--MARS-JUILLET 1661--
Le surintendant est chargé par Louis XIV de diriger des
négociations particulières avec l'Angleterre.--Il y envoie La
Bastide et réussit à préparer le mariage de Charles II avec
Catherine de Portugal.--Fouquet envoie Maucroix à
Rome.--Instructions qu'il lui donne.--Pensions payées à des
étrangers.--Relations de Fouquet avec l'abbé de Bonzi.--Caractère
de ce dernier.--Il est chargé de conduire à Florence
Marguerite-Louise d'Orléans, mariée au prince de Toscane, Cosme de
Médicis (avril 1661).--Lettre qu'il écrit à Fouquet.--Détails sur
les nièces de Mazarin et sur la cour de Toscane.
Pour remplacer Mazarin il ne suffisait pas de se faire des créatures
avec l'argent de l'État. Ce ministre avait, pendant dix-huit ans, dirigé
la politique extérieure de la France avec une supériorité que l'histoire
impartiale ne saurait méconnaître[909]. Fouquet aurait voulu comme lui
jouer un grand rôle dans l'Europe. Louis XIV, soit pour éprouver sa
capacité, soit pour endormir sa vigilance, lui confia la direction de
quelques négociations étrangères. Il chargea, entre autres, Fouquet
d'une affaire délicate, les relations avec le Portugal. Louis XIV, qui
venait de signer le traité des Pyrénées avec les Espagnols, ne pouvait,
sans violation flagrante de sa parole, se déclarer en faveur du
Portugal, alors en guerre avec l'Espagne. D'un autre côté, il ne voulait
pas laisser accabler les Portugais et s'accroître outre mesure la
puissance espagnole. «Je voyais, dit-il lui-même dans ses Mémoires[910],
que les Portugais, s'ils étaient privés de mon assistance, n'étaient pas
suffisants pour résister seuls à toutes les forces de la maison
d'Autriche. Je ne doutais point que les Espagnols, ayant dompté cet
ennemi domestique, entreprendraient plus aisément de troubler les
établissements que je méditais pour le bien de mon État. Et néanmoins je
faisais scrupule d'assister ouvertement le Portugal à cause du traité
des Pyrénées. L'expédient le plus naturel pour me tirer de cet embarras
était de mettre le roi d'Angleterre en état d'agréer que je donnasse
sous son nom au Portugal toute l'assistance nécessaire.»
Vient ensuite une théorie contestable sur la fidélité due aux traités.
«Ce n'est pas, dit Louis XIV, que je ne susse fort bien que les traités
ne s'observent pas toujours à la lettre, et que les intérêts des
couronnes sont de telle nature que les princes, qui en sont chargés, ne
sont pas toujours en liberté de s'engager à leur préjudice. J'étais même
autorisé dans cette maxime par le propre exemple des Espagnols, qui si
souvent en pleine paix s'étaient ouvertement déclarés protecteurs de
ceux qui s'étaient révoltés en France. Et sans doute que le dessein que
j'avais formé de protéger un roi légitime, qui ne pouvait subsister
sans mon secours, n'était pas si difficile à soutenir que celui de
défendre par pure animosité une populace mutinée. Mais, quoi qu'il y
eût, en effet, dans mon procédé d'honnête et de généreux, j'étais bien
aise encore d'en retrancher tout ce qui eût pu donner aux Espagnols
quelque sujet de plainte contre moi, par le moyen du mariage en
question.»
Ce mariage, qui devait unir Charles II avec l'infante de Portugal, fut
négocié très-secrètement par Fouquet, à l'insu des autres ministres et
même du comte d'Estrades, qui fut nommé, en 1661, ambassadeur de France
en Angleterre[911]. Le surintendant envoya en Angleterre un de ses
affidés appelé La Bastide[912], qui avait séjourné à Londres du temps de
Cromwell et s'y était acquitté avec succès de quelques négociations. Les
Espagnols ne négligèrent rien pour faire échouer le mariage proposé: ils
opposèrent à l'infante de Portugal une princesse de Parme, qu'ils
promettaient de doter comme une fille du roi d'Espagne[913]. Cette
proposition ayant été écartée, ils mirent en avant la fille du prince
d'Orange; mais cette nouvelle négociation n'eut pas plus de succès que
la précédente. Charles II se décida à épouser l'infante de Portugal,
Catherine, dans l'espérance que Louis XIV lui ferait donner chaque
année deux cent mille écus, qui seraient destinés à secourir le
Portugal[914].
