CHAPITRE XXXIV

--AVRIL.-JUILLET 1661--

Parti opposé à Fouquet.--Divisions dans le ministère.--L'abbé

Fouquet; cabale qu'il tente de former.--Delorme; surveillance que

le surintendant organise autour de son ancien commis.--Colbert et

madame de Chevreuse.--Voyage de la reine mère à Dampierre (juillet

1661); elle se déclare contre Fouquet.--Le surintendant en est

averti.--Il avoue ses fautes au roi et obtient son pardon.--On

prétend que ses tentatives pour séduire mademoiselle de La Vallière

furent une des causes de sa perte.

Fouquet avait de dangereux ennemis parmi les ministres, à la cour, dans

la bourgeoisie parisienne et même dans sa famille. Les ministres que

Louis XIV avait admis à son conseil secret ne purent marcher longtemps

d'accord. Chacun d'eux voulait s'emparer de la confiance du roi et de la

principale autorité. «Le triumvirat, qui a jusqu'ici subsisté en bonne

intelligence, écrivait Gui Patin[942], donne à soupçonner qu'il ne

durera plus guère, et qu'il commence à y avoir entre eux quelque

mésintelligence, sur ce qu'ils aspirent d'avoir l'oreille du roi plus

les uns que les autres.» Fouquet et de Lyonne paraissaient toujours

d'accord, mais Le Tellier était regardé comme leur ennemi. «On n'écrit

pas contre vous, mandait au surintendant une personne bien informée des

secrets de la cour, mais contre M. Le Tellier. M. de Lyonne l'appelle

traître, ainsi que M. de Turenne, qui est au désespoir, et, sans vous

flatter, on vous donne toute l'autorité[943].» Louis XIV, sans

s'inquiéter des dissentiments de ses ministres, fit concourir aux vues

de sa politique les caractères et les passions les plus opposés. Il ne

souffrit pas qu'aucun d'eux dirigeât les affaires; il se servit de leurs

talents et contint leur ambition. Les mesures qu'il leur imposa pour le

soulagement des peuples et la grandeur de la France n'avaient pas

d'autre principe que sa volonté.

Fouquet ne redoutait pas seulement les menées de Le Tellier; il

surveillait les démarches de son frère l'abbé, qui avait toujours

conservé un parti à la cour et aspirait aussi à jouer un rôle politique.

Une lettre écrite par un des familiers du cardinal Mazarin, peu de temps

après la mort de ce ministre, fait supposer que Basile Fouquet cherchait

à s'appuyer sur une cabale, dont Hortense Mancini, devenue duchesse de

Mazarin, aurait eu la direction. Cette lettre est datée des premiers

jours d'avril[944]: «Je vous ai envoyé, mon adorable maître, une lettre

datée du 3 avril, avec une dépêche pour votre cher ami[945], que

j'espère que vous aurez reçue, et suis en impatience s'il a rendu ma

lettre au roi. Je serai encore ici jusques à mardi ou mercredi prochain;

en attendant vos ordres, je me donnai l'honneur de vous écrire, encore

hier, un petit billet avec ce qui était à ma connaissance touchant M.

l'abbé Fouquet; mais j'ai à vous dire de plus, que, nonobstant toutes

les intrigues découvertes, il s'est hasardé à écrire un billet à madame

la duchesse[946], qu'il a envoyé par la fille appelée la Voyer, que l'on

a chassée, et que, étant ces jours-ci allée voir madame la duchesse,

elle lui rendit le billet de M. l'abbé, que Madame porta incontinent à

son mari. Cette affaire n'est à la connaissance que de très-peu de gens,

et le duc[947] a eu le billet de sa femme après qu'il est retourné ici

l'autre fois. Une personne qui l'a vu m'a dit qu'il croit que M. l'abbé

eut d'autres projets que la galanterie, et que plutôt il voulait se

rendre familier et entrer dans la confidence pour se mettre bien dans

l'esprit du roi par ce moyen. Les personnes qui étaient dans sa cabale

sont, à ce que l'on m'a dit, mesdames de Brancas, d'Oradoux, de

Courcelles, et une autre que vous seriez surpris si je vous la nommais;

mais elle ne m'a pas surpris, me souvenant que vous me dites une fois

qu'elle n'était pas de vos amies, à cause de quelque chose qu'elle avait

dit que vous aviez confié à son mari.

