CHAPITRE XXXVII

--AOUT 1661--

Avis donnés à Fouquet sur les dispositions du roi à son égard.--Il

se détermine à vendre sa charge de procureur général--Elle est

achetée par Achille de Harlay.--Fête donnée au roi par le

surintendant le 17 août.--Description qu'en fait la Fontaine pour

son ami Maucroix.--On y joue la pièce des _Fâcheux_ de

Molière.--Irritation de Louis XIV.--Fouquet s'aperçoit du déclin de

sa faveur.--Sa tristesse.--Son entretien avec Brienne avant de

partir pour la Bretagne.--Louis XIV a exposé lui-même dans ses

Mémoires les motifs qui le déterminèrent à faire arrêter Fouquet.

Au milieu des plaisirs et des splendeurs de Vaux, Fouquet recevait des

avis menaçants. La personne qui, par ses relations avec le confesseur de

la reine mère, pénétrait les mystères de la cour, lui écrivait au

commencement du mois d'août: «L'on m'a dit hier que, il y a peu de

jours, la reine mère, en parlant de vous, monseigneur, dit: «Il se croit

à cette heure bien mieux que M. d'Agde à la charge de maître de la

chapelle du roi, qu'on a achetée trois fois plus qu'elle ne valait; il

verra, il verra à quoi cela lui a servi et ce qu'a fait sur l'esprit du

roi tout l'argent qu'il a baillé de sa propre bourse pour le marquis de

Créqui[1032]. Le roi aime d'être riche et n'aime pas ceux qui le sont

plus que lui, puisqu'ils entreprennent des choses qu'il ne saurait faire

lui-même et qu'il ne doute point que les grandes richesses des autres ne

lui aient été volées.»

«Madame de Chevreuse, lorsqu'elle fut ici, fut voir deux fois le

confesseur de la reine mère. Cependant ce bonhomme cacha cela à M.

Pellisson, qui, l'ayant été voir, lui demanda s'il ne l'avait point vue;

ce qu'il lui nia, comme il a dit ici depuis. Il a encore dit ici des

choses qu'il a données sous un fort grand secret, et qui sont de

très-grande conséquence. La personne qui les sait fait difficulté de me

les dire, parce que madame de Chevreuse y est mêlée et que, lui étant

aussi proche, elle a peine à me les dire. Je ne manquerai point de vous

les apprendre dès que je les saurai, ne doutant point qu'on ne me les

dise enfin. Si M. Pellisson voit le bonhomme, il ne faut pas qu'il fasse

l'empressé avec lui, ni qu'il témoigne savoir ce qu'il n'a pas voulu lui

dire.»

La même personne détournait vivement le surintendant de se défaire de la

charge de procureur général; mais elle enveloppait ses conseils de

précautions oratoires, que rendait nécessaires la vanité de Fouquet. «Le

zèle et la passion extrêmes que j'ai pour votre service m'avaient fait

penser en général, comme à plusieurs de vos serviteurs, qu'il ne vous

serait point avantageux, en aucune sorte, de vous défaire de votre

charge de procureur général. Cependant, par la connaissance et par

l'admiration que j'ai pour votre prudence et pour votre jugement,

j'étais entièrement persuadé qu'il n'y avait rien de mieux, et que,

personne ne pouvant aller si loin ni juger si bien par ses propres

lumières que vous, vous ne deviez prendre conseil que de vous-même.

Cependant, monseigneur, j'ai appris aujourd'hui que vos ennemis sont

ceux-là mêmes qui souhaitent avec passion que vous fassiez ce que vous

avez résolu en cette rencontre; que ce sont eux qui vous y portent sous

main, et que vous devez même vous défier du bon accueil et du bon visage

que vous fait le roi, et des vues qu'on vous donne sur d'autres choses.

Madame de Chevreuse a été ici, et l'on m'a promis de m'apprendre des

choses qui vous sont de la dernière conséquence sur cela, sur le voyage

de Bretagne, sur certaines résolutions très-secrètes du roi et sur des

mesures prises contre vous. Comme je n'ai pas voulu paraître fort

empressé pour savoir ce qu'on avait à me dire, je n'ai pas osé presser

la personne qui m'a parlé, ni m'opiniâtrer à demander une chose que je

saurai demain, naturellement et sans affectation.

