CHAPITRE XXXVI

--1661--

Fouquet et mademoiselle de Menneville.--Beauté célèbre de cette

fille de la reine.--Promesse de mariage que lui fait le duc de

Damville et qu'il refuse de tenir.--Intrigue entre cette fille

d'honneur de la reine et le surintendant Fouquet conduite par la

femme la Loy.--Lettre de mademoiselle de Menneville au

surintendant.--Il lui donne cinquante mille écus en billets sur

l'Épargne pour faciliter son mariage avec Damville.--Demande de

bijoux, de points de Venise, etc.--Jalousie de Fouquet contre

Péguilin (plus tard Lauzun).--Obstacles aux

rendez-vous.--L'entremetteuse demande que l'argent des cinquante

mille écus soit déposé chez un notaire.--Avidité de

Damville.--Nouvelle lettre de mademoiselle de Menneville à

Fouquet.--Pertes au jeu.--Les filles de la reine fout leur jubilé

mai 1661.--Ballet des Saisons dansé à la cour (juillet

1661).--Maladie de Fouquet (août 1661).--L'abbé Fouquet fait

quelques tentatives auprès de mademoiselle de Menneville; elles

sont repoussées.--Fouquet part pour la Bretagne.--Erreurs de

Brienne dans le passage où il parle des relations du surintendant

et de mademoiselle de Menneville.

Mademoiselle de Menneville ou Manneville[988] était une des filles

d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Elle était citée comme un type de

beauté. Les chansons de l'époque vantent sa supériorité sur ses

compagnes:

Cachez-vous, filles de la reine.

Petites;

Car Menneville est de retour.

M'amour.

Racine, dans la lettre à la Fontaine que nous avons citée plus

haut[989], la nomme, à côté de mademoiselle du Fouilloux, comme une des

personnes les plus remarquables de l'époque. Son portrait, en tête d'une

des dédicaces rimées de la Serre, justifie cette réputation[990]. Il

porte la date de 1661. Mademoiselle de Menneville, qui avait alors

vingt-cinq ans, réunissait l'éclat éblouissant du teint à la beauté et à

la régularité des formes. Quant au caractère de cette fille de la reine,

il présente, autant qu'on peut en juger par nos correspondances, un

mélange de vanité et de mollesse. Mademoiselle de Menneville n'avait pas

l'esprit d'intrigue de mademoiselle du Fouilloux; mais elle voulait

briller dans cette cour voluptueuse. Elle tenait surtout à devenir

duchesse, et elle avait eu soin de se ménager parmi les seigneurs

d'illustre naissance un adorateur, qui, en 1657, lui avait signé une

promesse de mariage en bonne forme: c'était François-Christophe de Lévi,

duc d'Amville ou de Damville[991]. Elle avait fait un assez triste

choix, si l'on en juge par les détails que fournissent les papiers de

Fouquet. Damville, qui avait alors plus de cinquante ans, était réduit à

emprunter à mademoiselle de Menneville l'argent que lui donnait le

surintendant. Mais le titre de duc effaçait tous les défauts aux yeux de

cette beauté frivole.

Madame de Motteville[992], parlant de la mort de Damville, qui arriva au

mois de septembre 1661, explique le motif qui empêcha ce mariage de se

réaliser: «Le duc de Damville, le Brion de jadis, mourut dans le même

temps. Par sa mort, il échappa des chaînes qu'il s'était imposées

lui-même en s'attachant d'une liaison trop grande à mademoiselle de

Menneville, fort belle personne, fille d'honneur de la reine mère. Il

lui avait fait une promesse de mariage, et ne la voulait point épouser.

Le roi et la reine mère le pressant de le faire, il reculait toujours,

et, quand il mourut, sa passion était tellement amortie, qu'il avait

fait supplier la reine mère de leur défendre à tous deux de se voir. Il

offrait de satisfaire à ses obligations par de l'argent; mais elle, qui

espérait d'en avoir par une autre voie, voulait qu'il l'épousât pour

devenir duchesse. La fortune et la mort s'opposèrent à ses désirs, et la

détrompèrent de ses chimères. Son prétendu mari s'était aperçu qu'elle

avait eu quelque commerce avec le surintendant Fouquet, et qu'elle avait

cinquante mille écus de lui en promesses. Elle ne les reçut pas, et

perdit honteusement en huit jours tous ses biens, tant ceux qu'elle

estimait solides que ceux où elle aspirait par sa beauté, par ses soins

et par ses engagements. Ils paraissaient honnêtes à l'égard du duc de

Damville, et n'étaient pas non plus tout à fait criminels à l'égard du

surintendant. On le connut clairement; car il arriva, pour son bonheur,

que l'on trouva de ses lettres dans les cassettes du prisonnier, qui

justifièrent sa vertu.»

Madame de Motteville a poussé ici l'indulgence trop loin ou n'a pas été

bien informée. Les lettres trouvées dans la cassette de Fouquet sont

loin de justifier mademoiselle de Menneville[993]. Elles prouvent, au

contraire, jusqu'à l'évidence, qu'elle s'était vendue au surintendant,

et qu'en même temps elle voulait contraindre le duc de Damville

d'exécuter sa promesse de mariage. Cette honteuse intrigue est conduite

par cette femme la Loy, dont nous avons déjà parlé. C'est elle qui

livre la fille d'honneur au surintendant, qui fixe l'heure des

rendez-vous et y conduit mademoiselle de Menneville; c'est elle surtout

qui se charge des demandes d'argent et les renouvelle dans presque

toutes ses lettres avec une insistance digne de sa profession et de son

caractère.

