Color verus, corpus solidum et succi plenum.»

Ainsi, d'après la citation même de Racine, l'éclat du teint, qui n'avait

pas besoin des artifices de la parure, les charmes de la jeunesse et de

la santé, se réunissaient pour faire de ces filles de la reine des

modèles d'une beauté parfaite.

Fouquet s'y laissa séduire et s'efforça en même temps de faire de

mademoiselle du Fouilloux un auxiliaire de sa politique. Nous avons déjà

vu une jeune fille[852] mettre la finesse et les grâces de son esprit au

service des vues ambitieuses du surintendant. Je n'insisterai pas sur

les relations de mademoiselle du Fouilloux et de Fouquet. Il est

difficile de supposer que le voluptueux surintendant et une jeune fille

célèbre pour sa beauté et de mÅ“urs légères n'aient traité que des

questions politiques dans leurs fréquentes entrevues, constatées par la

correspondance de l'entremetteuse. On voit même que cette femme a la

précaution d'éviter que mademoiselle du Fouilloux n'aille chez Fouquet

en même temps que mademoiselle de Menneville. Elle écrivait au

surintendant[853]: «Mademoiselle du Fouilloux m'a dit qu'elle ne pouvait

vous aller parler aujourd'hui, parce qu'elle est obligée d'aller avec

Madame à la chasse. Elle m'a dit de savoir de vous quelle heure vous

sera la plus commode demain, à deux heures après-midi ou à quatre

heures; car elle n'y pourra aller qu'à l'une ou l'autre de ces

heures-là. Pour la personne que vous savez[854], je crois qu'il n'est

pas à propos qu'elle aille chez vous avec Fouilloux. Assurément elles

nuiraient l'une à l'autre; il faut qu'elles y aillent séparément. Je

crois que Fouilloux ira seule avec une gouvernante. Que je sache, s'il

vous plaît, demain matin l'heure qui vous sera la plus commode.»

Ce qui est établi par cette lettre et par bien d'autres, c'est que

mademoiselle du Fouilloux avait des entrevues avec Fouquet, et il est

prouvé d'ailleurs que cette personne, qui joignait le goût du solide et

du positif à un ardent esprit d'intrigue, recevait une pension du

surintendant. L'entremetteuse était chargée de la toucher et de la lui

transmettre. «Je vous dirai, écrivait-elle à Fouquet[855], que j'ai vu

Fouilloux prête à me prier de trouver moyen de vous dire, comme de mon

chef, que je savais bien que vous lui feriez un grand plaisir, si sur la

pension de cette année vous lui vouliez avancer cent pistoles.»

En se vendant à Fouquet, mademoiselle du Fouilloux avait cherché, en

fille prudente et avisée, à s'assurer un mari pour l'époque où elle

voudrait faire une fin. Elle avait jeté les yeux sur un des seigneurs de

la cour, personnage de noble famille et d'humeur débonnaire, le marquis

d'Alluye (Paul d'Escoubleau). Elle sut l'enivrer et le fasciner au point

de le tenir pendant près de dix années sous son empire. Dès le temps du

voyage de Louis XIV à Lyon, en 1658, elle entretenait avec lui des

relations qui étaient connues de toute la cour[856]. Comme la famille du

marquis d'Alluye s'opposait à son mariage avec une personne sans fortune

et d'une conduite justement suspecte, il fallut attendre jusqu'en 1666,

époque où la mort de Charles d'Escoubleau, père du marquis, leva le

principal obstacle[857]. Dans cet intervalle, mademoiselle du Fouilloux

ne cessa de veiller sur le marquis; les espions du surintendant étaient

à ses ordres et lui rendaient bon compte de la conduite de Paul

d'Escoubleau. «J'ai dit à mademoiselle du Fouilloux, écrivait

l'entremetteuse à Fouquet, ce que vous m'avez mandé touchant le marquis

d'Alluye. Elle m'a priée d'aller vous trouver, à quelque prix que ce

fût, et de vous supplier, de sa part, de savoir si c'est lui qui cherche

à se marier: que tous les jours il lui écrit des lettres du contraire,

où il lui fait mille protestations d'amitié; que, pour son père, elle

sait qu'il fait tout ce qu'il peut pour l'obliger à se marier. C'est

pourquoi elle vous supplie de vous informer lequel c'est qui fait les

pas pour cela et de qui l'on parle.»

