nantes, où les
états de Bretagne étaient assemblés, et de là, voyant de plus près
qu'auparavant les ambitieux projets de ce ministre, je ne pus m'empêcher
de le faire arrêter en ce lieu même, le 5 septembre.
«Toute la France, persuadée aussi bien que moi de la mauvaise conduite
du surintendant, applaudit à cette action et loua particulièrement le
secret dans lequel j'avais tenu, durant trois ou quatre mois, une
résolution de cette nature, principalement à l'égard d'un homme qui
avait des entrées si particulières auprès de moi, qui entretenait
commerce avec tous ceux qui m'approchaient, qui recevait des avis du
dedans et du dehors de l'État, et qui de soi-même devait tout
appréhender par le seul témoignage de sa conscience.»