«Madame est allée à La Fère[948] pour y demeurer longtemps avec le

marquis d'Effiat. Ils ont intercepté des lettres de la sÅ“ur

éloignée[949] et de son ami, que vous voyez souvent, et un certain

gentilhomme, nommé Ballarin, a trahi la pauvre duchesse; car elle lui

avait baillé des lettres pour sa sÅ“ur, que cet homme remit entre les

mains du mari.

«J'ai changé de logis plusieurs fois, et demain j'en ferai de même, et

je vous supplie très-humblement, pour mon repos, de me donner avis si

vous avez reçu mon papier d'avant-hier, d'hier et cette lettre, qui sera

la dernière pour cette fois, que je vais écrire d'ici, à moins que je

n'aie quelque autre chose à vous communiquer.

«Bellinzan[950] s'en va à la cour demain ou après-demain avec le duc. Je

crois qu'il ne serait pas mal à propos de le faire auteur des nouvelles

que je vous donne; car ce sont des choses qui ne sont à la connaissance

de personne, comme la lettre, écrite depuis peu par M. l'abbé Fouquet,

donnée au duc par sa femme.

«Je vous supplie très-humblement de me continuer toujours vos bontés;

car je serai entièrement à vous jusque dans le tombeau.»

La cabale formée par l'abbé Fouquet n'avait rien de sérieux; il suffit,

pour s'en convaincre, de voir les noms des personnes qui la composaient.

Madame de Brancas était Suzanne Garnier, fille d'un trésorier aux

parties casuelles, nommé Matthieu Garnier. Ni sa naissance ni sa

conduite ne lui donnaient la considération nécessaire pour diriger une

cabale politique. Madame de Courcelles (Sidonie de Lenoncourt) était

aussi connue par la légèreté de son caractère et la licence de ses

mÅ“urs que par sa beauté et son esprit; c'était la digne amie d'Hortense

Mancini. De pareilles femmes, dirigées par l'abbé Fouquet, pouvaient

troubler ou amuser la cour par leurs intrigues et leurs scandales; mais,

pour changer le gouvernement, il fallait des vues plus élevées et des

esprits plus sérieux. Cependant, si l'abbé Fouquet était incapable

d'arriver lui-même au pouvoir, il pouvait gêner le surintendant par ses

intrigues, et cette considération suffit pour expliquer la surveillance

dont Fouquet l'entoura.

Le surintendant redoutait aussi les cabales d'un de ses anciens commis,

Delorme. Il paraît que Delorme avait gardé des pièces importantes et

capables de compromettre Fouquet. Madame d'Huxelles se chargea de les

retirer de ses mains, en faisant agir auprès de lui un ecclésiastique

qu'elle avait gagné[951]. Elle écrivait à Fouquet, vers le mois d'avril

1661: «J'ai vu l'ecclésiastique touchant l'affaire de M. Delorme, qui

m'a demandé si je croyais que vous fussiez bien aise de ravoir les

papiers où vous aviez raturé votre écriture; qu'il savait que vous aviez

employé madame de Brancas pour cela, mais que, jusqu'à cette heure, M.

le premier président l'avait empêché et lui avait conseillé de prendre

un office de secrétaire du roi pour se mettre à couvert. Il m'a dit

qu'il pensait en venir à bout. Je lui ai témoigné que M. Delorme était

mal conseillé, et qu'il devait vous les avoir portés et n'en plus

parler. Mandez-moi ce que vous voulez que je conseille; par lui je sais

tous leurs désirs. Il est en grande intelligence avec le

grand-maître[952] et son père[953].»