Mademoiselle du Fouilloux ne rendait pas à Fouquet moins de services

qu'elle n'en recevait. Le surintendant l'employa particulièrement pour

décider le marquis de Richelieu à céder la charge de général des galères

au marquis de Créqui, gendre de madame du Plessis-Bellière. Fouquet

attachait une grande importance à cette affaire, par des raisons que

nous avons exposées plus haut[858]. Il s'agissait pour lui de s'emparer

de la flotte de la Méditerranée et d'ajouter à la puissance navale, dont

il disposait déjà, les galères de Toulon et de Marseille. L'affaire

parut d'abord difficile. Fouquet chargea mademoiselle du Fouilloux d'en

parler à mademoiselle de la Motte-d'Argencourt, une des filles de la

reine, qui avait grand crédit sur le marquis de Richelieu[859].

L'entremetteuse, rendant compte du résultat de ces démarches à Fouquet,

lui écrivait[860]: «Mademoiselle du Fouilloux m'a promis de faire tout

ce qu'elle pourrait humainement pour l'affaire que vous savez; mais elle

m'a dit que mademoiselle de La Motte n'avait pas sur M. de Richelieu le

pouvoir qu'il a sur elle; qu'il lui faisait faire une partie de ce qu'il

veut, et que, elle, n'en usait pas de même. Elle a même ajouté qu'il

n'y avait que deux jours que M. de Richelieu lui avait dit qu'il y

périrait ou qu'il aurait cette charge, et qu'il n'avait pas de l'argent

rien que pour les galères; mais qu'il en avait encore pour le

gouvernement du Havre, et que l'argent pour tout cela était tout prêt.

Il l'avait même priée de parler encore à madame la Comtesse pour lui,

mais qu'à votre considération elle (mademoiselle de La Motte) ne le fera

pas, et qu'au contraire elle fera tout ce qu'elle pourra pour détourner

les bons sentiments que madame la Comtesse a pour M. de Richelieu. Car

elle m'a dit de vous avertir que madame la Comtesse se déclare fort pour

M. de Richelieu contre M. de Créqui. Elle a ajouté que madame de

Beauvais[861] fait tout ce qu'elle peut envers la reine mère. Elle m'a

priée de vous aller avertir de toutes ces choses, et de vous assurer

qu'il n'y avait rien qu'elle ne fit pour vous et qu'elle y fera tout ce

qu'il se pourra dans cette rencontre, comme en tout ce à quoi vous

voudrez l'employer. Mais elle vous prie que tout ce qu'elle vous fera

dire soit fort secret, et elle ne veut pas que qui que ce soit autre que

moi sache qu'elle a relation avec vous. Elle m'a dit de vous voir tous

les jours si cela se peut et que je sache ce que vous voudrez qu'elle

dise et fasse, et par même moyen elle me dira ce qu'elle apprendra. Elle

m'a répété qu'elle a peur que vous n'ayez pas satisfaction dans cette

affaire.

«Pendant mon absence elle était dans la plus grande peine du monde que

je fusse de retour pour vous dire, de sa part, que vous fissiez grande

civilité à madame la comtesse de Soissons; que vous ayez cent petites

complaisances pour elle, et elle m'a dit de vous dire que elle ne vous

mandait pas cela sans raison et que dans peu elle me les dirait pour

vous les répéter. En vérité, elle m'a parlé tout à fait de bonne façon.»

Cette lettre se termine comme la plupart des billets de l'entremetteuse

par une demande d'argent: «Mademoiselle du Fouilloux m'a assuré que de

tout l'argent que vous lui avez fait donner, elle n'en a pas payé un

sou, et elle a tout joué.»

