--MARS-MAI 1661--
Fouquet s'efforce de gagner la reine mère.--Caractère d'Anne
d'Autriche.--Elle reçoit les présents de Fouquet.--Son confesseur
est gagné par un des agents de Fouquet.--Les femmes de chambre de
la reine reçoivent des pensions du surintendant.--Madame de
Beauvais; caractère de cette femme; lettres qu'elle adresse à
Fouquet.--Madame d'Huxelles correspond également avec
Fouquet.--Anne d'Autriche défend le surindentant jusqu'en juillet
1661.
La reine mère avait gardé une grande puissance pendant le ministère de
Mazarin, et on devait supposer qu'elle la conserverait après sa mort.
Elle-même était persuadée que le roi son fils ne supporterait pas
longtemps le travail pénible et fastidieux qu'il s'était imposé. Elle
attendait ce moment pour reprendre son ascendant et gouverner sous son
nom. Anne d'Autriche avait montré, pendant toute la minorité, et surtout
pendant les troubles de la Fronde, du discernement et une grande fermeté
de caractère. Au milieu d'une cour divisée par l'intrigue et l'ambition,
en face d'un parlement qui voulait la diriger et en était incapable,
entourée de courtisans avides et frivoles, elle sut reconnaître où était
le vrai mérite. Elle donna sa confiance à un étranger, dans lequel elle
devina le vrai successeur de Richelieu. On a cherché à expliquer cette
faveur de Mazarin par des causes moins honorables pour la reine. En
admettant même, ce qui restera toujours sujet à contestation, qu'Anne
d'Autriche ait obéi à l'amour, il reste à expliquer comment cette
passion, d'ordinaire si mobile, a résisté pendant plus de dix ans à
toutes les épreuves, à la mauvaise fortune, à l'absence, à la calomnie,
au déchaînement universel contre l'homme qui en était l'objet. Anne
d'Autriche, qui avait apprécié les vues de Mazarin pour la grandeur de
la France, son génie supérieur dans la diplomatie, son activité
infatigable, le soutint avec une constance inébranlable. A ces qualités,
la reine mère joignait une dignité extérieure que son fils Louis XIV
porta au plus haut degré; elle excellait à tenir une cour et à maintenir
dans un ton de décence et de respect les femmes et les seigneurs qui la
composaient.
Le cardinal de Retz, qui s'est amusé à tracer des portraits en
antithèses, a représenté la reine Anne d'Autriche comme incapable. Je ne
citerai ce passage que pour montrer une fois de plus combien il faut se
défier de ce bel esprit intrigant. «La reine, dit-il[876], avait plus
que personne que j'aie jamais vu, de cette sorte d'esprit qui lui était
nécessaire pour ne pas paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient
pas. Elle avait plus d'aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de
grandeur, plus de manière que de fond, plus d'inapplication à l'argent
que de libéralité, plus de libéralité que d'intérêt, plus d'intérêt que
de désintéressement, plus d'attachement que de passion, plus de dureté
que de fierté, plus de mémoire des injures que des bienfaits, plus
d'intention de piété que de piété, plus d'opiniâtreté que de fermeté, et
plus d'incapacité que de tout ce que dessus.» Ce portrait de fantaisie,
où la vérité est sacrifiée au clinquant des antithèses, ne saurait faire
illusion à ceux qui portent dans l'étude de l'histoire un esprit
impartial. Anne d'Autriche avait reconnu la supériorité de Mazarin sur
Gondi, et avait préféré le génie politique à l'intrigue. Voilà son vrai
crime aux yeux du cardinal de Retz.
Après la mort de Mazarin, la reine mère, parvenue à un âge avancé, et
éloignée des affaires publiques par Louis XIV, se tourna de plus en plus
vers la dévotion. Les influences qui la dirigeaient venaient surtout des
couvents. La supérieure de la Miséricorde[877] avait un grand pouvoir
sur elle. Cette religieuse provençale, qui s'appelait la mère Madeleine,
était venue à Paris, en 1651, pour fonder un couvent de son ordre, sous
les auspices de la reine. Fouquet, qui avait des espions partout, était
informé des relations d'Anne d'Autriche et de la mère de la Miséricorde.