Ainsi, la première négociation conduite par Fouquet avait pleinement
réussi[915]. Mais le surintendant ne se contenta pas de traiter pour le
roi, il voulut avoir ses ambassadeurs à lui et se créer des partisans
dans les principales cours de l'Europe aussi bien que dans celle de
France. Aussitôt après la mort du cardinal Mazarin, il avait envoyé à
Rome un chanoine de Reims, François de Maucroix, ami intime de Jean de
la Fontaine[916]. Maucroix était un homme d'un esprit agréable et
cultivé; il a laissé quelques poésies et des Mémoires[917]. Il valait
encore mieux que ses œuvres, si l'on en juge par ses amis et par
l'importance de la mission qui lui fut confiée. Maucroix devait se
présenter à Rome comme simple particulier, sous le nom d'abbé de
Crusy[918]. Afin de pénétrer plus facilement dans la société romaine et
d'en étudier les dispositions, Maucroix devait se lier avec les peintres
et les artistes les plus célèbres, tels que le Poussin, le cavalier
Bernin, le chevalier del Pozzo. La maison de ces artistes étant le
rendez-vous de l'élite de la société romaine, Maucroix parviendrait
aisément, en se présentant comme un amateur des arts libéraux, à en
connaître les principaux membres et les moyens de s'y faire des
partisans. Il aurait soin de faire valoir la puissance de Fouquet, son
mérite et ses libéralités, et de signaler l'influence que lui donnaient
les deux charges de surintendant des finances et de procureur général du
parlement de Paris. Il devait surtout s'attacher à gagner le cardinal
Chigi, neveu du pape Alexandre VII, et lui représenter que Fouquet ne
négligeait rien pour servir ceux qui étaient dans ses intérêts. On
espérait faire goûter au cardinal-neveu les grandes pensées du
surintendant. «La beauté d'un dessein, disait l'instruction en parlant
des vues de Fouquet, a plus de force pour l'attirer que toutes les
difficultés du monde n'en ont pour le rebuter.»
Des pensions et même de petits présents suffiraient pour se créer des
amis dans cette cour, «où il faut moins d'argent pour gagner les gens
qu'il n'en faut en plusieurs autres[919].» En même temps Maucroix
profiterait de son séjour à Rome pour acheter des curiosités et des
antiques, destinés à orner les palais de Fouquet. Il pourrait
s'adresser, pour se diriger dans ces acquisitions, à l'abbé Elpidio
Benedetti, qui avait eu la gestion des biens de Mazarin en Italie et
était resté un des agents du gouvernement français à Rome. Ce fut ce
même Benedetti qui plus tard porta au cavalier Berain la lettre de Louis
XIV pour l'inviter à se rendre en France.
L'instruction recommandait encore à Maucroix de couvrir toutes ces
négociations d'un profond mystère et d'adresser les lettres destinées au
surintendant à trois personnes différentes, en employant des noms
supposés et des écritures diverses pour dérouter ceux qui les auraient
interceptées. Les registres de Bruant des Carrières, un des principaux
commis de Fouquet, ceux de madame du Plessis-Bellière et du surintendant
lui-même, prouvaient que ces négociations n'étaient pas restées sans
effet, et que plusieurs personnages influents de Rome avaient reçu des
pensions[920]. On sait quelle était à cette époque la puissance
temporelle du clergé, et combien il pouvait peser sur les résolutions du
roi. Louis XIV, malgré sa puissance et sa fermeté, s'arrêta plus d'une
fois devant l'opposition de la cour de Rome[921]. Fouquet faisait donc
preuve d'habileté et de sage prévoyance en s'assurant l'appui de cette
cour, pour s'élever au rang de premier ministre; en même temps le
mystère dont il enveloppait ses intrigues avec l'étranger atteste qu'il
en comprenait la gravité et le péril. C'était un sujet qui se
substituait au souverain et usurpait son rôle et son caractère.