Cette intrigue commence vers la fin de l'année 1660. L'entremetteuse

nous initie par ses lettres aux manÅ“uvres employées pour entraîner

mademoiselle de Menneville. Elle écrit a Fouquet, le 8 décembre

1660[994]: «Je ne manquai pas de faire dès hier ce que vous m'ordonnâtes

touchant mademoiselle de Menneville. Je lui dis les bontés que vous

m'aviez témoignées pour elle, quoiqu'elle n'en eût pas usé, semblait-il,

de la manière qu'elle devait. Elle s'en excusa fort, disant

qu'assurément elle ne vous avait pas vu. Elle m'a fort priée de faire en

sorte de pouvoir avoir l'honneur de vous voir et vous rendre grâce des

bontés que vous avez pour elle, et m'a même témoigné de souhaiter avec

passion de vous pouvoir parler, et vous en faire ses compliments

elle-même, me disant qu'elle s'informerait lorsque vous seriez chez la

reine, et qu'elle y descendrait pour vous parler: mais de la manière

qu'elle m'a parlé il me semble qu'elle souhaiterait de vous parler

particulièrement; car elle ma dit que, puisque vous aviez tant de bonté

pour elle, vous pouviez beaucoup plus la servir[995] lorsque la chose

serait secrète que quand vous vous déclareriez être dans ses intérêts;

je lui ai promis que je ferais mon possible pour avoir l'honneur de vous

parler.»

Le 13 décembre, l'entremetteuse écrit encore[996]: «Depuis ma dernière,

mademoiselle de Menneville m'a fort demandé si j'avais eu l'honneur de

vous voir, et si je vous avais fait son compliment. Je lui ai dit que

votre indisposition était cause que je n'avais pas cherché les moyens de

vous pouvoir parler. J'ose vous supplier de me mander ce que vous

souhaitez que je lui dise.»

Enfin, dans une lettre du 21 décembre[997], l'intrigue commence à se

nouer, et, à en croire l'entremetteuse, mademoiselle de Menneville

aurait fait les avances: «Elle m'a priée de vous voir demain, qui est

mardi, et conférer avec vous comme elle pourrait faire pour avoir

l'honneur de vous parler, le souhaitant beaucoup. Si vous avez un moment

de temps à perdre et que vous me fassiez la grâce de me le mander, je

vous irai rendre compte de tout; car je lui ai promis que je ne

manquerais pas d'y aller demain au soir lui rendre compte de ce que vous

m'aurez dit et du jour où elle vous pourrait parler, et où ce pourrait

être.»

Quelques jours après, nouvelle lettre de l'entremetteuse, qui insiste

toujours pour une entrevue secrète: «Je suis en peine si vous avez reçu

une lettre que je vous écrivis mercredi au soir; je vis hier encore

mademoiselle de Menneville, qui me gronda fort de ce que je n'avais pas

eu l'honneur de vous voir, et elle m'avait priée que je fisse tout ce

que je pourrais pour vous voir hier et savoir vos sentiments sur sa

visite. Elle parla hier à la reine plus d'une grande heure; mais je ne

sais pas encore ce qu'elle lui dit. J'irai ce matin pour la voir.

Commandez-moi par un billet ce que vous souhaitez que je fasse; car je

crois que je ne pourrai avoir l'honneur de vous parler que ces

fêtes[998]. J'ai appris quelque chose qui vous concerne. Je le dirai à

M. votre frère pour vous le dire, afin que par là il ne se doute pas que

j'ai l'honneur de vous voir.»

Le surintendant répondit par une lettre destinée à être montrée à

mademoiselle de Menneville. Il engageait la fille d'honneur à mettre en

lui sa confiance, et provoquait une explication qui ne se fit pas

attendre. Mademoiselle de Menneville s'empressa de lui répondre[999]:

«J'ai vu la lettre que vous avez eu la bonté d'écrire, dont je vous suis

la plus obligée du monde. Je vous assure, monsieur, que vous ne pouvez

vous employer pour personne qui en ait plus de reconnaissance. Je vous

prie, trouvez bon que je vous dise que je suis un peu scandalisée contre

vous de la mauvaise opinion que vous avez de moi de croire que je n'ai

pas la dernière confiance en vous. Je ferai toute ma vie ce que je

pourrai pour vous persuader du contraire. La personne qui vous rendra ma

lettre vous dira en l'état que sont les choses. C'est une femme que

j'aime fort et à qui j'ai beaucoup de confiance.»

L'entremetteuse, si bien traitée à la fin de cette lettre, ne cessait de

hâter un dénoûment dont elle espérait tirer parti. Elle offrait

mademoiselle de Menneville au surintendant, et en même temps elle

représentait à cette fille de la reine que, pour devenir duchesse, il

fallait obtenir du surintendant l'argent qui aplanirait toutes les

difficultés. Elle la décida à écrire de nouveau à Fouquet le billet

suivant: «Vous m'avez tant témoigné de bonté, que j'espère que vous

aurez celle de me vouloir servir dans une affaire qui m'est de la

dernière conséquence. C'est que mon affaire avec M. d'Amville a fait

aujourd'hui un fort grand éclat, dont madame de Prémont[1000] vous dira

le détail. Je vous supplie donc de vouloir faire tout ce qu'elle vous

dira pour cela; je vous en aurai la dernière obligation[1001].»