Un nommé Devaux, qui commandait une compagnie de chevau-légers, se

servait de ses hommes pour surveiller les ennemis de Fouquet. Il rendait

compte au surintendant, avec une exactitude minutieuse, de toutes les

démarches de Delorme. «Monseigneur saura, écrivait-il à Fouquet, les

amis de M. Delorme intimes: premièrement, M. de l'Estrade, M. de la

Basinière, M. de Rive; ils vont voir les dames ensemble. M. Boye est le

véritable, en qui il a le plus de confiance; c'est celui qui lui fournit

les gens d'intrigue. Comme marque de cela, il est venu hier me trouver

un homme qui m'a quelque obligation, pour m'avertir que Boye l'a donné à

Delorme pour faire son possible de gagner quelqu'un de mes gens. Il y a

deux mois que Delorme le presse pour cela. Il lui a promis de lui faire

sa fortune; il lui a dit de faire en sorte de savoir sur toutes choses,

quoi qu'il coûte, qu'était devenue une femme que l'on avait tirée de la

Bastille huit ou dix jours avant carême-prenant, et qu'un homme de la

Bastille l'avait averti que l'on me l'avait mise en main et que je

l'avais enlevée; mais que, s'il devait coûter cent mille écus, il

fallait savoir où elle était, parce que M. le procureur général était

son ennemi capital, mais qu'il s'en vengerait. Il lui dit: «J'ai trois

hommes pour l'observer et le suivre partout (parlant de moi). Vous êtes

celui en qui j'ai le plus de confiance,» dit-il à Gode, à qui il

parlait, qui est celui qui m'a averti; il lui dit: «L'autre est Dupuy,

lieutenant du prévôt de l'Île[954].»

«Je sais qu'il fait gouverner ledit sieur Dupuy par une femme, à qui il

a répété ce que Delorme lui avait dit, mais en ajoutant qu'il s'était

contenté de me faire suivre trois ou quatre fois; qu'il n'osait

lui-même, parce que j'étais homme à lui faire mauvais parti si je le

savais. Si bien qu'en voilà deux. Il ne reste plus qu'un qui est encore

exempt du prévôt de l'Île. On me l'a dépeint; je ne sais pas encore son

nom; mais, de la manière que l'on me l'a figuré, je l'ai vu deux ou

trois fois près de mon logis. Je demande à monseigneur qu'il me permette

de lui faire donner ce qu'il mérite, sitôt que je saurai son nom; je

crois que je trouverai bien quelque moyen de le faire parler aussi bien

que l'autre.

«Ce n'est pas que je me fie en Gode; il peut jouer les deux. Il m'a dit

néanmoins toutes les circonstances et m'a offert de le faire parler sur

tout ce que je voudrai; mais il m'a surtout recommandé le secret et la

discrétion, parce que, si vous saviez cela, vous le perdriez; qu'il

fallait ménager cela adroitement. Il lui a dit de faire en sorte de

gagner mon homme, ou bien M. Olery, ou bien quelque servante; mais qu'il

n'épargnât pas l'argent. Il lui fait accroire, à ce qu'il dit, qu'il me

suit tous les jours. Je supplie monseigneur de me dire quel ordre il

veut que je tienne. Il me craint; il croit qu'il ne fait pas un pas que

je ne le sache. Il croit être suivi partout; il a dit même à Gode qu'il

y a quelque temps que je le rencontrai chez M. le procureur général, que

je le saluai. Aussi est-il vrai que, étant dans ce lieu-là, je crus le

devoir faire; mais il dit aussi que, quand je le trouve ailleurs, je le

traite comme un homme de rien; que cependant c'était lui qui m'avait

fait don de la récompense[955] de ma compagnie, du temps de M. Servien.

De quelque manière que ce soit, je suis obligé à Gode et à l'autre,

Dupuy; car il dit à cette femme qu'il serait ravi que je susse la chose.

Monseigneur verra bien que tous ces gens-là ne sont pas grand'chose;

mais il est nécessaire d'en avoir. Ils peuvent vous rendre mille petits

offices qui, en apparence, ne sont rien, mais dans la suite deviennent

des affaires importantes.

«Je proteste à monseigneur que la passion que j'ai de remettre ma

compagnie n'est que pour donner la paye à cinq ou six que j'ai à Paris.

Cela fait merveille à la moindre chose que vous voulez savoir; ce n'est

pas que je ne leur fasse tout ce que je puis. Monseigneur sait bien

qu'il y en a trois qui ont servi en bien de petites choses, auxquels je

ne puis pas manquer de procurer quelque avantage, et avec cela

j'accommoderais tout le monde, sans être importun à monseigneur, et, de

plus, je le servirais plus utilement que je ne fais. Comme ils voient

que monseigneur est tout-puissant, ils me désespèrent pour leur faire

donner des emplois. L'autre me donne tous les jours des billets pour

les faire payer. C'est ce dont je ne parle jamais à monseigneur, crainte

que cela lui fasse peine.

«Il faut que Delorme ait quelqu'un dans la Bastille à lui. L'ordre du

roi est nécessaire; il le faut obtenir en date du 10 septembre 1658.