Quelques jours après, la même personne écrivait encore à Fouquet[862],

pour lui annoncer que l'affaire paraissait en meilleure voie. Elle ne

manque pas d'insister sur les services rendus au surintendant par

mademoiselle du Fouilloux et la comtesse de Soissons. «J'ai vu

mademoiselle du Fouilloux, qui m'a dit qu'elle avait parlé à madame la

Comtesse, et qu'elle vous promettait qu'elle ne serait point contre vos

sentiments. Elle lui parlera encore aujourd'hui. Elle m'a dit de vous

dire qu'elle avait su de mademoiselle de La Motte que le marquis de

Richelieu lui a dit qu'il avait présentement cinq cent mille livres, et

qu'il lui fallait encore deux cent mille livres; qu'il était allé à

Paris pour les trouver, si bien que comme cela il n'a pas trop son

argent comptant. Elle croit même qu'il en a encore moins qu'il ne dit.

Le marquis de Richelieu est de retour de cette après-dînée[863]. Elle

dit qu'elle lui parlera encore ce soir et qu'elle en tirera ce qu'elle

pourra, et, comme elle part demain matin pour aller à Paris, elle m'a

dit que, s'il y avait quelque chose de conséquence, elle me laisserait

un billet pour vous.

«Mademoiselle du Fouilloux m'a fait entendre qu'elle était dans la

confidence du roi et de Madame, et que le roi lui avait témoigné qu'il

était fâché de ce qu'elle allait à Paris et lui avait dit jusqu'à trois

fois qu'elle ne manquât pas de revenir jeudi. Vous savez que le roi n'a

jamais aimé personne qu'il n'ait voulu qu'elle fût de la

confidence[864], si bien que je crois qu'il en est ici de même; elle m'a

chargée aussi de vous dire que, si vous souhaitez de faire dire quelque

chose, soit touchant cette charge ou autre chose, par Madame au roi,

qu'elle le fera, sans que vous y paraissiez en rien. Enfin elle m'a dit

tout ce qui pouvait se dire là-dessus. Elle a ajouté que, si elle voyait

qu'il fût à propos, elle intéresserait mademoiselle de La Motte de

quelque chose.»

L'affaire particulière dont Fouquet s'occupait alors, et pour laquelle

il avait employé mademoiselle du Fouilloux, réussit. Le marquis de

Richelieu vendit au marquis de Créqui la charge de capitaine général des

galères, moyennant une somme de deux cent mille livres, qui fut payée

par Fouquet. Mademoiselle de La Motte d'Argencourt, dont il a été

plusieurs fois question dans cette négociation, avait comme mademoiselle

du Fouilloux une réputation de beauté et de grâce. Loret l'a célébrée

dans sa lettre du 19 janvier 1658:

Et la mignonne d'Argencour.

Nouveau miracle de la cour.

Avec des douceurs sans pareilles.

Faisait adorer ses merveilles.

Et soumettait, par ses beautés.

Cent précieuses libertés.