Le résultat de la mission de Maucroix ne nous est, du reste,
qu'imparfaitement connu, et il semble que Fouquet n'en fut que
médiocrement satisfait, car il jugea nécessaire de lui adjoindre, au
mois de juillet 1661, l'abbé de Bonzi. Cet Italien, qui avait été élevé
à l'école de Mazarin, se distinguait par la finesse de son esprit et la
souplesse de son caractère. Saint-Simon, qui le connut dans sa
vieillesse, en a laissé un portrait tracé avec sa verve ordinaire[922]:
«C'était un petit homme trapu, qui avait eu un très-beau visage, à qui
l'âge en avait laissé de grands restes, avec les plus beaux yeux noirs,
les plus parlants, les plus perçants, les plus lumineux, et le plus
agréable regard, le plus noble et le plus spirituel que j'aie jamais vu
à personne; beaucoup d'esprit, de douceur, de politesse, de grâce, de
bonté, de magnificence, avec un air uni et des manières charmantes.
Supérieur à sa dignité[923], toujours à ses affaires, toujours prêt à
obliger; beaucoup d'adresse, de finesse, de souplesse, sans friponnerie,
sans mensonges et sans bassesse; beaucoup de grâce et de facilité à
parler. Son commerce, à ce que j'ai ouï dire à tout ce qui a vécu avec
lui, était délicieux, sa conversation jamais recherchée et toujours
charmante; familier avec dignité, toujours ouvert, jamais enflé de ses
emplois ni de sa faveur. Avec ces qualités, et un discernement fort
juste, il n'est pas surprenant qu'il se soit fait aimer à la cour et
dans les pays étrangers.»
L'abbé de Bonzi, qui devait faire une brillante fortune dans l'Église et
dans la diplomatie, était alors au début de sa carrière. Il fut nommé
ambassadeur extraordinaire par le grand-duc de Toscane, et chargé de
demander pour son fils la main de la fille aînée de Gaston d'Orléans et
de Marguerite de Lorraine. Cette jeune princesse était éprise de
Charles de Lorraine, et sa passion avait éclaté avec violence. Cependant
le mariage eut lieu le 11 avril 1661[924], et l'abbé de Bonzi fut chargé
de conduire à Florence Marguerite-Louise d'Orléans. Le départ fut
signalé par des incidents romanesques que mademoiselle de Montpensier,
qui accompagnait sa sÅ“ur, a racontés en grand détail. En sortant de
Paris, les princesses s'arrêtèrent à l'abbaye de Saint-Victor[925] pour
y entendre la messe, et ce fut là que la duchesse de Toscane se sépara
de sa mère. Elle s'arrêta quelques jours à Fontainebleau et désola
l'abbé de Bonzi par le manque de dignité et de gravité. Il en fut de
même à Saint-Fargeau, où elle fut reçue par mademoiselle de Montpensier.
Elle y fut rejointe par le prince Charles de Lorraine. Il l'accompagna,
ainsi que mademoiselle de Montpensier, jusqu'à Cosne, où se fit la
séparation avec les marques de la plus vive douleur. La jeune princesse
jetait les hauts cris, dit mademoiselle de Montpensier[926], et tout le
monde pleurait. Ces détails préparent à ce que l'abbé de Bonzi écrira à
Fouquet sur la situation de la duchesse à Florence.