C'est le temps qu'elle a été arrêtée la première fois[956].»

Delorme et ses amis, surveillés par la police de Fouquet, n'étaient pas

des adversaires bien redoutables. Colbert, que Louis XIV avait placé

près de lui comme intendant des finances avec la mission de contrôler

ses actes, était un ennemi tout autrement dangereux. Vainement les

espions de Fouquet l'entouraient, lui et ses commis. Leurs rapports

prouvaient seulement que les dilapidations de Fouquet étaient connues;

mais on n'avait aucune prise sur Colbert, dont l'intégrité était à

l'abri de toute attaque. Un de ces rapports de police, daté du 28 avril,

signale l'hostilité de Colbert et de ses commis contre Fouquet. «Il y a,

écrit l'agent du surintendant, un cabaret devant la maison de M.

Colbert, où quatre hommes s'étaient réunis à dîner. L'un des quatre

était un homme qui se dit à M. Colbert, qui fait vendre les charges de

chez la reine. Il se dit commis de mondit sieur Colbert; il s'appelle M.

Guimbert. Il est de Pernes, un gros garçon. L'un des trois qui est avec

lui m'a dit qu'il leur dit en dînant, et en mangeant un plat de raie,

que M. le procureur général ne serait plus guère surintendant; qu'on

lui avait fait rendre compte et qu'il était en décadence à la cour,

parce qu'il ne faisait pas sa charge; qu'il se fiait en ses commis, qui

s'enrichissaient en trois ans de temps. Afin de mieux connaître ledit

commis, voici de son écriture, en ce billet[957] et signé de lui. Je le

donne à monseigneur, qui le fera voir s'il le désire; mais, si on le

donnait, il saurait bien celui qui l'aurait dit des trois qui étaient

avec lui. Il mérite châtiment; car il dit d'autres impertinences que je

ne puis dire à monseigneur que de bouche, comme je dirai aussi à

monseigneur le nom de celui qui l'a dit, s'il le souhaite savoir.»

Ainsi, dès le mois d'avril 1661 les commis de Colbert annonçaient

hautement la chute du surintendant. Depuis cette époque jusqu'au mois de

juillet, l'influence de Colbert auprès du roi ne fit que s'accroître.

Cependant la reine mère, entourée des amis de Fouquet, persistait à le

défendre et arrêtait seule Louis XIV. On se servit, pour gagner Anne

d'Autriche, de son ancienne favorite, de la duchesse de Chevreuse. Dès

le mois de juin, elle avait tenté de gagner le confesseur de la reine

mère[958]; mais ce fut seulement dans les premiers jours de juillet 1661

que le parti de la duchesse de Chevreuse l'emporta décidément près de la

reine mère sur celui de Fouquet, soutenu par M. de Brancas et madame de

Beauvais. La cour, qui résidait alors à Fontainebleau, s'était rendue à

Dampierre[959], où elle fut reçue par la duchesse de Chevreuse. A

Dampierre, Anne d'Autriche, entourée des ennemis de Fouquet, céda à

leurs instances. Le surintendant en fut averti par la personne qui

entretenait des relations avec le confesseur; elle lui écrivait de

Paris, le 21 juillet: «Je n'ai pu rien savoir de plus particulier de

chez madame de Chevreuse; mais depuis peu le bonhomme de confesseur est

venu ici pour voir la personne dont j'ai eu l'honneur de vous parler

autrefois. Il lui a conté tout ce qu'il savait, et, entre autres choses,

lui a dit que, depuis quelque temps, madame de Chevreuse lui avait fait

de grandes recherches; qu'elle lui avait envoyé Laigues[960] plusieurs

fois; qu'il lui avait parlé fort dévotement pour le gagner, mais surtout

qu'il lui avait parlé contre vous, monseigneur. Je ne m'étendrai point

de quelle sorte; car ce bonhomme a dit qu'il l'avait conté à M.

Pellisson. Il me suffira donc de vous faire savoir sur cela que le

bonhomme de cordelier se plaint un peu de ce que, en faisant un

éclaircissement à la reine mère, vous l'aviez comme cité, et que lui

disant qu'elle allait à Dampierre parmi vos ennemis et qu'on lui avait

dit des choses contre vous, comme elle niait qu'on lui eût jamais parlé

de cette sorte, vous lui dites de le demander au père confesseur; que le

lendemain la reine lui avait dit qu'elle ne pouvait comprendre comment

vous saviez toutes choses, et que vous aviez des espions partout.