Fouquet s'empressa de venir au secours de mademoiselle de Menneville; il

eut avec elle une entrevue et lui donna un billet de cinquante mille

écus, qui devait décider Damville à exécuter sa promesse de mariage.

L'entremetteuse insiste, dans ses lettres à Fouquet, sur la

reconnaissance de mademoiselle de Menneville, et fait entendre qu'elle

éprouve pour le surintendant un sentiment plus vif et plus tendre:

«Comme je ne pus pas parler à mademoiselle de Menneville le soir même,

et savoir comme cela s'était passé avec vous, elle m'a envoyé querir ce

matin et m'a priée de vous voir de sa part, et vous témoigner qu'elle

vous est obligée de vos bontés et de la manière obligeante dont vous en

usâtes hier, et qu'enfin l'on ne peut pas plus en avoir de ressentiment

qu'elle en a. Je vous assure, monseigneur, que cette pauvre fille est

changée de moitié depuis hier; il y a longtemps que je ne lui ai trouvé

tant de gaieté qu'aujourd'hui. Elle m'a dit que, de quelque manière que

pût tourner son affaire, elle vous aurait toujours les dernières

obligations de la manière dont vous aviez agi. Elle a ajouté qu'elle fut

si surprise de toutes vos bontés et si interdite, qu'elle en parut toute

bête, et qu'elle est fort mal satisfaite d'elle-même. Elle m'a dit cent

choses que je ne vous peux mander; elle m'a renvoyée fort promptement,

afin qu'à quelque prix que ce soit, je vous pusse parler. Mais, comme je

ne crois pas que, présentement que vous allez au Louvre, je puisse avoir

cet honneur-là, mandez-moi ce que vous souhaitez que je lui dise; et, si

vous le jugez à propos, vous m'écrirez une lettre que je puisse faire

voir; et, par un autre petit mot, vous me ferez savoir ce que vous

souhaitez que je fasse pour toute chose. Je prends la liberté,

monseigneur, de vous faire encore de nouvelles protestations de ma

fidélité, et je vous proteste, monseigneur, que je suis si absolument à

vous, qu'il n'y a rien au monde que je ne fasse pour vous en assurer,

vous étant la créature du monde la plus acquise. J'ai fait l'affaire

avec madame de Charonne[1002]; je vous en rendrai compte lorsque

j'aurai l'honneur de vous voir; mais je vous puis dire que la chose est

comme vous la souhaitez.»

A partir du commencement de l'année 1661, l'intrigue est engagée, et

l'unique soin de l'entremetteuse est d'en tirer le meilleur parti

possible. Presque toutes ses lettres contiennent des demandes d'argent,

de bijoux, de dentelles. «Je passai hier au Louvre, en m'en revenant,

écrit-elle à Fouquet[1003]; mais je ne pus parler à la personne que vous

savez[1004] à cause que M. d'Amville y était déjà. Je l'ai vue ce matin;

elle était dans la plus grande inquiétude du monde de savoir si je vous

avais parlé. Je lui ai rendu compte de tout ce que vous m'aviez dit et

de la prière que vous lui faisiez si elle avait besoin de quelque chose,

et que par là vous connaîtriez qu'elle aurait confiance en vous. Elle

m'a priée de vous remercier de sa part, et de vous dire que non pas sur

cet article-là, mais sur toutes les actions de sa vie, elle vous ferait

voir une si grande confiance, que, assurément, vous n'auriez pas lieu de

vous en plaindre.» Et, plus loin[1005]: «Je vous dis hier qu'elle

m'avait priée de lui faire avoir des points de Venise; et aujourd'hui,

devant que je lui dise toutes ces choses, elle m'avait priée encore que

je lui fisse avoir quelques bagues et quelques bijoux de chez un

orfèvre. Je vous assure qu'après que je lui eus parlé, elle ne m'osait

plus faire la même prière; et, quoique je sache que bien des fois elle

n'ait pas beaucoup d'argent, c'est la personne la plus généreuse.

«Quant à son affaire[1006], elle parla encore hier à la reine, qui

l'assura toujours de M. d'Amville: mais elle vous supplie que vous

essayez de lui dire un mot, comme au P. Annat[1007]; on l'avertit qu'il

met dans l'esprit du roi que M. d'Amville n'est pas obligé de l'épouser.

Elle vous demande en grâce de faire parler à ce jésuite, et aussi au

confesseur de la reine. Elle m'a dit que, si vous le trouviez à propos,

elle vous enverrait une copie de sa promesse[1008] et de tous ses

papiers; mais elle croit que l'on n'ira pas vers les jésuites, et que

cela est inutile; que, pourvu que l'on puisse gagner le P. Annat pour

parler au roi d'une autre manière, ce sera beaucoup.»