«La reine mère dit, dimanche dernier, sur vous, que M. le cardinal avait

dit au roi que, si l'on pouvait vous ôter les bâtiments et les femmes de

la tête, vous étiez capable des grandes choses, mais que surtout il

fallait prendre garde à votre ambition; et c'est par là qu'on prétend

vous nuire. J'ai compris aussi que, de plusieurs personnes qui vous

rapportent ce qu'ils peuvent attraper, il y en a beaucoup qui s'y

gouvernent étourdiment et qui font les choses d'une manière qui fait

voir qu'ils ne veulent savoir que pour vous rapporter ce qu'ils savent;

ce qui a fait dire à la reine mère encore depuis peu que vous aviez des

espions partout.»

Soit que Fouquet ajoutât moins de foi à ces conseils qu'aux caresses de

ses ennemis, soit qu'il se crût trop engagé pour reculer, il persista

dans la pensée de vendre sa charge. Plusieurs magistrats y aspiraient:

le» principaux étaient MM. de Fieubet, de Harlay et le président

Larcher, de la chambre des comptes de Paris. Gourville négocia avec le

premier[1033], et il fut convenu qu'elle lui serait vendue moyennant

quatorze cent mille livres; mais Fouquet ne voulut pas y consentir par

des motifs qu'explique longuement Gourville. Quant au président Larcher,

il avait pour lui mademoiselle du Fouilloux, que l'on trouve mêlée dans

toutes les intrigues du temps. «Mademoiselle du Fouilloux m'envoya

querir hier, écrit l'entremetteuse à Fouquet[1034], pour me prier de

vous aller trouver et vous dire qu'elle est un peu fâchée contre vous de

ce que vous ne lui avez point dit, lorsqu'elle vous a parlé de votre

charge pour le président Larcher, que vous étiez engagé avec M. Fieubet

(car l'on a dit que vous aviez traité avec celui que je vous nomme, et

que même il a demandé l'agrément à la reine[1035]). Elle souhaite fort

que vous me disiez ce qu'il en est et vous prie de le lui mander par

moi, et que, si cela est, comme on le dit, elle vous demande la grâce de

ne dire à personne que M. le président Larcher y ait songé.»

Fouquet se décida pour Achille de Harlay, son ami et son parent[1036].

Il lui vendit sa charge quatorze cent mille livres, dont une partie lui

fut payée comptant. Il fit porter un million à Vincennes, où le roi le

voulut garder pour ses dépenses secrètes[1037]. La gazette de Loret fixe

à peu près la date de la démission de Fouquet; on voit que ce fut dans

la première quinzaine d'août qu'il vendit sa charge. En effet, la lettre

du 14 août en parle comme d'un fait accompli:

Ce politique renommé

Qui par ses bontés m'a charmé,

Ce judicieux, ce grand homme,

Que monseigneur Fouquet on nomme,

Si généreux, si libéral,

N'est plus procureur général.

Une autre prudente cervelle,

Que monsieur Harlay l'on appelle,

En a, par sa démission,

Maintenant la possession.

Pour endormir complètement le surintendant et lui prouver que sa faveur

était plus affermie que jamais, Louis XIV accepta la fête que Fouquet

lui offrit dans son château de Vaux. Plus de six mille personnes de la

cour et de la ville y avaient été invitées.

Le roi partit de Fontainebleau le 17 août 1661, et se rendit à Vaux dans

une voiture où avaient pris place Monsieur, la comtesse d'Armagnac, la

duchesse de Valentinois et la comtesse de Guiche. La reine mère y alla

dans son carrosse, et Madame en litière[1038]. La jeune reine manqua

seule à cette fête; elle était retenue à Fontainebleau par sa

grossesse[1039]. Le roi et la cour commencèrent par visiter le parc et

le château, où l'on admirait de toutes parts des eaux jaillissantes, la

cascade, la gerbe d'eau, la fontaine de la couronne, les monstres

marins. Des tuyaux de plomb, enfouis sous terre, alimentaient toutes ces

sources, qui jaillissaient et retombaient en pluie brillante. Les

parterres ornés de fleurs et de statues, les bassins et les canaux

couverts de barques peintes et dorées, charmèrent tous les spectateurs.