Le billet suivant, qui se trouve dans ses papiers, en est une preuve:
«J'attendais toujours d'avoir l'honneur de vous entretenir pour vous
dire bien des choses. Je ne sais si vous savez le pouvoir que la mère de
la Miséricorde a sur l'esprit de la reine, et l'intrigue secrète qui
s'y fait. M. le Tellier et M. de Lestrade la voient tous les jours. On
m'en a dit bien des choses avec le dernier secret. Si cela vous est
utile, faites-le-moi savoir. Vous savez que je suis tout à vous, et
qu'il n'y a rien que je ne fasse pour vous le témoigner.» Le
surintendant connaissait, par sa mère, Marie Maupeou, la mère de la
Miséricorde[878], et il est probable qu'il ne négligea pas l'avis que
l'on venait de lui donner.
Anne d'Autriche offrait encore prise à l'ambitieux surintendant par
l'impatience avec laquelle elle supportait son éloignement des affaires.
Mazarin, affermi après la paix des Pyrénées, avait tenu la reine mère en
dehors du gouvernement, et, sur son lit de mort, il avait engagé Louis
XIV à en user de même. Fouquet, au contraire, flatta Anne d'Autriche et
lui laissa entrevoir qu'elle régnerait, s'il devenait premier ministre.
Les propositions suivantes, écrites de la main même du
surintendant[879], étaient destinées à être mises sous les yeux de la
reine mère, et devaient être développées, selon toute probabilité, par
un de ses confidents vendus à Fouquet[880]: «On ne veut point que la
bonté qu'elle a lui soit à charge; on aime mieux prendre tout sur soi
que de la commettre. Si on a quelques sentiments ou quelque conduite
qu'elle n'approuve pas, on lui demande en grâce de le dire. Un mot
réglera tout sur le pied qu'il lui plaira. On la conjure d'accorder sa
confiance et de faire connaître toutes les choses qu'elle affectionnera,
de quelque nature qu'elles soient, et celles qu'elle voudra faire
réussir sans y paraître, et on demande cela avec la plus grande instance
du monde, n'ayant point de plus forte passion que de rendre quelque
service agréable, et le zèle n'empêchera pus que l'on ait la discrétion
nécessaire. Tout le monde appréhende la domination nouvelle de M. le
Prince[881], et que Son Éminence ne puisse résister à ses
flatteries[882], et que l'on ait le déplaisir de le voir, sous divers
prétextes, triompher de ceux qui ont servi longtemps contre lui. Secret
et dissimulation, sans exception, à tout le monde. M. Le Tellier vit
fort honnêtement en apparence, mais peut avoir jalousie et craindre que
sa faveur n'aille d'un autre côté. Si elle trouve bon qu'on lui rende
compte de ce qu'on apprend, ou s'il y a quelque chose dont elle désire
savoir la vérité, en s'ouvrant un peu, on tâchera de la satisfaire.»