L'éclat des amours du marquis du Richelieu et de mademoiselle de La

Motte entraîna quelques mois plus tard la disgrâce de cette fille de la

reine. Cet événement est raconté dans une des lettres trouvées dans la

cassette de Fouquet. «Il ne s'est rien passé de considérable en cette

cour, depuis que vous en êtes parti, que le congé donné à mademoiselle

de La Motte par la reine mère. Ce fut M. de Guitry[865] qui eut ordre de

le lui dire la veille du départ du roi. La reine mère souhaitait que la

chose se fît sans éclat et que La Motte se retirât sous prétexte de

maladie ou quelque autre raison. Mais elle fut chez madame la Comtesse

le lendemain de bon matin, et, après avoir appelé madame de Lyonne au

conseil, il fut résolu qu'on engagerait la reine à prier la reine mère

en sa faveur. Cette résolution prise, on chercha les moyens d'engager la

reine à faire cette prière. On crut que la voie de Molina[866] était la

meilleure; on la prit, et l'abbé de Gordes fut dépêché vers elle. Il

s'acquitta fort heureusement de son message. Molina promit de s'employer

de tout son pouvoir et de faire agir la reine. En effet, comme la reine

mère revenait de la promenade, elle fut priée de la part de la reine

d'entrer dans son appartement seule, et y étant, la reine la pria avec

des termes pressants de pardonner à La Motte. Elle lui dit qu'elle

savait bien qu'elle n'aimait pas la galanterie; que si, après ce pardon,

La Motte ne vivait pas avec la dernière régularité et ne servait pas

d'exemple aux filles de la reine mère et aux siennes, elle serait la

première à prier la reine mère de la chasser. Et voyant que toute cette

éloquence était inutile, elle fit sortir La Motte tout en pleurs de son

cabinet où elle avait été enfermée toute l'aprés-dînée, qui vint se

jeter aux pieds de la reine mère, qui craignant de s'attendrir, ou,

comme elle a dit depuis, ne voulant pas lui reprocher sa mauvaise

conduite, passa dans le grand cabinet de la reine et fut entendre une

très-mauvaise comédie espagnole.

«Depuis, La Motte a fait prier la reine mère par la reine de souffrir

qu'elle se retirât au Val-de-Grâce; ce qui lui a été refusé par la reine

mère, parce qu'elle a dit qu'il y allait trop de monde, et on la met à

Chaillot.

«Le sujet de sa disgrâce est conté diversement. Les uns disent qu'elle a

écrit une lettre où elle traite le marquis de Richelieu de traître et de

perfide pour l'avoir abandonnée, et que cette lettre a été interceptée.

Les autres que le marquis a voulu se rengager dans ce même commerce avec

elle et qu'on l'a appréhendé; qu'il lui a écrit une lettre plus tendre

que toutes celles qu'il avait écrites autrefois et qu'on a su qu'il

l'avait écrite. On fait d'étranges contes d'elle, et c'est ce qui fait

qu'elle veut entrer dans un couvent que la reine mère lui choisira,

parce que, autrement, elle ne pourrait se justifier.»

Je n'ai pu reconnaître l'écriture de la personne qui écrit ces nouvelles

au surintendant. Il ne serait pas impossible que ce fût mademoiselle du

Fouilloux elle-même. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne cessa pendant

toute cette époque de donner des renseignements à Fouquet sur l'état de

la cour et sur les intrigues amoureuses de Louis XIV. Afin de vendre

plus cher ses services, l'entremetteuse ne manquait pas de répéter sans

cesse à Fouquet que mademoiselle du Fouilloux était de toutes les

confidences du roi, et qu'elle partageait tous ses plaisirs. Elle

insistait avec un soin particulier sur les scènes qui pouvaient donner

au surintendant une haute idée du crédit de mademoiselle du Fouilloux et

de son influence sur Louis XIV; témoin le passage suivant[867]: «J'ai vu

mademoiselle du Fouilloux, qui m'a dit que mardi le roi s'enferma avec

Madame, madame la Comtesse, madame de Valentinois et les filles de

Madame, et ne voulut qu'aucun homme ni d'autre personne y fût. Elle me

dit qu'ils firent mille folies, jusqu'à se jeter du vin les uns aux

autres; que le roi lui parla fort et lui témoigna mille bontés; qu'elle

vous assure que ce ne sera rien que La Vallière, et que tout le tendre

va a Madame. Elle m'a dit que le roi a la dernière confiance en madame

la Comtesse, et qu'il lui dit les choses les plus particulières, même

touchant les reines, et cent autres choses de cette force; qu'il n'y a

que deux jours l'on parla fort de vous au roi, lui en disant cent

biens, et elle a ajouté que ce ne fut pas elle qui en dit le moins.»