Le château n'étalait pas moins de merveilles; on y admirait surtout les

peintures de le Brun. Louis XIV fut, dit-on, frappé et irrité d'un

tableau allégorique, où cet artiste avait placé le portrait du

mademoiselle de la Vallière. Il eut la pensée de faire arrêter Fouquet à

l'instant même et dans son château; mais la reine mère l'en

détourna[1040].

Les courtisans, auxquels rien n'échappait, remarquèrent que les plafonds

et les ornements d'architecture portaient la devise du surintendant;

c'était un écureuil qui montait sur un arbre, avec ces paroles: _Quo non

ascendam_? (Où ne monterai-je pas?) On voyait alors dans ces armes un

symbole de l'ambition de Fouquet; mais, après sa disgrâce, on remarqua

qu'il y avait aussi des couleuvres et des lézards qui semblaient menacer

l'écureuil, et que ces animaux figuraient dans les armes de Colbert et

de Michel le Tellier[1041].

Lorsque la cour eut terminé la visite du parc et du château, on tira une

loterie où tous les invités gagnèrent des bijoux, des armes, etc.; puis

on servit un magnifique souper, dirigé par Vatel. «La délicatesse et la

rareté des mets furent grandes; mais la grâce avec laquelle M. le

surintendant et madame la surintendante firent les honneurs de leur

maison le fut encore davantage.» La magnificence du service éblouit la

cour. Lorsqu'on fit l'inventaire des meubles de Vaux, peu de jours

après, on y trouva trente-six douzaines d'assiettes d'or massif et un

service de même métal[1042]. Le roi, ajoute l'auteur de cette note, n'en

a point de semblable. Il y avait là encore cinq cents douzaines

d'assiettes, qui avaient servi pour ce souper, dont la dépense fut

évaluée à cent vingt mille livres.

Les plaisirs de l'esprit se mêlaient toujours à Vaux au luxe des

festins. Après le souper, on se rendit à l'allée des sapins, où un

théâtre avait été dressé.

En cet endroit, qui n'est pas le moins beau

De ceux qu'enferme un lieu si délectable,

Au pied de ces sapins et sous la grille d'eau,

Parmi la fraîcheur agréable

Des fontaines, des bois, de l'ombre et des zéphyrs,

Furent préparés les plaisirs

Que l'on goûta cette soirée.

De feuillages touffus la scène était parée

Et de cent flambeaux éclairée.

Les décorations furent magnifiques; la Fontaine n'a pas manqué de les

décrire:

On vit des rocs s'ouvrir, des termes se mouvoir,

Et sur son piédestal tourner mainte figure.

Deux enchanteurs pleins de savoir

Firent tant, par leur imposture,

Qu'on crut qu'ils avaient le pouvoir

De commander à la nature.

L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli,

Magicien expert et faiseur de miracles;

Et l'autre, c'est le Brun, par qui Vaux embelli

Présente aux regardants mille rares spectacles:

Le Brun dont on admire et l'esprit et la main,

Père d'inventions agréables et belles,

Rival des Raphaëls, successeur des Apelles,

Par qui notre climat ne doit rien au romain.

Par l'avis de ces deux la chose fut réglée.

D'abord aux yeux de l'assemblée

Parut un rocher si bien fait,

Qu'on le crut rocher en effet;

Mais insensiblement se changeant en coquille,

Il en sortit une nymphe gentille,

Qui ressemblait à la Béjart,

Nymphe excellente dans son art,

Et que pas une ne surpasse.

Aussi récita-t-elle avec beaucoup de grâce

Un prologue estimé l'un des plus accomplis

Qu'en ce genre on pût écrire,

Et plus beau que je ne dis

Ou bien que je n'ose dire:

Car il est de la façon

De notre ami Pellisson.

Dans ce prologue, la Béjart, qui représentait la nymphe de la fontaine

où se passait l'action, commandait aux divinités soumises à son empire

de sortir des marbres où elles étaient enfermées et de contribuer de

tout leur pouvoir aux plaisirs du roi. Pellisson avait mis dans sa

bouche un éloge de ce prince,

Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste.

Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste.

Régler et ses États et ses propres désirs,

Joindre aux nobles travaux les plus nobles plaisirs,

En ses justes projets jamais ne se méprendre;

Agir incessamment, tout voir et tout entendre,

Oui peut cela peut tout: il n'a qu'à tout oser,

Et le ciel à ses vÅ“ux ne peut rien refuser.