Nous ignorons quelle fut la réponse de la reine mère à ces insinuations;
mais d'autres documents de l'époque font supposer qu'elle ne les
repoussa pas complètement. Cette princesse avait souvent besoin
d'argent, et le surintendant lui ouvrait le trésor public. Pendant que
l'abondance régnait chez Fouquet, les palais royaux présentaient
l'aspect de la détresse. C'est Louis XIV lui-même qui nous l'apprend
dans ses _Mémoires_. Anne d'Autriche n'eut pas la force de résister à
des offres si séduisantes pour une princesse avide de pouvoir et
d'argent. Le marquis de Brancas, qui devint bientôt son chevalier
d'honneur, et le comte de Grave, qui avait un rang officiel dans la
maison de Monsieur, frère du roi, recevaient déjà des pensions de
Fouquet. Le second fut chargé de distribuer six cent mille livres par an
à la reine mère, à Monsieur et à Madame. C'est ce qu'atteste une lettre
de la comtesse de Maure, Anne Doni d'Attichy. Cette dame, qui avait un
certain rang parmi les beaux esprits de l'époque, et qui était en
correspondance habituelle avec la marquise de Sablé, lui parle de
l'interrogatoire de M. de Grave, qui, après l'arrestation de Fouquet,
fut appelé devant les commissaires de la chambre de justice pour rendre
compte de l'argent qu'il avait reçu du surintendant. Fouquet n'est pas
nommé dans cette lettre; mais il ne peut être question que de lui. Quel
autre aurait pu répandre ainsi l'or à pleines mains[883]? «Ne savez-vous
pas, écrit la comtesse de Maure à la marquise de Sablé, ce qu'a produit
l'interrogatoire de Grave[884]? Il a dit qu'il avait reçu longtemps
cinq cent mille francs; mais qu'il ne pouvait dire qu'au roi ce qu'il en
avait fait, et l'on dit qu'il les a donnés à la reine mère, à Madame et
à Monsieur, et que depuis cela la reine mère paraît tout altérée. Pour
moi, je ne trouve rien de plus pauvre que d'avoir voulu recevoir deux
cent mille francs de cet homme, en manière de présent; car c'est bien
ainsi, puisqu'elle ne l'a pas dit au roi, et je trouve épouvantable que,
les ayant pris, elle se soit laissé porter à être contre lui, du moins
sans les rendre. S'il a fallu qu'elle consentît à sa perte, j'aurais
voulu lui rendre, disant: «_Je me suis repentie d'avoir pris cela sans
le su du roi_.» Mais, vraiment, si elle avait été la vraie cause de sa
perte, comme vous savez qu'on l'a tant dit, ce serait bien encore autre
chose; mais, selon qu'on peut démêler tout cela, on trouve qu'elle a
résisté au roi quelque temps, et puis qu'elle s'est rendue (cela
s'appelle), quand elle a été gagnée par madame de Chevreuse[885].»
Fouquet ne se borna pas à acheter la faveur d'Anne d'Autriche, il voulut
connaître ses secrets les plus intimes en corrompant son confesseur. Un
des agents de Fouquet s'en chargea. Les lettres par lesquelles il
transmet au surintendant les révélations du cordelier, confesseur de la
reine mère, nous ont été conservées[886]. Elles sont curieuses par les
détails qu'elles donnent sur les relations d'Anne d'Autriche avec le
roi, et sur les intrigues de la cour. La première est du 2 avril 1664,
et prouve qu'à cette époque Louis XIV conservait encore pour Marie
Mancini un amour que les deux reines s'efforçaient en vain de déraciner:
«Je n'ai rien su du cordelier depuis ma dernière lettre; mais j'appris
hier au soir, de la personne qui connaît le père Annat[887], que la
reine mère et la reine l'avaient envoyé chercher pour tâcher à détourner
le roi de l'inclination qu'il a pour mademoiselle Marie Mancini[888],
comme d'une chose mauvaise; qu'il en a parlé au roi, qui promit de
suivre son conseil, et qui, depuis, à ce qu'on m'a assuré, n'avait pas
paru si ardent pour elle. Car, sur plusieurs petites grâces qu'elle lui
avait demandées, il avait remis à lui répondre dans quelques jours. Ce
qui fit paraître que, n'ayant osé la refuser tout à fait, il a pris un
milieu, et a été, du moins apparemment, retenu par ce qui lui en avait
été dit.
«Voilà ce que j'aurais dit à monseigneur si j'avais eu l'honneur de le
voir ce matin. Je n'aurais rien à y ajouter qui méritât la peine d'être
lu, si je n'étais comme forcé de lui dire, par l'envie que j'ai de lui
plaire, que je m'estimerai le plus heureux de tous les hommes si le
zèle et la fidélité inviolable que j'ai voués à son service et si ce que
je fais présentement lui est agréable; je suis au moins assuré que, si
le caractère de mon peu d'esprit n'est aussi relevé ni aussi capable que
je le souhaiterais pour lui rendre mes très-humbles services, du moins
ma manière est entièrement opposée à l'inconsidération et à
l'étourderie, et que j'ai en quelque sorte ce bonheur d'être par là
moins indigne d'avoir quelque part en son estime.»