Bonzi n'était pas seulement chargé par Fouquet de lui faire connaître la
cour de Toscane; il allait retrouver en Italie une des nièces de
Mazarin, Marie Mancini, dont le mariage avait eu lieu presque en même
temps que celui de Marguerite-Louise d'Orléans. Elle avait épousé le
prince romain Lorenzo Colonna, connétable du royaume de Naples. Le
surintendant avait eu soin de mettre dans ses intérêts cette nièce du
cardinal, qui avait failli devenir reine de France. Elle l'assurait, le
14 avril, qu'elle aurait toute sa vie la dernière reconnaissance des
bontés qu'il lui avait témoignées; qu'elle le reconnaîtrait toujours
pour le plus fidèle de ses amis, et qu'il pourrait, en quelque lieu
qu'elle fût, compter sur elle comme sur la plus affectionnée, de ses
servantes[927]. Peu de temps après, Marie Mancini partit pour l'Italie,
emportant des richesses considérables, si l'on en croit Gui Patin, qui
écrivait à son ami Falconnet, le 18 avril 1661: «La petite Marie, nièce
du cardinal Mazarin, a été mariée par procureur avec le prince Colonne,
et est partie le 13 de ce mois, par ordre du roi, pour aller trouver son
mari. Elle emporte d'ici un million d'argent comptant. C'est ainsi que
la France nourrit les petits poissons d'Italie.» Louis XIV avait donné
une nouvelle preuve de sa fermeté d'âme en rompant avec Marie Mancini et
en la renvoyant en Italie. C'était d'ailleurs un moyen de soustraire à
sa funeste influence sa sÅ“ur Hortense Mancini, qui était devenue depuis
peu duchesse de Mazarin[928].
Le cardinal avait fiancé Hortense, peu de temps avant sa mort (24
février 1661), avec le fils du maréchal de la Meilleraye. Il lui avait
donné en dot des sommes considérables ainsi que plusieurs
gouvernements, et avait fait prendre à son mari le titre de duc de
Mazarin. Cette union ne fut pas heureuse. Hortense était belle, vive,
légère, sans principes et sans esprit de conduite. Son mari se montra
jaloux, dur et avare. Les conseils des autres nièces du cardinal, et
particulièrement de Marie Mancini, contribuèrent encore à accroître la
mésintelligence entre le duc et la duchesse de Mazarin. L'abbé de Bonzi,
comme tous les familiers du palais Mazarin, se montre favorable à la
duchesse dans une lettre qu'il écrit à Fouquet á la date du 18 juillet
1661[929].
Il commence par des protestations de dévouement: «Il est vrai,
monseigneur, que je vous dois beaucoup lorsque vous prenez la plume pour
m'écrire, sachant bien les grandes occupations que vous avez; mais il
est aussi vrai que je vous honore et vous révère avec un si profond
respect, que je crois, sans vous flatter, que vous n'avez nulle personne
plus attachée que moi, et vous ne trouverez pas étrange que je souhaite
d'avoir souvent de vos nouvelles; car, outre que, dans mon malheur, vous
seul faites toute ma joie, je vous aime avec tant de tendresse, que je
voudrais tous les jours en avoir, et il faut que je vous avoue que votre
dernière lettre du 16 m'a été bien chère. Car j'appréhendais d'être hors
de votre souvenir; mais, puisque je vois que vous m'aimez toujours et
que vous souhaitez que j'aille à Rome, j'ai pris la dernière résolution
d'y aller dans la semaine prochaine, tellement que les lettres que vous
recevrez de moi ne seront plus de Florence. Je tâcherai de vous faire
paraître toujours plus l'ambition et la passion que j'ai de vous servir.
Je ne doute pas aussi que vous ne fassiez votre possible pour relever
mes petits services et je vous supplie passionnément, à la première
ouverture que le roi vous donnera sur mon sujet, de le porter à me
charger de quelque commission qui regarde son service et son intérêt à
Rome; car, à moins que ce ne soit une chose impossible, je me promets
sans vanité de pouvoir faire beaucoup des choses qu'aucun ministre
étranger ne saurait jamais obtenir dans cette cour. Les amis que j'y ai
sont très-puissants, et, quoique le pape[930] soit le plus difficile
homme de la nature peut-être, j'aurais des moyens pour le fléchir, que
d'autres n'auraient jamais. Enfin je me suis détaché tout à fait de mon
pays natal[931], et de l'attachement que j'avais à mon ancien maître,
pour pouvoir mieux obéir à vos ordres et faire les choses que vous me
commanderez.
«C'est donc à vous autres, messieurs, à m'employer et me donner lieu que
je puisse toujours plus acquérir de bienveillance du roi. Je lui ferais
écrire tout aussitôt par la connétable[932] sur mon sujet et retour,
mais de la bonne manière, et je vous donnerai avis de tout, afin que,
s'il vous demande votre avis, vous sachiez comment l'animer sur cela.