Ces termes marcheront, et, si Louis l'ordonne,

Ces arbres parleront mieux que ceux de Dodone.

Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités,

C'est Louis qui le veut, sortez, Nymphes, sortez.

A la voix de la nymphe, les termes, les statues et les arbres se mirent

en mouvement. Il en sortit des Dryades, des Faunes, des Satyres, qui

firent l'une des entrées du ballet. A ce premier divertissement succéda

la comédie des _Fâcheux_, que Molière avait composée en quelques jours

pour cette fête. Quoique inférieure à l'_École des maris_, qui avait été

représentée dans ces mêmes lieux un mois auparavant, la nouvelle pièce

eut un grand succès. Le goût n'était plus aux bouffonneries, qu'on

avait trop longtemps admirées. La Fontaine marque ingénieusement le

caractère nouveau imprimé par Molière à la comédie:

C'est un ouvrage de Molière.

Cet écrivain par sa manière

Charme à présent toute la cour.

...............................

J'en suis ravi; car c'est mon homme.

Te souvient-il bien qu'autrefois

Nous avons conclu d'une voix

Qu'il allait ramener en France

Le bon goût et l'air de Térence?

Plaute n'est plus qu'un plat bouffon,

Et jamais il ne fit si bon

Se trouver à la comédie.

..........................

..........................

Jodelet n'est plus à la mode.

Et maintenant il ne faut pas

Quitter la nature d'un pas.

Le ballet, qui avait été approprié à la comédie, représenta des fâcheux

de divers genres. A ce spectacle succéda celui d'un feu d'artifice.

Figure-toi qu'en même temps

On vit partir mille fusées,

Qui par des routes embrasées

Se firent toutes dans les airs

Un chemin tout rempli d'éclairs,

Chassant la nuit, brisant ses voiles.

As-tu vu tomber des étoiles?

Tel est le sillon enflammé,

Ou le trait qui lors est formé.

Parmi ce spectacle si rare,

Figure-toi le tintamare,

Le fracas et les sifflements

Qu'on entendait à tous moments.

De ces colonnes embrasées

Il renaissait d'autres fusées.

Au moment où le roi revenait au château et se préparait à retourner à

Fontainebleau, la lanterne du dôme qui surmontait le château de Vaux

s'enflamma et vomit des nuées de fusées et de serpenteaux; ce fut le

dernier éclat de cette fête splendide. Elle eut un retentissement

incomparable; tous les poëtes du temps la célébrèrent. Loret en remplit

sa gazette du 20 août. Les magnificences de Vaux, qui effaçaient de

beaucoup Fontainebleau et toutes les maisons royales[1043], avaient

profondément blessé Louis XIV. «Ah! madame, disait-il à la reine mère,

est-ce que nous ne ferons pas rendre gorge à tous ces gens-là?» On ne

manquait pas d'exaspérer le roi, en opposant la pauvreté des habitations

royales au luxe étalé par le surintendant. Un mémoire[1044] écrit par

Colbert marque vivement ce contraste. «Les bâtiments, les meubles,

l'argent et autres ornements n'étaient que pour les gens de finances et

les traitants, auxquels ils faisaient des dépenses prodigieuses, tandis

que les bâtiments de Sa Majesté étaient bien souvent retardés par le

défaut d'argent; que les maisons royales n'étaient point meublées, et

qu'il ne se trouvait pas même une paire de chenets d'argent pour la

chambre du roi.»