La résolution du roi de tenir sa mère éloignée du gouvernement est
nettement marquée dans une lettre du 22 avril: «Le père cordelier dit
hier à la personne dont j'ai parlé à monseigneur que la reine mère lui
avait conté un mécontentement qu'elle avait eu du roi sur ce que l'autre
jour, entrant fort brusquement dans sa chambre, il lui fit reproche de
ce qu'elle avait prié M. de Brienne de quelque affaire, et qu'il lui dit
en propres termes et fort en colère: «Madame, ne faites plus de
pareilles choses sans m'en parler[889].» Qu'à cela la reine ne répondit
rien et ne fit que rougir. Il a encore dit que Monsieur se plaignait et
qu'il avait dit depuis à quelqu'un que le roi le traitait comme un
chien.
«Au reste, il assure que la reine mère croit que M. le Prince pense fort
à se mettre dans les affaires; qu'elle dit avoir remarqué une patience
extrême en lui pour faire sa cour; que le roi l'estime fort, et que sur
toutes les choses qu'il fait il demande aux gens si M. le Prince les
approuve. Il est même très-constant qu'il tâche à cabaler. Il a été voir
ce bonhomme de cordelier, et la reine mère, quoiqu'elle ait une furieuse
défiance de lui, l'aimerait encore mieux que rien; car il la recherche.
Je tâcherai d'écrire quelque chose à monseigneur du père Annat; mais,
comme c'est un homme fort réservé, je n'ose rien promettre.
«J'oubliai à dire à monseigneur que, bien que le cordelier doive être
très-content de l'arrêt de Saintes, il ne témoigne en être obligé qu'à
la reine mère, qu'il prétend absolument l'avoir ordonné à monseigneur le
procureur général. Ainsi il ne le faut pas tant regarder comme un homme
entièrement affectionné, et je ne vois pas même qu'il y ait une grande
sûreté en lui ni qu'il prenne trop bien les choses: je n'écrirai plus
rien de lui à monseigneur de fort longtemps; car, comme les personnes
avec qui j'ai commerce ne sont pas à Fontainebleau[890], je n'aurai plus
moyen d'en savoir des choses si particulières. Cependant, si monseigneur
m'ordonne d'aller à la cour, comme je le connais assez, je pourrais
toujours en tirer quelque nouvelle. Je ferai en cela, comme en toutes
sortes de rencontres, ce qu'il lui plaira de me commander. Je le conjure
seulement de se souvenir que je ne souhaite rien avec plus de passion
que de lui plaire, et que n'ayant nulle affaire qui me retienne à Paris,
je serai avec un plaisir extrême en des lieux où je me puisse flatter de
quelque espérance de lui être agréable, et où je lui puisse faire
connaître avec quel attachement et quel respect je suis à lui.»