«La reine a encore dit qu'elle voyait une cabale dans la cour fort

méchante qu'elle ne connaissait point et qu'elle ne pouvait encore

pénétrer[961]; qu'elle avait su que depuis peu on avait fait coucher le

roi avec une jeune personne, de laquelle ce bonhomme-ci n'a pu redire le

nom, et que la reine avait encore ajouté que le roi se relâchait fort

sur la dévotion; qu'il ne se confessait ni ne communiait pas si souvent,

et que le P. Annat était un pauvre homme et si timide, qu'il n'osait

dire aucune chose au monde au roi, de peur que cela n'allât contre ses

intérêts. Au reste, j'ai su, d'un autre côté, je ne sais si l'avis est

bon ou mauvais, que les jésuites ont pensée de mettre auprès du roi pour

confesseur le P. Le Clerc, après la mort de celui-ci, et que, comme ce

sont des gens qui prennent leurs mesures de loin, ils songent à cela dès

à cette heure.

«Il a encore dit (et ceci il l'a donné pour un fort grand secret) qu'il

y a plusieurs personnes à la cour qui veulent perdre M. de Rennes;

qu'ils ont recherché des choses inouïes contre lui et contre sa vie;

qu'on a écrit de gros cahiers de ses déportements et des faussetés qu'il

a faites, et que, tout cela étant des choses de fait qui seront

prouvées, il est impossible que cela ne le détruise pas. La personne qui

donne ces mémoires-là est celui à qui il a résigné son évêché, et ces

papiers doivent être mis entre les mains de l'archevêque de Sens.

«Il a encore dit que la reine mère, en parlant des mécontentements

qu'elle avait sur Madame, lui avait assuré qu'elle était une profonde

coquette et une artificieuse, mais qu'aussi la jeune reine lui donnait

bien de la peine avec ses larmes et toutes ses façons de faire.

«Il a ajouté encore que depuis peu le roi lui avait dit que M. le

cardinal, en mourant, lui avait protesté, en lui parlant contre elle,

_quelle ne se passerait jamais d'homme_[962]; qu'il prît garde à elle,

et qu'assurément elle ferait un mariage _de conscience_ avec quelqu'un.

Au reste, ce bonhomme assure que la reine mère reçoit tous les jours des

avis contre tous les ministres, et que tantôt vous êtes bien et tantôt

mal dans son esprit; qu'on vous y rend souvent de très-méchants offices,

et que, dans ces temps-là, elle est fort déchaînée contre vous.

«Voilà, monseigneur, tout ce qui est venu à ma connaissance. Je ne doute

point que je ne vous écrive là bien des choses inutiles. J'espère que

vous aurez la bonté de les excuser par le zèle que j'ai pour votre

service et par l'envie que j'ai de vous faire paraître avec quel respect

et quelle passion je suis à vous.

«Je n'ai osé envoyer cette lettre depuis trois ou quatre jours que par

cette voie assurée que j'ai trouvée aujourd'hui.»