«J'ai songé encore à l'expédient de prendre la qualité d'agent de
l'archiduc d'Insprück, et, pour parvenir à mes desseins, je suis bien
aise que vous retardiez le troisième payement de la Saint-Jean, afin que
ces princes connaissent que, quand j'étais en France, les choses
allaient un peu mieux, et je leur ferai valoir qu'à mon retour je
remettrai leurs affaires en bon chemin, pourvu qu'ils me donnent cette
qualité, ne voulant d'ailleurs prendre la peine de retourner à la cour
de France sans avoir ce caractère. Enfin je leur ferai valoir ma
personne; mais il faut que vous me secondiez, en disant toujours à ceux
qui vous parleront de ce troisième payement que vous n'avez point
d'argent, et que plutôt que de proposer à qui que ce soit de donner cent
mille francs par mois, vous le ramassiez ensemble pour donner les quatre
cent mille dans quelque temps, selon que le roi répondra sur les
instances pressées que la connétable lui fera pour mon retour. C'est par
cette raison que je n'ai voulu faire aucune proposition à l'archiduc qui
se trouve ici, où il demeurera jusqu'au mois de septembre, et cependant
il achève l'argent qu'il a tiré jusques à cette heure, au jeu et dans
les voyages, au grand déplaisir de vieux Allemands qui sont avec lui.
Vous aurez bien vu par la prière que je vous ai faite par ma précédente
lettre, que j'aurais été bien aise que vous eussiez _difficulté_ (sic)
ce troisième payement, parce que cela fait beaucoup d'effet à mon
avantage, pourvu que vous teniez bon quelques mois, sans vous mettre au
reste en peine du bruit que l'archiduc en pourrait faire; car il ne
songera à cela de quelque temps, tant qu'il aura de l'argent qu'il a
reçu, duquel il ne tirera pas le moindre profit pour ses peuples et ses
États, et je crois que vous autres ministres n'en serez pas fâchés.
«Il faut que vous excusiez la duchesse de Mazarin, si elle s'est
raccommodée avec le duc de Mazarin, et si elle a joué avec la duchesse
de la Meilleraye et refusé les lettres de la connétable; car on la
conseille de faire cela pour sortir des mains du maréchal et de la
maréchale, et elle serait encore allée plus volontiers au bout du monde,
qu'au voyage avec le duc, et, comme elle avait défense de recevoir les
lettres de la connétable, elle rejeta quelques lettres qu'on lui
présentait en présence des valets dépendant de ces bêtes.
«Je vous laisse à penser si j'ai été bien aise d'apprendre de vous les
traitements que le roi a faits au duc de Mazarin, quoique beaucoup
d'autres l'aient écrit. Je n'en doute plus, et, puisque cet homme en a
si mal usé avec le roi, je crois que, seulement pour lui faire dépit, il
me devrait rappeler, outre qu'il vengerait en quelque sorte le tort que
ce brutal animal a fait à la connétable.
«Par cet ordinaire, je mande au roi l'entière guérison de son ami[933],
qui se trouve présentement à Rome, tellement que j'y vais avec grande
joie, et je lui mande les relations des fêtes que l'on a faites ici, et
l'avis de mon départ pour la semaine prochaine.
«Il faut que je vous donne un peu des nouvelles de cette cour et de la
princesse de Toscane, lesquelles je n'ai pas voulu mander au roi; car,
puisqu'il fait voir mes lettres, je ne veux pas que quelqu'un me rende
de mauvais offices auprès du grand-duc; mais, si vous ou votre ami[934]
le voulez dire au roi, vous le pouvez faire.
«Il faut que vous sachiez en premier lieu que la princesse de Toscane a
donné à madame du Belloy[935] toute la vaisselle de table que le roi lui
avait fait donner, lit et tapisseries, au grand déplaisir de ses gens
d'ici; mais l'on dit que c'est la méthode de France.
«Ladite dame du Belloy est fort mal satisfaite de cette cour à cause
qu'elle prétendait d'être traitée comme madame d'Angoulême[936], qui a
dîné en public avec tous les princes de la maison et les princesses, et
elle partira dans huit jours pour s'en retourner en France.