La correspondance resta, en effet, suspendue pendant deux mois avec la
personne qui s'efforçait de pénétrer les secrets du confesseur d'Anne
d'Autriche. Mais Fouquet entretenait auprès de la reine mère d'autres
espions qui ne cessaient de l'avertir de tout ce qui se passait dans son
intérieur. Anne d'Autriche avait de tout temps laissé beaucoup
d'influence aux personnes qui l'entouraient, à ses femmes de chambre
comme à ses dames d'honneur. Il y en avait même dont l'audace était
devenue proverbiale; telle était madame de Beauvais, cette Catherine
Belier, que la reine ne désignait que sous le nom de _Catau_. Cette
femme, d'une réputation plus qu'équivoque, était en relation avec les
principaux personnages du temps. Le chancelier Séguier en recevait des
avis sur la situation de la cour et les dispositions du roi[891]. Elle
s'insinuait dans ses bonnes grâces en lui parlant du crédit de son
petit-fils, le chevalier de Coislin, et en même temps lui demandait de
l'argent. C'était une de ces femmes dont l'esprit actif et intrigant a
besoin de se mêler à toutes les affaires. Comment serait-elle restée
étrangère au surintendant? Un double intérêt la portait vers lui: le
besoin d'argent et l'ambition. Nous avons déjà vu[892] avec quelle
chaleur un peu inconsidérée madame de Beauvais vantait devant la reine
mère l'évêque d'Agde, frère de Fouquet. Elle écrit au surintendant,
tantôt pour lui faire une recommandation au nom de la reine, tantôt
pour ses propres intérêts. Ainsi, du vivant de Mazarin, elle priait
Fouquet de procurer à son fils un avantage qui n'est pas spécifié dans
la lettre: «Je vois, lui écrivait-elle[893], et j'apprends de toutes
parts la bonté que vous avez pour moi, monsieur, de sorte que je ne sais
par où je dois commencer si Dieu ne me donne une occasion de vous en
faire paraître ma sensible reconnaissance, et je vous conjure d'en être
persuadé pour le reste de mes jours. M. de Guitry ne me parle d'autre
chose toute la journée, et me fait assez connaître comme quoi vous
agissez comme si c'était pour vous-même. Je sais que l'affaire ne dépend
que de vous, et comme je crois que c'est un avantage pour mon fils,
lequel est celui de mes enfants qui me tient le plus au cœur, je vous
supplie de juger combien je vous serai obligée si vous voulez bien
terminer la chose. M. le cardinal me demande tous les jours: _Eh! que
faut-il faire? je le ferai, dites-moi_. Enfin, je suis très-assurée
qu'il ne demande pas mieux. Faites-moi la grâce de me dire si vous
désirez qu'il vous en reparle.»
C'est madame de Beauvais qui recommande au surintendant les maisons
religieuses que protège la reine mère[894]: «J'ai toujours de bonnes
commissions, monsieur; mais je dois obéir. La reine, ma maîtresse, me
commanda hier fort tard de ne pas manquer de grand matin de vous écrire
ce mot pour prière de sa part, que dans la recherche que vous faites
faire des entrées de vin pour les religieux de Paris, elle vous prie de
faire augmenter[895] aux Petits-Augustins de la reine Marguerite. C'est
une chose qu'elle leur a promise de longue main et que je suis assurée
que vous lui ferez plaisir [d'accorder]. Il sera bon que [pour] la grâce
que vous leur ferez de l'augmentation, ils sachent que c'est Sa Majesté
qui vous les a recommandés, afin que cela ne porte point de conséquence
pour d'autres, et, comme ceux-là ne touchent pas le fonds qu'ils
devraient avoir du roi, vous les pouvez obliger sans conséquence. Vous
aurez la bonté de faire que M. de Grave[896] en rende réponse à la
reine.»
Les sollicitations d'argent, en son nom ou au nom de la reine, sont
l'objet le plus ordinaire de la correspondance de madame de Beauvais
avec Fouquet. Je me bornerai à citer une de ces lettres[897]: «La reine
me commanda hier en se couchant de vous faire, monsieur, un billet tout
nouveau pour le pauvre M. Richard, lequel, par son commandement et celui
du roi, avait fait par deux fois le voyage, et pour ce elle lui avait
fait donner une ordonnance de douze cents livres, laquelle, monsieur, je
vous ai envoyée avec un autre billet de moi. Mais je crains qu'elle ne
vous ait pas été remise. Vous aurez la bonté de me le faire dire par M.
de Grave ou par lui-même à la reine. Je suis, autant qu'on la peut être,
votre très-humble et très-obligée servante.»