Cette lettre prouve que mademoiselle du Fouilloux fut dupe, aussi bien

que Fouquet et la plus grande partie de la cour, de la dissimulation de

Louis XIV. On le croyait épris de sa belle-sÅ“ur la duchesse d'Orléans,

et en réalité c'était une des filles d'honneur de Madame, la tendre et

gracieuse La Vallière, qui avait tout son amour. Une passion vive et

sincère, jointe à la dignité de son caractère, que blessaient ces

orgies, sauva Louis XIV de la vie molle et voluptueuse où la comtesse de

Soissons et quelques filles de la reine auraient voulu l'enchaîner. On

le croyait sous le charme et comme captif dans ces jardins d'Armide;

mais il les traversait sans danger. L'amour vrai et profond le

préservait de la débauche. Il faut d'ailleurs distinguer avec soin les

personnes que réunit et semble confondre cette honteuse correspondance.

Henriette d'Angleterre, dont il est souvent question sous le nom de

Madame, est loin de ressembler à la comtesse de Soissons: Olympe Mancini

était ambitieuse et violente dans ses passions; elle ne recula pas

devant le crime, et fut plus tard gravement compromise dans l'affaire

des poisons. Henriette d'Angleterre, élevée dans l'exil, d'une santé

délicate, d'une sensibilité exquise, d'un esprit charmant et cultivé, ne

connut jamais les entraînements de l'ambition et de la débauche. Elle

aimait à plaire et y réussissait. Entourée de jeunes courtisans habitués

à l'audace et au succès, elle n'eut pas toujours la prudence et la

réserve qui l'auraient mise au-dessus du soupçon; mais on ne saurait

comparer la légèreté de sa conduite à la licence de celle de madame la

Comtesse.

Henriette d'Angleterre, qui avait épousé, à la fin de mars 1661,

Philippe de France, duc d'Orléans, paraissait recherchée par Louis XIV,

et il ne fut bruit à la cour que de cette galanterie; mais, en réalité,

Madame n'était que le prétexte. Les hommages du roi s'adressaient à une

des filles d'honneur de Henriette, Louise de La Baulme le Blanc,

marquise, et plus tard duchesse de La Vallière. Cette jeune fille, moins

brillante et moins spirituelle que la plupart des beautés du cercle de

madame la Comtesse, avait un charme particulier. C'est pour elle que

semble avoir été fait le vers de l'_Adonis_ de la Fontaine:

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

Pendant les premiers temps, la société de madame la Comtesse ne voulut

pas croire à la passion du roi pour cette jeune fille, d'une beauté

médiocre et d'un esprit insignifiant. On ne vit dans l'empressement de

Louis XIV auprès de mademoiselle de la Vallière qu'un moyen ingénieux de

cacher son amour pour sa belle-sÅ“ur. C'était ce que soutenait

mademoiselle du Fouilloux. Mais, lorsqu'on reconnut que le roi aimait

réellement mademoiselle de La Vallière, il y eut dans le cercle intime

de la comtesse de Soissons un véritable déchaînement contre la fille

d'honneur de Madame. Mademoiselle du Fouilloux était des plus violentes.

«Elle se mit à me parler de mademoiselle de La Vallière, écrit

l'entremetteuse à Fouquet[868], et, pour vous dire le vrai, je vis fort

qu'elle doit enrager de n'être point en cette confidence-là. Elle

déclama fort contre mademoiselle de La Vallière, disant que ce n'était

pas son coup d'essai, et qu'elle on avait fait bien d'autres; et, par

tout ce qu'elle me dit, je vis bien qu'elle en veut faire dire quelque

méchant discours au roi, afin que cela l'en dégoûte. Elle me dit qu'il

n'y a rien que La Vallière n'ait mis en pratique pour faire que le roi

en fût amoureux, et que, si d'autres avaient voulu faire la moitié de

ces avances, elle ne l'aurait pas eu.»