Cette intrigue amoureuse fut troublée par un peu de jalousie, qui ne

servit qu'à la rendre plus piquante. Fouquet redoutait un jeune Gascon,

Péguilin, qui commençait à paraître à la cour, et qui ne tarda pas à y

faire grande figure sous le nom de duc de Lauzun. L'entremetteuse, en

prodiguant les assurances de la passion de mademoiselle de Menneville

pour Fouquet, cherche à le rassurer: «J'ai relu votre lettre, lui

écrit-elle[1009], à la personne que vous savez, qui a autant

d'impatience de vous voir que vous, et je l'ai trouvée dans le dessein

de hasarder toutes choses; mais il ne faut pas s'en tenir à ce qu'elle

dit, il faut faire les choses prudemment. Je lui dis ce que nous avions

résolu, que je leur donnerais la collation chez nous, et que vous seriez

en un petit cabinet où elle pourrait vous voir un moment. Tout aussitôt

elle m'a dit qu'elle en était ravie et qu'elle le voulait; mais, comme

mademoiselle du Fouilloux est malade, et qu'il est plus à propos qu'elle

y soit, je suis d'avis que l'on attende à demain, et, s'il arrivait

quelque changement, je vous en avertirais de bonne heure. C'est une

chose qu'il ne faut pas hasarder souvent; car je vous assure que plus

j'y songe et plus je la trouve délicate, et il faut assurément, sans

balancer davantage, faire venir madame sa mère.

«Je lui ai parlé de ce que vous m'aviez dit pour ses affaires[1010], et

ce qu'il fallait qu'elle dise au roi; mais elle dit qu'elle n'ose le

dire elle-même, et qu'elle le fera dire par le grand prévôt[1011] ou par

mademoiselle du Fouilloux. Pour moi, je n'approuve pas que cela se fasse

ainsi; et, à moins qu'elle ne le dise elle-même, cela ne fera pas son

effet.

«Je me suis informée de ce que c'était que Péguilin; il est amoureux de

la petite mademoiselle de Beauvais, et assurément elle (mademoiselle de

Menneville) ne lui parle jamais. Ce qu'elle lui dit, c'était que, de la

part de mademoiselle de Beauvais, elle lui demandait qui était une

personne qui était dans la chapelle. Ne soyez point en peine comme j'ai

fait cela; je l'ai fait si adroitement, que l'on ne sait par quelle

raison j'ai demandé tout cela.

«Je vous écris celle-ci dans son alcôve pendant qu'elle dîne. Je vous

demande la grâce, quand vous aurez lu ma lettre, de m'envoyer ce billet

pour madame du Puy[1012]; c'est que je n'ose plus venir céans si je ne

lui donne. Elle m'a dit aussi de vous en prier; car elle souhaite encore

plus que moi que je me maintienne bien avec elle. Je dirai que c'est M.

votre frère qui me le laissa hier en s'en allant. Ne me mandez que ce

que vous voudrez qu'elle voie. Comme elle ne veut pas que je sorte que

ce laquais ne soit de retour, elle voudra lire la lettre. Elle m'a dit

que d'abord qu'elle aurait dîné, elle vous allait écrire.»

Le billet de mademoiselle de Menneville à Fouquet, qu'annonce

l'entremetteuse, est probablement le suivant[1013]: «Vous ne pouvez pas

douter de mon amitié sans m'offenser furieusement, après les marques que

je vous en ai données. Je trouve le temps aussi long que vous de ne vous

point voir, et, si j'avais pu apporter quelque remède, je n'y aurais pas

manqué. Je n'ose pas essayer jusques à cette heure. Si je voulais croire

le bruit du monde, je serais persuadée que vous y avez moins de peine

que moi. Je fais tout ce qui se peut pour n'en rien croire. Cela serait

fort vilain à vous de n'agir pas d'aussi bonne foi que moi. L'on vous

dira les moyens que je cherche pour vous voir. Adieu, je suis à vous

sans réserve.»

La plupart des lettres qui suivent roulent sur ces trois points: hâter

le mariage avec Damville, ménager des rendez-vous, enfin assurer à

l'entremetteuse des avantages de toute nature, part dans les affaires de

finance, argent comptant, bijoux, construction de maison, etc. Elle

demande le plus souvent au nom de mademoiselle de Menneville; mais, sans

exagérer le désintéressement des filles d'honneur, on doit supposer que

la plus grande partie de l'argent donné par le surintendant revenait à

la femme la Loy. Voici d'abord quelques passages d'une lettre où elle

mêle la question du mariage de mademoiselle de Menneville avec des

affaires de jaugeage, où elle voulait entrer par la protection de

Fouquet: «M. le grand-prévôt, écrit-elle au surintendant, doit avoir

grande conférence avec M. d'Amville et elle, si bien qu'elle me dit que,

si elle venait, ce ne serait que fort tard; mais enfin que, si vous le

souhaitiez, elle irait à quelque heure que ce fût, et même qu'elle

quitterait plutôt tout que d'y manquer. Comme j'ai vu cela, j'ai dit

qu'il valait mieux remettre la partie à demain; car c'est jour de fête:

vous aurez, à ce que je crois, plus de temps, outre que j'ai peur que

vous en aller si tard, cela ne vous fît mal. Pour l'affaire de la jauge,

le traitant a dit que vous en aviez parlé à M. Pellisson, et que, lui,

avait dit que M. Pellot lui en avait écrit de la Rochelle. Il jure que

je ne peux pas être de la jauge dont il entend parler, mais bien du

courtage, parce qu'il proteste qu'il n'a encore fait aucune chose pour

établir la jauge en ce pays-là, et que pour preuve qu'il dit vrai, si

vous avez la bonté de vous en informer à M. Chevrier, il pourra vous en

assurer, et s'offre toujours à promettre que, si vous avez la bonté de

lui donner l'arrêt qu'il demande, et que dans la suite il fasse le

moindre bruit, il consent que vous le supprimiez.»