On n'ignorait pas l'influence que madame de Beauvais exerçait sur la
reine mère et les pensions qu'elle recevait du surintendant. Gui Patin,
qui mêle dans ses lettres le faux et le vrai, dit, en parlant de Fouquet
et des impôts nouveaux qu'il se proposait d'établir[898]: «Il ne peut
autrement subsister dans sa charge, vu que du temps de Mazarin, il
n'avait qu'à donner au Mazarin, lequel tirait tant qu'il pouvait, mais
aujourd'hui il faut qu'il donne au roi, à la reine, et encore bien plus
à la reine mère, sa bonne patronne qui le maintient et le conserve
contre ses ennemis et envieux. On dit même qu'il est obligé de faire de
grands présents à ceux qui sont auprès d'elle, et surtout à madame de
Beauvais, qui est une harpie, et à plusieurs autres.»
Fouquet ne recevait pas directement les avis de madame de Beauvais. Il
se servait d'intermédiaires, tels que MM. de Brancas et de Grave. Nous
trouvons aussi dans ses papiers la preuve qu'une dame, remarquable par
son esprit et ses nombreuses relations, madame d'Huxelles, recevait les
nouvelles de la cour par madame de Beauvais, et les lui communiquait.
Madame d'Huxelles était fille elle-même d'un ancien surintendant, le
président Le Bailleul. Saint-Simon, qui la connut dans sa vieillesse,
l'a caractérisée en quelques mots[899]: «C'était une femme de beaucoup
d'esprit, qui avait eu de la beauté et de la galanterie, qui avait été
du grand monde toute sa vie, mais point de la cour. Elle était
impérieuse, et s'était acquis un droit d'autorité. Des gens d'esprit et
de lettres et des vieillards de l'ancienne cour s'assemblaient chez
elle, où elle soutenait une sorte de tribunal fort décisif.»
Madame d'Huxelles ne se bornait pas à communiquer au surintendant les
nouvelles données par madame de Beauvais. Elle les discutait et les
contrôlait avec autorité. En même temps elle était en relation avec un
certain nombre de financiers et de gens de la chambre des comptes. Elle
s'efforçait de les unir étroitement avec le surintendant, et, lorsque
des dissentiments s'élevaient entre eux, elle travaillait à les calmer.
Elle écrivait à Fouquet, le 13 mai[900]: «Je pars pour m'en aller à
Magni, bien en peine de savoir comme vous avez pris tout ce que je vous
ai mandé. Je vous assure, monsieur, que c'est avec grande douleur que je
vois le peu de satisfaction que vous témoignez avoir de gens qui ne
paraissent pas avoir eu dessein de se brouiller avec vous. Je fais tout
mon possible pour leur faire entendre qu'assurément vous n'étiez pas
d'humeur à commencer. M. Tubeuf[901] m'a dit que, pour le premier
article de votre lettre, il ne savait qu'une affaire qui ne regardait
point le roi, _mais bien un nommé Louis Michel, qui demandait un
remboursement de sept cent mille livres, au rapport de M. Tarteron_; que
si M. Bruant, qui était présent lorsqu'on en parla, lui en eût dit un
mot de votre part, il n'eût pas été contraire, mais qu'il n'en parla à
personne de la Chambre; que, lorsque _vous avez voulu avoir deux
domaines de la reine en Bretagne_, il l'avait fait sans en parler à la
reine; qu'il n'y avait rien qu'il n'ait fait pour mériter vos bonnes
grâces; qu'il voit bien que M. Bertillac[902] a pris des mesures avec
vous pour le perdre; qu'il aurait perdu le sens s'il avait pensé à faire
réussir les bruits qui ont couru; et, s'il se trouve qu'il en ait parlé
à personne, il ne veut jamais qu'on le tienne pour homme d'honneur.
Quant aux sommes immenses que vous dites qu'il vous demande, il m'assure
que vous en étiez convenu et qu'il avait travaillé à vous mener des gens
pour faire le prêt de Riom; mais qu'il fut fort surpris de voir changer
les choses et de ce que vous lui dites que vous ne pouviez rien faire
sans parler à M. Bertillac; que M. Jeannin étant présent dit qu'il
avait, depuis trois jours, l'ordonnance de M. Bertillac; il avoue que
dans le moment il fut si étonné, qu'il sortit de votre chambre et s'en
alla à la reine lui faire ses plaintes et lui dire que, si M. Bertillac
faisait sa charge, il ne pouvait plus se mêler de ses affaires. La reine
lui dit qu'elle vous en parlerait. Il revint à Paris avec MM. de Maisons
et de Bertillac. Ils reparlèrent de l'affaire ensemble. Il dit qu'il
connut bien que M. de Bertillac n'était pas de ses amis.