Madame la Comtesse et ceux qui l'entouraient n'épargnèrent ni perfides

insinuations ni complots habilement traîné pour détourner Louis XIV de

sa passion naissante. N'ayant pu y réussir, ils fabriquèrent une lettre

écrite en espagnol et destinée à dévoiler à la reine[869] les amours du

roi. Cette lettre tomba entre les mains de Louis XIV; et, comme il ne

tarda pas en connaître les auteurs, il rompit complètement avec cette

dangereuse cabale qui avait prétendu le dominer; madame la Comtesse,

Vardes et leurs complices, furent chassés de la cour. Cependant ils

obtinrent plus tard la permission d'y revenir, et, si l'on veut se faire

une idée du danger qu'eût présenté pour la France le règne de ces

intrigants qui ne reculaient devant aucun crime pour atteindre le but de

leur ambition, il faut voir comment se termina la vie de ces femmes qui

paraissaient si brillantes et si spirituelles en 1661. Mademoiselle du

Fouilloux réussit, après la chute de Fouquet, à se maintenir dans les

bonnes grâces du roi: elle est citée dans une lettre de Louis XIV à

Colbert, en date du mois de mai 1664[870], au nombre des dames de la

cour admises à la loterie royale. En 1667, délivrée enfin du père du

marquis d'Alluye, non sans soupçon d'avoir hâté sa mort, elle put

épouser le mari qu'elle s'était assuré depuis longtemps.

Toujours intimement liée avec la comtesse de Soissons, elle fut

compromise avec elle dans l'affaire des poisons, et fut entraînée

presque malgré elle hors de France. Madame de Sévigné nous fait assister

à cette scène[871]: «Pour madame la comtesse de Soissons, elle n'a pu

envisager la prison. On a bien voulu lui donner le temps de s'enfuir si

elle est coupable. Elle jouait à la bassette mercredi: M. de

Bouillon[872] entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit

qu'il fallait sortir de France ou aller à la Bastille. Elle ne balança

point, elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent

plus. L'heure du souper vint; on dit que madame la Comtesse soupait en

ville. Tout le monde s'en alla persuadé de quelque chose

d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de paquets: on prit de

l'argenterie, des pierreries; on fit prendre des justaucorps gris aux

laquais, aux cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit

placer auprès d'elle, dans le fond, la marquise d'Alluye, qu'on dit qui

ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit

à ses femmes qu'elles ne se missent point en peine d'elle, qu'elle était

innocente; mais que ces coquines de femmes[873] avaient pris plaisir à

la nommer: elle pleura. Elle passa chez madame de Carignan, et sortit de

Paris à trois heures du matin. On dit qu'elle va à Namur.»

Madame d'Alluye était accusée, dans ce triste procès, d'avoir empoisonné

son beau-père. Mais, soit faute de preuves, soit indulgence de la cour

qui craignait de trouver trop de coupables, on lui permit de rentrer en

France. Elle y vécut jusqu'à une extrême vieillesse, toujours occupée

d'intrigues. Elle s'attacha à Monsieur, frère de Louis XIV, et sa maison

resta jusqu'à la fin le rendez-vous de toutes les galanteries de la cour

et de la ville[874]. Elle mourut à plus de quatre-vingts ans, telle

qu'elle avait vécu; elle retrouvait au Palais-Royal, qu'elle habitait

pendant la régence[875], les habitudes de licence de sa jeunesse, et un

règne tel qu'elle l'avait souhaité à Fouquet. Heureusement pour la

France, elle avait été trompée dans ses espérances.

Que serait devenu Louis XIV, si la fermeté de son caractère et la

passion qu'il éprouvait pour mademoiselle de la Vallière ne l'eussent

soustrait à l'empire de ces femmes perverses? Enivré de plaisirs, il eût

puisé à longs traits dans cette coupe des voluptés l'oubli de ses

devoirs et de sa dignité. Il serait tombé au rang de ces rois fainéants,

qui abandonnèrent à des ministres souvent incapables ou corrompus le

soin du gouvernement. Voilà ce que rêvait Fouquet: un jeune prince

endormi dans les plaisirs et lui confiant l'administration du royaume.

On ne peut envisager sans effroi le chaos où serait tombée la France

sous un pareil gouvernement: ruine des finances, épuisement et misère du

peuple, troubles et révolutions, tel en aurait été le résultat

inévitable. Heureusement le roi de vingt-deux ans trompa les prévisions

d'une cour corrompue, et brisa les fers dont elle croyait l'enchaîner,

sans qu'elle soupçonnât même qu'il échappait à sa domination.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 147 / 211 题