Fouquet, malgré les ménagements de Louis XIV et les feintes caresses de

quelques courtisans, pouvait apercevoir des signes menaçants, qui

présageaient sa chute prochaine. Un jeune seigneur, le comte de

Saint-Aignan, lui parla avec hauteur devant tout le monde dans

l'antichambre du roi, et lui déclara qu'il renonçait à son amitié. Le

comte de Saint-Aignan était un des favoris de Louis XIV, et on le savait

trop prudent pour rompre ouvertement avec un ministre qu'il eût cru

solidement établi[1045]. Fouquet essuya encore, dans le conseil, un

échec qui lui fut pénible. Le roi proposa de supprimer les ordonnances

de comptant, qui servaient à couvrir les dépenses secrètes des

surintendants. Le chancelier, qui avait été appelé à ce conseil, appuya

fortement la proposition. Fouquet, outré d'une mesure qui le dépouillait

d'une des prérogatives auxquelles il tenait le plus, s'écria: «Je ne

suis donc plus rien?» A peine avait-il laissé échapper cette exclamation

qu'il sentit qu'il avait eu tort, et s'efforça de réparer sa faute en

disant qu'il fallait trouver d'autres moyens pour cacher les dépenses

secrètes de l'État. Le roi répondit qu'il y pourvoirait et ne laissa

percer aucune émotion qui pût trahir ses sentiments; mais il n'en fut

pas de même des ministres. Le jeune Brienne, qui assistait à ce conseil

avec son père, raconta à l'abbé de Choisy[1046] que, au moment où

Fouquet laissa échapper les paroles qui dévoilaient ses secrètes

pensées, le Tellier donna un coup de coude significatif au bonhomme

Brienne, qui était auprès de lui.

La maladie du surintendant contribuait encore à rendre plus triste le

voyage de Bretagne, qui se préparait sous de si fâcheux auspices.

Fouquet était atteint depuis quelque temps d'une fièvre intermittente,

dont les accès épuisaient ses forces et contribuaient à l'abattre. Ce

fut dans cette disposition que le trouva le jeune Brienne, qui le vit et

l'entretint, la veille même de son départ pour Nantes[1047]. Il sortait

de son accès de fièvre et questionna fort Brienne sur ce que l'on disait

du voyage de Nantes, qu'il avait, disait-il, conseillé au roi. «Ma foi,

répondit Brienne, je n'en sais rien du tout.--M. votre père ne vous

a-t-il rien dit?--Non, monsieur.--Mais le marquis de Créqui sort d'avec

moi et vient de m'avertir que la duchesse de Chevreuse m'a rendu de

très-mauvais offices.--Je ne sais point cela non plus.--La reine mère

m'a fait dire par Bartillac[1048] de me garder de la duchesse.--C'est

vous, monsieur, qui me l'apprenez.--Je ne suis plus procureur général et

je ne serai plus longtemps surintendant. On me leurre d'un collier de

l'ordre qu'on ne me donnera peut-être jamais, et me voilà perdu sans

ressource. J'ai même prêté au roi le million que M. de Harlay m'a payé

sur le prix de ma charge, dont il me doit encore quatre cent mille

livres. J'ai quelque argent sur les aides; mais ces fonds ne sont guère

assurés[1049]. J'ai bien encore quelque somme assez considérable entre

les mains d'un de mes plus fidèles amis[1050]; mais tout cela est peu de

chose, si l'on doit m'ôter la surintendance. Je dois plus de quatre

millions, auxquels je m'étais engagé pour les dépenses de l'État. (Il

disait tout cela, ajoute Brienne, d'un air triste et abattu.) Mais,

quoi! il faut se résoudre à tout. Je ne saurais croire que le roi

veuille me perdre.--Le roi, lui dis-je, monsieur, vous a trop promis

pour vous tenir tant de choses. Croyez-vous qu'il veuille avoir un

premier ministre? Et, pour le collier de l'ordre, je le tiens fort mal

assuré. Vous n'êtes plus procureur général; la faute est faite. Le

meilleur parti que vous puissiez prendre est de parler à la reine mère,

qui vous aime et qui vous a fait donner l'avis de la mauvaise volonté

que la duchesse de Chevreuse a pour vous[1051].--Je l'ai fait, et elle

ne m'a rien dit que de général, et peut-être ne sait-elle rien des

desseins du roi contre ma personne. Pourquoi le roi va-t-il en Bretagne

et précisément à Nantes? Ne serait-ce point pour s'assurer de

Belle-Île?--Si j'étais à votre place, j'aurais cette crainte, et je la

croirais bien fondée.--Le marquis de Créqui m'a dit la même chose que

vous, et madame du Plessis-Bellière aussi. Je suis fort embarrassé, je

vous l'avoue, à prendre une bonne résolution. Nantes, Belle-Île!