«Pour madame la duchesse d'Angoulême, elle fait état de demeurer ici
jusques au mois de septembre et faire après le voyage de
Notre-Dame-de-Lorette et de Rome. Elle reçoit toutes les satisfactions
imaginables et est fort satisfaite aussi du pays et des traitements
qu'on lui fait.
«Madame la princesse[937] a voulu que ses pages et ses valets de pied
soient habillés à la française, et non pas à l'italienne, comme l'on
aurait voulu. L'on dit que son tailleur a demandé trois cents brasses
d'étoffe pour lui faire un habit, et son cuisinier emploie plus de
viande et de volaille en un jour que l'on n'était accoutumé de faire en
dix. L'on dit encore qu'un marchand, par l'ordre du grand-duc, lui porta
plusieurs pièces d'étoffe pour se faire un habit, afin qu'elle choisit
la plus belle, et, comme elle les trouva toutes à son gré, elle fit
remercier le grand-duc et renvoya le marchand vide.
«Le prince n'a couché avec elle que trois fois, et toutes les fois qu'il
n'y va pas il envoie un valet de chambre dire à madame qu'elle ne
l'attende pas, de quoi les filles et femmes françaises qui sont ici sont
fort surprises de ces compliments. Elle trouve que les après-dîners sont
fort longs; car elle ne dort point, comme font tous ceux qui sont ici,
et ne s'applique à rien. L'on cherche à la divertir; mais, comme elle
est toujours triste, l'on est fort embarrassé, et jamais ils ne parlent
ensemble. Madame trouve autant étrange la façon de vivre de ces pays,
que l'on est ici surpris de voir la liberté qu'ont les valets français
qu'elle a amenés, de sortir et entrer dans sa chambre à toute heure.
Enfin je pourrais faire une longue lettre sur cela; mais, comme je ne
sais pas si vous êtes indifférent (_sic_) de savoir les petites choses,
je ne vous en dirai pas davantage.
«J'ai envie de les mander à votre ami[938] dans une lettre ostensible,
afin qu'il les lise au roi avec quelque autre particularité assez
considérable. Car je ne sais pas s'il est vrai ou faux ce que l'on mande
toutes les semaines de France, que le cardinal de Retz sera bientôt
rétabli et que assurément le roi se servira de lui comme il faisait de
l'autre[939].
«Toute l'Italie est persuadée de cela, et je ne doute pas que Rome ne
soit aussi toute remplie de ces discours, et, comme je le crois faux, je
crois aussi que le pape le croira véritable. Ce sera le motif qu'il
n'osera rien entreprendre contre cet homme.
«Je m'en vais écrire à votre ami et au roi, et en finissant je vous prie
très-passionnément de m'aimer toujours.»
Cette lettre, quoique écrite par un personnage qui se distingua dans la
diplomatie, se ressent du caractère du surintendant, auquel elle est
adressée. Il s'y agit moins d'affaires sérieuses que d'intrigues de
cour. C'est là qu'excelle Fouquet, et rien ne montre mieux combien il
était inférieur au ministre qu'il aspirait à remplacer. Mazarin, dans le
détail infini des négociations européennes, s'inquiétait surtout de la
grandeur et de la dignité de la France. Fouquet s'occupe de querelles de
ménage et d'intrigues d'alcôve. Le surintendant portait le même esprit
dans le gouvernement intérieur: il a peu de souci de développer le
commerce, d'enrichir la nation, d'améliorer les lois et la situation des
Français, de rendre les communications plus faciles, de fertiliser les
campagnes, d'embellir les villes, d'en assurer la sécurité et la
salubrité; il n'a qu'un but: se créer des appuis auprès du roi et des
reines, et se servir des finances et de la police pour consolider sa
puissance, se bâtir des palais et satisfaire ses passions. La diminution
de trois millions sur les tailles[940], qui était pour le peuple un
soulagement considérable, fut due à la volonté personnelle de Louis XIV.
Il se persuadait, dit-il lui-même[941], qu'il ne pouvait mieux
s'enrichir qu'en empêchant ses sujets de tomber dans la ruine dont ils
étaient menacés.