De son côté, une dame de la cour, ancienne maîtresse de Fouquet, se hâta

de lui expédier un courrier pour l'avertir des attaques dirigées contre

lui. «J'attends toujours de vos nouvelles, lui disait-elle dans cette

lettre, et le chiffre que vous m'aviez promis. Il se dit plusieurs

choses contre vous qui me paraissent bagatelles: mais je me trouve

obligée de vous envoyer ce laquais exprès pour vous faire savoir que

M...[963] a fait de grandes liaisons avec le confesseur de la reine et

la mère de la Miséricorde[964]. Il est déchaîné contre vous; il a fait

donner des mémoires à la reine qui portent que vous avez dissipé cent

millions; qu'il le fera voir quand il plaira au roi. C'est lui qui a

fait dire au roi de vous défendre d'arrêter aucun état de distribution,

particulièrement avec Monnerot[965]; qu'il fera voir tout ce que vous

avez fait et les dépenses les plus secrètes; que les quinze cent mille

livres que vous lui devez, il les donne de bon cÅ“ur à la mère de la

Miséricorde pour faire bâtir un couvent, pourvu que le roi soit

instruit. Il a fait écrire cet homme sous lui. Enfin je suis si

épouvantée de tout ce que j'ai appris, que j'ai obligé cet homme de vous

aller trouver lui-même et vous apprendre ce qu'il sait. Je lui ai dit

que, pour parler à vous, il n'avait qu'à vous écrire un billet, et vous

faire dire son nom. Je lui ai promis le secret. Il est bon que ce soit

par lui que vous sachiez toutes choses, afin de le convaincre de son

ingratitude et de voir que des gens que vous avez comblés de biens

soient vos plus grands ennemis. Il a promis à cet homme l'amitié du duc

de Créqui et de bien d'autres de la cour. Faites-moi savoir de vos

nouvelles et croyez que je suis votre servante.

«J'oubliais à vous dire qu'il dit qu'il est allé à la cour pour vous

traverser. Je ne vous exagère rien.

«Faites chauffer ma lettre et vous souvenez comme on vous écrivait.»

Les lignes qui ont reparu sous l'action du feu, sont les suivantes:

«C'est le procureur fiscal au bailliage d'Orléans et domaine de Forez

(ces derniers mots sont presque illisibles, à cause des brûlures); c'est

maître Bernard et maître Grimault.

«La reine a défendu à son confesseur d'avoir aucun commerce avec vous,

et a dit que vous aviez un million pour corrompre ses gens.»

Averti du danger qui le menaçait, Fouquet résolut de s'ouvrir au roi et

d'implorer son pardon; il lui rappela, dans une entrevue qui eut lieu à

Fontainebleau[966], que le cardinal Mazarin avait gouverné les finances

avec une autorité absolue, sans observer aucune formalité, et l'avait

contraint, lui surintendant, à faire beaucoup d'actes qui pourraient

être l'objet de poursuites. Il ne nia pas ses fautes personnelles et

avoua que ses dépenses avaient été excessives. Il supplia le roi de lui

pardonner tout le passé, et promit de le servir fidèlement à l'avenir.

Le roi, instruit depuis longtemps dans l'art de dissimuler, écouta avec

une bienveillance apparente les aveux de Fouquet, et le surintendant se

crut mieux affermi que jamais[967]; mais, dès ce moment, Louis XIV était

décidé à ne jamais lui pardonner. Si l'on en croit les Mémoires du

temps, il ne voulait pas seulement punir les prévarications du

surintendant; mais il avait appris que, dans ses audacieuses tentatives,

Fouquet avait osé s'attaquer à mademoiselle de La Vallière[968]. Le fait

était généralement admis par les contemporains, et Conrart nous a

conservé une lettre attribuée à madame du Plessis-Bellière, qui raconte

au surintendant les vains efforts qu'elle avait faits pour séduire cette

fille d'honneur de Madame[969]: «Je ne sais plus ce que je dis et ce que

je fais lorsqu'on résiste à vos intentions. Je ne puis sortir de colère

lorsque je songe que la petite demoiselle de La Vallière a fait la

capable avec moi. Pour captiver sa bienveillance, je l'ai assurée sur sa

beauté, qui n'est pas pourtant bien grande, et puis, lui ayant fait

connaître que vous empêcheriez qu'elle manquât jamais de rien et que

vous aviez vingt mille pistoles pour elle, elle se gendarma contre moi,

disant que deux cent cinquante mille livres n'étaient pas capables de

lui faire faire un faux pas, et elle me répéta cela avec tant de fierté,

quoique je n'aie rien oublié pour l'adoucir avant de me séparer d'elle,

que je crains fort qu'elle n'en parle au roi, de sorte qu'il faut

prendre des devants pour cela. Ne trouvez-vous pas à propos de dire,

pour le prévenir, qu'elle vous a demandé de l'argent et que vous lui en

avez refusé Pour la grosse femme[970], Brancas et Grave vous en rendront

bon compte; quand l'un la quitte, l'autre la reprend. Enfin je ne fais

point de différence entre vos intérêts et mon salut. En vérité, on est

heureux de se mêler des affaires d'un homme comme vous; votre mérite

aplanit tous les obstacles. Si le ciel vous faisait justice, nous vous

verrions un jour la couronne fermée.» La couronne fermée était un signe

de souveraineté, et, si la pièce est authentique, on peut se figurer

l'indignation de Louis XIV à la lecture d'une lettre qui lui montrait

dans Fouquet un rival d'amour et de puissance.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 150 / 211 题