Les obstacles imprévus aux rendez-vous sont aussi un des sujets qui

reviennent souvent dans cette correspondance. «Je vous demande mille

pardons, écrit l'entremetteuse à Fouquet[1014], si je ne vous fis point

hier savoir de nouvelles. Toute la journée nous fûmes enfermées dans le

Palais-Royal, sans en pouvoir sortir. Je croyais toujours qu'assurément

nous irions vous voir, et je vous jure que ce ne fut pas la faute de la

personne que vous savez; car elle en avait la plus grande envie, et elle

avait jeté ses mesures sur ce que M. d'Amville lui avait dit qu'il irait

coucher au faubourg, et qu'il lui viendrait parler sur les deux heures,

si bien qu'il l'a fait attendre toute la journée, et n'est venu que sur

les six heures, et a dit qu'il coucherait au Louvre. Je vous proteste

qu'elle en a eu de la douleur. Je ne pus vous le faire savoir hier au

soir. Elle ira aujourd'hui sans faute, à ce qu'elle me vient de mander.

Je crois que ce sera sur les six heures et demie. J'irai l'y attendre.

Faites tenir M. de la Forest à la porte pour ce temps-là. S'il arrivait

du changement, je vous le manderais.»

Quelquefois c'est mademoiselle de Menneville elle-même qui s'excuse sur

sa santé. Elle écrit à l'entremetteuse, qui envoie son billet à

Fouquet[1015]: «Quoique malade à la mort, je n'ai pas laissé d'envoyer à

votre logis pour vous prier de venir me prendre chez ma mère pour aller

où vous savez. J'ai tout le déplaisir imaginable de n'y pouvoir aller ce

jour; il y a beaucoup de votre faute: c'est pourquoi n'en pensez pas

crier la première. Je vous donne le bonjour, et je vous prie d'aller où

vous savez, et faites mes excuses. Adieu, je suis à vous sans réserve.»

L'entremetteuse la presse et cherche à l'inquiéter. «Je lui dis,

écrit-elle à Fouquet, que j'avais pu remarquer (non pas que vous me

l'eussiez dit) que cela vous fâchait fort de voir toujours les plus

beaux acheminements de parties, et toujours manquer, si bien que je l'ai

fort inquiétée; mais je crois que ce n'est pas mal à propos. Elle est

toujours fort mal d'un gros rhume.»

Dans une autre circonstance, c'est la maladie de sa mère qui retient

mademoiselle de Menneville: «Il est impossible que la personne que vous

savez aille aujourd'hui vendredi chez vous, parce que madame sa mère est

fort mal. Les médecins en désespèrent, et l'on ne croit pas qu'elle

puisse aller jusques à demain, si son mal ne diminue, si bien qu'elle

est en une affliction la plus grande du monde. Cela ne l'aurait pas

empêchée d'y aller, sinon que M. d'Amville y doit aller sur les trois

heures, et la doit ramener au Louvre. Elle ira dimanche ou lundi, selon

que vous le jugerez à propos. Je lui dis tout ce que vous me dites hier.

Elle est fort résolue de ne le lui point donner[1016] qu'il ne fasse les

choses; mais elle souhaiterait fort que l'argent fût chez un notaire,

afin qu'elle en puisse parler à M. de Guitaut[1017], et qu'elle puisse

faire voir à l'autre (Damville) que, en cas qu'il veuille faire

l'affaire, assurément on ne le fourbe point.»

Tantôt c'était un ordre imprévu qui soumettait les filles de la reine à

une surveillance plus sévère et les retenait au Louvre. Il était

impossible que l'Å“il si perçant et si peu charitable des courtisans ne

découvrit pas quelques-uns des mystères de ces légères beautés. De là

les défenses qui, si l'on en croit les lettres de la cassette,

désolaient mademoiselle de Menneville[1018]. «La reine envoya querir au

soir madame Dupuy (c'était probablement une sous-intendante de la maison

de la reine, charger de la garde des filles d'honneur), et lui défendit

de laisser sortir les filles, pendant qu'elle n'y serait pas, si ce

n'était pour aller chez la jeune reine, et de ne les laisser promener

qu'avec elle, si bien qu'elle (mademoiselle de Menneville) est enragée

et dit que, nonobstant cela, demain elle ira voir madame de Froulay, et

qu'elle fera tous ses efforts pour lier la partie pour mercredi. Elle

m'a dit que, si vous vouliez, elle feindrait d'avoir une affaire à

solliciter, et qu'elle vous irait voir demain; mais je crois que cela

ferait trop d'éclat. Si vous le souhaitez pourtant, cela sera. M.

d'Amville est de retour, mais sans contrat. Il fait toujours les plus

belles protestations du monde, et jure ses grands dieux que, dans un

mois, elle sera madame d'Amville. De tout cela, je n'en crois guère.»

Il paraît, à en juger par les lettres suivantes, que Damville se

montrait très-avide et ne cessait d'emprunter à mademoiselle de

Menneville l'argent que lui donnait le surintendant: «La personne que

vous savez, écrit l'entremetteuse[1019], me vient d'envoyer prier, au

nom de Dieu, de lui envoyer tout présentement deux cents pistoles ou

cent, si je n'en pouvais trouver davantage, outre les cinquante que je

lui donnai. Comme j'ai vu cela, je lui ai dit que je n'en avais pas

tant, et je me suis contentée de lui en envoyer quatre-vingts. C'est

pour donner à cet homme[1020]. Vous pouvez voir déjà combien en voilà

que je lui donne; et, de plus, je suis assurée qu'elle a une bague et

une table de bracelets, qui vont à quatre-vingts pistoles, dont je ne

recevrai jamais un sou. Elle est prompte furieusement. Je lui dis que

vous lui conseilliez de dire à la reine l'argent qu'elle lui prêtait;

elle me dit tout franc qu'elle ne le pourrait faire. Assurément cet

homme-là se moque d'elle. Pour moi, je suis au désespoir de toutes ces

choses.»