Nantes, Belle-Île! Il répéta plusieurs fois ces deux noms, ajoute

Brienne. Enfin il me dit:--M'enfuirai-je? C'est ce qu'on serait

peut-être bien aise que je fisse. Me cacherai-je? Cela serait peu

facile; car quel prince, quel État, si ce n'est peut-être la république

de Venise, oserait me donner sa protection? Irai-je à Livourne? Cela

n'est guère honorable pour moi. Vous voyez ma peine; dites-moi ou

écrivez-moi exactement tout ce que vous apprendrez de ma destinée, et

surtout gardez-moi le secret.» Fouquet prit ensuite congé de Brienne,

et, en l'embrassant, il avait les larmes aux yeux. «Je ne pus m'empêcher

de pleurer, ajoute Brienne; il me faisait une vraie compassion, et il en

était digne.»

Il faut rapprocher de ces récits dramatiques, mais un peu suspects

d'invention romanesque, l'exposé que fait Louis XIV lui-même des motifs

qui le déterminèrent à frapper le surintendant. Il est possible qu'il y

ait des sous-entendus dans ces pages que le grand roi écrit pour

l'instruction de son fils; mais les principaux motifs y sont exprimés

dans un langage ferme et noble: «Depuis le temps que je prenais soin de

mes affaires, dit Louis XIV[1052], j'avais de jour en jour découvert de

nouvelles marques des dissipations du surintendant. La vue des vastes

établissements que cet homme avait projetés, et les insolentes

acquisitions qu'il avait faites[1053], ne pouvaient faire qu'elles ne

convainquissent mon esprit du dérèglement de son ambition, et la

calamité générale de tous mes peuples[1054] sollicitait sans cesse ma

justice contre lui. Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi

était que, bien loin de profiter de la bonté que je lui avais témoignée

en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle

espérance de me tromper, et, bien loin d'en devenir plus sage, il

tâchait seulement d'en être plus adroit. Mais, quelque artifice qu'il

pût pratiquer, je ne fus pas longtemps sans reconnaître sa mauvaise foi;

car il ne pouvait s'empêcher de continuer ses dépenses excessives, de

fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales et de

mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu'il leur

achetait à mes dépens[1055], dans l'espoir de se rendre bientôt

l'arbitre souverain de l'État.

«Quoique ce procédé fût assurément fort criminel, je ne m'étais d'abord

proposé que de l'éloigner des affaires; mais, ayant depuis considéré

que, de l'humeur inquiète dont il était, il ne supporterait point ce

changement de fortune sans tenter quelque chose de nouveau, je pensai

qu'il était plus sur de l'arrêter. Je différai néanmoins l'exécution de

ce dessein, et ce dessein me donna une peine incroyable; car je voyais

que, pendant ce temps-là, il pratiquait de nouvelles subtilités pour me

voler. Mais ce qui m'incommodait davantage était que, pour augmenter la

réputation de son crédit, il affectait de me demander des audiences

particulières, et que, pour ne pas lui donner de défiance, j'étais

contraint de les lui accorder et de souffrir qu'il m'entretînt de

discours inutiles, pendant que je connaissais à fond toute son

infidélité. Vous pouvez juger que, à l'âge où j'étais, il fallait que ma

raison fit beaucoup d'efforts sur mes ressentiments pour agir avec tant

de retenue. Mais, d'une part, je voyais que la déposition du

surintendant avait une liaison nécessaire avec le changement des fermes,

et, d'autre côté, je savais que l'été, où nous étions alors, était celle

des saisons de l'année où ces innovations se faisaient avec le plus de

désavantage, outre que je voulais avant toutes choses avoir un fonds

entre mes mains de quatre millions pour les besoins qui pourraient

survenir. Ainsi je me résolus d'attendre l'automne pour exécuter ce

projet; mais, étant allé vers la fin du mois d'août à Nantes, où les

états de Bretagne étaient assemblés, et de là, voyant de plus près

qu'auparavant les ambitieux projets de ce ministre, je ne pus m'empêcher

de le faire arrêter en ce lieu même, le 5 septembre.

«Toute la France, persuadée aussi bien que moi de la mauvaise conduite

du surintendant, applaudit à cette action et loua particulièrement le

secret dans lequel j'avais tenu, durant trois ou quatre mois, une

résolution de cette nature, principalement à l'égard d'un homme qui

avait des entrées si particulières auprès de moi, qui entretenait

commerce avec tous ceux qui m'approchaient, qui recevait des avis du

dedans et du dehors de l'État, et qui de soi-même devait tout

appréhender par le seul témoignage de sa conscience.»

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 153 / 211 题