«Il m'a dit qu'il avait vu madame de Beauvais, à qui il avait fait ses
plaintes. Je n'entends rien à toute la manière des gens. Elle lui dit
d'une façon, et je crois qu'elle vous parle d'une autre. Je ne suis pas
persuadée qu'il ait rien fait contre votre service. Je vous mande toute
notre conversation; je ne me suis point engagée de vous l'écrire. Vous
en userez comme il vous plaira. Je vous supplie de me faire la justice
de croire que je n'y prends aucun intérêt que le vôtre, et que, lorsque
je vous en ai écrit avec empressement, ce n'a été que dans la crainte
que cela fit des affaires. Faites-moi l'honneur de me mander quelle
conduite vous voulez que j'y tienne; et soyez persuadé que mes
sentiments sont sincères; que j'ai pour vous toute la fidélité que je
dois à la personne du monde à qui je suis le plus.»
Une seconde lettre, en date du 19 mai[903], parle surtout de relations
avec des membres de la magistrature: «M. de Moussy[904] a mis l'arrêt au
greffe, comme vous l'avez désiré. Je crois que vous devez compter sur
lui dans les occasions. M. Miron[905] avait été pour vous dire adieu, et
vous rendre compte du mariage de mademoiselle Miron. Il ne put vous
voir; il vous en écrit et adresse ses lettres à M. de Charrost, qui doit
vous les avoir rendues. Je crois que c'est une bonne affaire. C'est un
homme qui a de l'esprit, et fort estimé dans sa compagnie; il vous sera
une augmentation de serviteurs. Il m'a bien témoigné qu'il chercherait
les occasions de vous rendre ses services.
«J'ai dit à M. de Novion ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire;
il s'en tient extrêmement obligé et ne se brouillera point avec vous.
J'ai vu une lettre que vous avez écrite à M. de Chalin[906]; je l'ai
trouvée admirable. Il faut avouer que vous êtes incomparable en toute
votre conduite. Je lui dis qu'il devait en faire un bon usage et voir
que vous aviez raison; qu'assurément vous aviez bien fait des ingrats.
Je ne sais ce qu'il vous mandera.
«Tout est assez calme ici[907]: les plus habiles souhaitent la
continuation de votre emploi et disent que vous êtes le seul capable de
conseiller le bien et de l'exécuter. Tous les bruits qui ont couru ne
vous ont pas été si fâcheux que l'on a cru. Je me trouvai l'autre jour
parmi des gros marchands, qui me dirent que vous êtes capable de
remettre les choses _dans l'ordre; que les autres sont trop avares et
qu'ils gâteront tout par leur ménage_[908]. Ce discours me donna de la
joie de les entendre raisonner sur votre conduite. Je vis bien que vous
étiez aimé; tout cela ne paraît rien à des gens; mais pour moi, qui fais
cas de votre réputation, ce m'est quelque chose. Cela s'écrit dans les
pays étrangers et fait son effet dans les temps. Je vous mande le bien
et le mal sans nul déguisement, étant votre très-humble servante.
«On attend des nouvelles de madame de Beauvais, qui doit écrire toutes
choses.»
Anne d'Autriche, entourée de personnes vendues au surintendant, recevant
elle-même ses présents et sollicitant sans cesse des gratifications pour
ses créatures, fut pendant plusieurs mois un auxiliaire utile, une
vraie patronne pour Fouquet, comme dit Gui Patin. Ce fut seulement en
juillet 1661, dans le voyage qu'elle fit à Dampierre, que ses
dispositions changèrent, et qu'elle passa dans le camp des ennemis du
surintendant.