Lorsque la cour quitta Paris, au mois de mai, pour se rendre à

Fontainebleau, les rendez vous devinrent plus difficiles. Cependant

Fouquet surmonta tous les obstacles, et mademoiselle de Menneville en

témoigna sa satisfaction dans le billet suivant, qu'elle lui

adressa[1021]: «Mon impatience n'est pas moins grande que la vôtre. L'on

m'a donné aujourd'hui bien de la joie de l'expédient que vous avez

trouvé pour nous voir. Je vous assure qu'il ne se présentera point

d'occasion de le faire que je ne le fasse de tout mon cœur. Je vous prie

de n'en point douter. Je suis bien honteuse de ne vous avoir pu encore

remercier de ce que vous avez fait en partant. Adieu, je vous prie que

l'absence ne diminue point l'amitié que vous m'avez promise. Vous ne

pouvez me l'ôter sans injustice. Quand vous serez en dévotion, je vous

prie, faites-le-moi savoir. Bonsoir, je vous prie de croire que je vous

aime de tout mon cÅ“ur.»

Il paraît, toutefois, qu'à Fontainebleau les relations devinrent moins

fréquentes, et que mademoiselle de Menneville commençait à douter de la

constance du surintendant. Il eut manqué quelque chose à cette intrigue,

si Fouquet, qui ne se piquait de fidélité pour personne, n'eût pas

éveillé les soupçons de mademoiselle de Menneville. L'entremetteuse fait

peut-être les frais de toute cette passion: mais il faut la suivre

jusqu'au bout. Elle écrit à Fouquet, en mai[1022]: «Quant à la personne

que vous savez, je lui ai donné votre billet. Elle était dans la plus

grande colère du monde contre moi d'avoir été si longtemps dehors, et

croyait qu'absolument vous ne songiez plus à elle. Je lui ai fait

connaître que, moi n'y étant point, vous ne pouviez lui écrire. Elle m'a

dit pour toute raison que par mon petit garçon vous pouviez bien lui

faire savoir, et m'a dit qu'elle savait bien des choses, sans me vouloir

expliquer rien, sinon que j'ai vu qu'elle a une jalousie enragée. Je

vous peux dire que votre lettre lui a tout remis l'esprit, et ce que je

lui dis que vous m'aviez envoyé chercher beaucoup de fois, pendant que

je n'y étais pas. Assurément, monseigneur, je suis tout à fait persuadée

qu'elle vous aime infiniment. En vérité, elle m'a dit cent choses que je

ne vous peux mander, et il sera bon que je vous parle demain, si cela se

peut, pour bien des choses; faites-moi la grâce de me mander si je le

pourrai.

«Elle m'a dit que, pour la messe du roi, vous saviez bien que la reine

mère n'y est pas allée. Elle est fort embarrassée pour son jubilé[1023];

car enfin il faut qu'elle le fasse; cela ferait un trop grand éclat, et

moi-même je le lui ai conseillé; car cela est de trop grande

conséquence. Comme nous parlions, elle se mit à pleurer, me disant

qu'elle était bien malheureuse de s'être engagée aussi fortement avec

vous qu'elle l'était, et de voir tant d'obstacles. Elle m'a dit que

pour demain elle ne pouvait vous voir; mais elle m'a voulu faire

comprendre que, lorsque la reine serait partie, elle le pourrait

facilement. Elle vous aurait écrit; mais, comme je lui veux faire faire

son jubilé, je ne lui ai voulu parler de rien.

«Je vous assure, monseigneur, qu'elle m'a fait aujourd'hui pitié de la

voir touchée comme elle était, et de voir la peur qu'elle a de vous

perdre. Elle m'a dit que M. le duc d'Enghien lui en veut fort conter et

en fait fort l'amoureux; mais qu'elle vous prie de croire que lui, non

plus que tous les autres, ne la touchent nullement, et Fouilloux et

d'autres personnes m'ont dit des choses, sans que je fisse mine de rien,

qui me font connaître qu'assurément elle en use bien; cela m'a

satisfaite tout à fait. Elle a beaucoup perdu en mon absence; mais elle

ne me l'a jamais osé dire. Elle m'a priée de lui prêter de ces bijoux

que j'ai pour faire voir, comme crochets, bagues et autres bagatelles,

me disant que c'était pour les mettre; mais je crois, pour vous dire le

vrai, que c'est pour les donner aux uns et aux autres pour l'argent

qu'elle leur doit.

«Comme j'ai vu qu'elle ne me le voulait pas dire, je n'ai pas voulu

faire mine de le savoir. Mandez-moi, si vous jugez à propos que je le

fasse, et si vous le trouvez bon; car elle m'a déjà perdu, comme je vous

avais mandé, une bague et une table de bracelets de quatre-vingts

pistoles. Toutes ces filles-là se ruinent; elles n'ont point d'autre

divertissement que de jouer; mais elles jouent beaucoup plus petit jeu

qu'elles ne faisaient. J'attends vos ordres pour tout.»

Les filles de la reine font, en effet, leur jubilé, conduites par la

femme la Loy, qui rend compte de tout à Fouquet: «Je fis hier mon jubilé

avec elles toutes, et, si vous eussiez vu de la manière qu'elle

(mademoiselle de Menneville) s'y prit, je suis assuré que vous eussiez

ri de bon cÅ“ur. Il fallut que j'allasse avant elle à confesse, afin de

lui faire un fidèle rapport s'il était doux ou méchant. Je vous assure

que cela se passa plaisamment, et, quand j'aurai l'honneur de vous voir,

je suis assurée que je vous en ferai rire.

«Demain, sans faute, l'on travaille à mon bâtiment; c'est pourquoi je

vous supplie, monseigneur, si vous voyez M. de Ratabon[1024], vous le

prierez de ne point trouver mauvais si je le fais faire au même endroit

que j'en avais eu dessein la première fois, ne se pouvant faire à profit

de l'autre côté. J'appréhende si fort cet homme-là, que j'aimerais mieux

parler au roi qu'à lui.

«J'ai peur que la personne que vous savez ne soit fâchée contre moi.

Elle m'envoya encore hier demander des bijoux. Comme je ne savais point

si vous l'approuviez ou non, et que, sur ce que je vous en ai mandé,

vous ne m'avez pas fait savoir votre volonté, je ne lui envoyai qu'un

petit crochet de quatre cents livres et une bague de deux cents, et la

priai de me les renvoyer, parce que ceux à qui ils étaient, d'abord que

je serais de retour à Paris, voudraient ravoir leurs nippes ou de

l'argent, et qu'elle considérât qu'elle en avait déjà eu pour huit cents

livres, et qu'il faudrait bien trouver de l'argent pour payer tout

cela. Je ne sais comme elle aura reçu cela; car je ne l'ai pas vue

depuis. Je la verrai demain matin, et saurai d'elle si elle pourra venir

l'après-dînée.»

La cour imposait alors de grandes dépenses aux personnes qui prenaient

part à ses fêtes; les jeunes seigneurs y rivalisaient de splendeur avec

le roi. Le comte de Saint-Aignan se distinguait entre tous[1025]: il fit

dresser un théâtre dans une allée du parc de Fontainebleau; il y avait

des fontaines naturelles et des perspectives; on y servit une collation,

et on y représenta une comédie nouvelle. La fête enfin fut si

magnifique, qu'on pensa que Saint-Aignan n'en était que l'ordonnateur.

Le célèbre ballet des _Saisons_, dont les paroles avaient été composées

par Benserade, et les airs par Lulli, fut aussi dansé pendant cet été de

1661. Louis XIV lui-même y figura, et les principales filles de la reine

y jouèrent un rôle. Ce fut une occasion de dépense. Mademoiselle de

Menneville voulait y paraître avec une magnificence digne de sa beauté.

De là les sollicitations adressées par l'entremetteuse au surintendant

pour qu'il fît les frais des perles, des bracelets, des bijoux, qui

devaient parer mademoiselle de Menneville. «Elle est fort inquiète de

trouver de l'argent, écrit l'entremetteuse, parce que vous savez la

dépense qu'il faut qu'elle fasse pour ce ballet; elle ne m'ose dire de

vous en demander, mais elle me prie de lui en trouver; car elle n'a pas

un sou. A tout cela je n'ai rien répondu.» Il est question plus loin

d'un collier de perles de la valeur de dix mille écus, que l'on peut

avoir pour dix-huit ou vingt mille francs. Mademoiselle de Menneville

n'ose pas le demander; mais, ajoute l'entremetteuse, «je vous peux dire

qu'elle donnerait jusqu'à sa chemise pour l'avoir. Je suis fort touchée

qu'elle m'oblige à vous dire ces choses.»

Continuant sur ce ton, la femme la Loy prétend que, pour elle, elle ne

cesse de s'élever contre de pareilles prodigalités; mais que le

surintendant gâte tout par sa facilité, «Hier je comptais à la personne

que vous savez la dépense que vous avez faite et faisiez pour l'amour

d'elle; je lui comptais mon bâtiment, la maison que vous avez meublée,

l'argent que vous avez donné. En vérité, cela monte à beaucoup; elle en

fut tout étonnée; car elle sait bien que vous ne faites faire tout ce

bâtiment-ci que pour l'amour d'elle. Elle me témoigna sur tout cela

mille sentiments de reconnaissance.» Et, dans une des lettres suivantes:

«En vérité, vous me permettrez de vous dire que vous me gâtez tout. Je

vous fais fort fâché, et, quand on vous voit, vous témoignez tout le

contraire, si bien que l'on ne fait que me traiter de menteuse, et l'on

croit que c'est de mon chef que je fais tout cela.»

Au mois d'août 1661, Fouquet commença à être atteint d'une fièvre

intermittente dont il souffrait encore au moment de son arrestation, le

5 septembre. La maladie du surintendant ne suspendit pas entièrement la

correspondance de l'entremetteuse. Elle écrit à Fouquet[1026]: «En

vérité, monseigneur, je ne vous peux exprimer à quel point votre

indisposition me touche. Je vous dirai que la personne que vous savez ne

manqua pas à venir hier, et vous attendit jusqu'à une heure passée,

nonobstant qu'elle attendait M. d'Amville. Je reçus votre billet comme

elle s'en allait, fort fâchée de ne vous avoir point vu; mais elle me

parut beaucoup plus touchée, quand elle apprit par votre billet votre

indisposition; je vous peux assurer qu'elle en a eu de la véritable

douleur et qui part du cÅ“ur. Elle me pria plus que Dieu qu'à son réveil,

ce matin, elle pût avoir de vos nouvelles.

«Je ne me peux empêcher de vous dire une honnêteté qu'elle a eue pendant

votre absence, qui me plut fort, qui est que mademoiselle de Bonneuil,

qui est présentement mariée, donna dimanche à dîner à ses compagnes et à

elle. M. votre frère l'abbé s'y trouva; il voulut fort entrer en

commerce avec elle, et, comme elle vit cela, elle quitta la compagnie

qui y passait l'après-dînée. Elle me vint trouver, et me conta que le

lundi M. de la Basinière[1027] leur voulut donner à toutes un dîner, où

M. votre frère devait être de la partie. Ses compagnes y furent; elle

n'y voulut jamais aller, quelque prière que l'on lui pût faire. L'on a

fort pesté contre elle.

«Pour ce que je vous mandais que la mère me priait fort de leur prêter

de l'argent, elle m'en parla encore au soir, et me fit connaître que, si

par moi ou mes amis je pouvais lui faire prêter quatre ou cinq mille

livres, ils me les rendraient assurément dans un an ou dix-huit mois

tout au plus; qu'ils avaient des bois qu'ils vendraient pour cela, si

bien que là-dessus vous me manderez ce que vous souhaitez que je fasse.»

Une lettre qui précéda de peu de jours le départ de Fouquet pour la

Bretagne[1028] parle encore des inquiétudes que donnait sa santé: «Je

vous peux protester que la personne que vous savez est sensiblement

touchée de votre mal. Elle a envoyé ici depuis hier quatre fois pour

apprendre des nouvelles de votre santé, et c'est tout vous dire que son

frère le chevalier m'a dit aujourd'hui qu'elle en pleurait. Elle m'a

mandé qu'elle me viendrait voir, et qu'elle me priait, à quelque prix

que ce soit, que je lui pusse dire l'état de votre santé, et de savoir

si, en cet état-là, vous iriez en Bretagne, et dit que, si vous y allez,

elle sera assez malheureuse que la cause de votre mal empêchera qu'elle

ne pourra vous voir. Si vous souhaitez qu'elle aille chez vous, elle n'y

manquera pas; car, pour mademoiselle du Fouilloux, elle ne l'y mènera

pas, parce qu'elle ne veut pas que personne sache qu'elle vous va

parler.»

Mademoiselle de Menneville elle-même écrivit à Fouquet au moment de son

départ pour la Bretagne[1029] (août 1661): «Rien ne me peut consoler,

lui disait-elle, de ne vous avoir point vu, si ce n'est quand je songe

que cela vous aurait pu faire mal. Ce serait la chose du monde qui me

serait le plus sensible. Je trouverai le temps fort long de votre

absence. Vous me feriez un fort grand plaisir de me faire savoir de vos

nouvelles. J'aurai bien de l'inquiétude de votre santé. Pour mes

affaires[1030], elles sont toujours en même état. Il n'a point voulu

dire de temps à Leurs Majestés, disant toujours qu'il le ferait. A moi,

il me fait toujours les plus grands serments du monde. Je n'ai point

pris de résolution de rompre ou d'attendre, que je n'aie su votre avis.

Je suis toute à vous; je vous prie que l'absence ne diminue point

l'amitié que vous m'avez promise. Pour moi, je vous assure que la mienne

durera toute ma vie. Adieu, croyez que je vous aime de tout mon cœur et

que je n'aimerai jamais que vous.»

Les amours de mademoiselle de Menneville et de Fouquet n'avaient pu

échapper à la malignité des courtisans. Le jeune Brienne raconte, dans

ses Mémoires[1031], qu'il s'en aperçut peu de temps après la fête que

Fouquet avait donnée à la cour (17 août): «A quelques jours de là,

dit-il, je m'aperçus de l'amour que M. Fouquet portait à la belle

Menneville, fille d'honneur de la reine mère; et ce fut dans la

chapelle, où l'on entre par la salle des Cent-Suisses, que je m'en

aperçus la première fois. M. Fouquet était fou à lier: il donna

cinquante mille écus à cette fille, et madame du Plessis-Bellière servit

de confidente à cet impudent, qui, à la vue de toute la cour, faisait de

si grands frais en amour. Menneville trompa le bon Guitaut, capitaine

des gardes de la reine mère, et lui donna d'abord son argent à garder.

Elle rendit depuis cette somme au surintendant, qui lui promit de la

faire valoir; mais tout fut perdu par sa disgrâce.»

Brienne mêle ici le vrai et le faux. Nous pouvons, grâce aux lettres que

nous venons de citer, rectifier ses erreurs. Ce n'est point madame du

Plessis-Bellière qui conduit cette intrigue, mais une entremetteuse

d'assez bas étage, qui servait aussi d'espion à Fouquet. Le personnage

que l'on voulait tromper n'est pas Guitaut, mais Damville. Il n'est

question de Guitaut, dans toute la correspondance, que comme d'un ami

commun, que l'on employait pour obtenir de Damville l'exécution de ses

promesses.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 152 / 211 题