--1659--
Pendant son séjour à la cour, Fouquet cherche à s'assurer de
nouveaux partisans.--Son frère, l'évêque d'Agde, est nommé aumônier
du roi.--Fouquet gagne Bartet.--Origine et caractère de ce
dernier.--Sa vanité.--Son aventure avec le duc de Candale.--Erreur
de Saint-Simon à son égard.--Bartet resta jusqu'à la mort de
Mazarin un de ses confidents intimes; il l'avertissait de toutes
les intrigues de cour.--Lettres qu'il écrivait de Bordeaux et de
Toulouse au cardinal, pendant que ce dernier négociait à
Saint-Jean-de-Luz.
Pendant son séjour à Bordeaux, Fouquet n'avait pas négligé de se
concilier de nouveaux partisans. Il avait placé près du roi, en qualité
d'aumônier, son frère l'évêque d'Agde. Madame de Beauvais, première
femme de chambre de la reine, était depuis longtemps dans ses intérêts,
et elle lit l'éloge du nouvel aumônier avec un empressement et une
emphase qui manquèrent de mesure et d'adresse. Bartet, un des
secrétaires du cabinet du roi, reçut une pension de Fouquet, et se donna
au surintendant avec une ardeur qu'atteste sa correspondance. Comme les
_Mémoires_ de Saint-Simon donnent sur Bartet des renseignements qui
manquent d'exactitude, il est nécessaire d'insister sur ce personnage,
de montrer quelle était alors son importance et quelles furent ses
relations avec Fouquet. Fils d'un paysan de Béarn, Bartet se fit
remarquer de bonne heure par un esprit souple, délié, insinuant et en
même temps entreprenant et audacieux[706]. Il ne tarda pas à s'élever
au-dessus de la condition de ses pères. Dans un voyage qu'il fit à Rome,
il trouva moyen de gagner la faveur de Casimir Wasa, qui devint roi de
Pologne et nomma Bartet son résident à la cour de France. Son esprit
plut à Mazarin, qui l'attacha à sa personne. Bartet le servit
fidèlement. Pendant la Fronde, il portait au cardinal les dépêches de la
reine Anne d'Autriche et rapportait les réponses de Mazarin. Il
rivalisa, à cette époque, de fidélité et de dévouement avec l'abbé
Fouquet[707]. Comme lui, il en fut récompensé après le triomphe du
cardinal, devint secrétaire du cabinet et eut, comme notre abbé, la
prétention d'aller de pair avec les plus grands personnages de la
cour[708]. Fier de l'appui de Mazarin, il osa lutter contre le duc de
Candale, fils du duc d'Épernon.
Le duc de Candale était, en 1655, un des plus brillants seigneurs de la
France. Sa beauté, sa magnificence et l'éclat de ses aventures l'avaient
mis en renom auprès des dames. Bartet, son rival en amour, cherchait à
le déprécier. Il dit devant plusieurs personnes que, si l'on ôtait au
duc de Candale ses longs cheveux, ses grands canons[709], ses grandes
manchettes et ses grosses touffes de galants[710], il serait moins que
rien et ne paraîtrait plus qu'un squelette et un atome[711]. Le duc de
Candale ne tarda pas à être informé de l'insolence de Bartet, et il s'en
vengea avec une audace qui prouve combien les courtisans se croyaient
alors au-dessus des lois. Il chargea un de ses écuyers, soutenu par une
troupe armée, d'arrêter le carrosse de Bartet en plein jour, dans la rue
Saint-Thomas-du-Louvre, où se trouvaient plusieurs hôtels de grandes
familles, et entre autres l'hôtel de Chevreuse. Bartet ne reçut pas la
bastonnade, comme le dit Saint-Simon dans ses _Mémoires_[712]. Mais les
gens du duc de Candale lui firent un affront encore plus sensible:
pendant que les uns arrêtaient les chevaux et menaçaient le cocher de
leurs armes, d'autres envahirent le carrosse, se saisirent de Bartet,
lui arrachèrent son rabat, ses canons et ses manchettes, et lui
coupèrent la moitié des cheveux et de la moustache. Ce fut le 28 juin
1655 qu'eut lieu cette aventure, qui peint les mÅ“urs de l'époque.
Mazarin était alors absent de Paris. Bartet se hâta de lui envoyer son
frère avec la lettre suivante: «Je dépêche mon frère à Votre Éminence
pour lui rendre compte d'une malheureuse affaire qui m'est survenue ce
matin. Je sortais à dix heures de chez M. Ondedei, à qui je n'avais
point parlé, parce qu'il était avec l'évêque d'Amiens, et m'en allais
dans mon carrosse avec deux petits laquais derrière. A l'entrée de la
rue Saint-Thomas-du-Louvre, du côté du quai, j'ai vu venir à moi
quatorze hommes à cheval, avec quelques valets à pied, tous armés
d'épées, et de pistolets, et de poignards, qui ont crié à mon cocher
qu'il arrêtât. J'ai tiré la tête à la portière et ai cru d'abord qu'ils
me prenaient pour un autre, ne me sachant aucune méchante affaire; mais
les ayant reconnus pour être des valets de chambre et des parents d'un
conseiller[713] de la province dont je suis, avec qui j'ai une querelle
de famille, il y a plus de dix ou douze ans, je n'ai plus douté qu'ils
ne fussent là pour m'assassiner. Je leur ai donc demandé, comme ils sont
venus à moi le pistolet et le poignard à la main, s'ils voulaient me
tuer, et leur ai dit même qu'ils me trouvaient en fort mauvaise
condition; mais deux d'entre eux sont montés dans mon carrosse, et ayant
tiré des ciseaux, m'ont coupé le côté droit de mes cheveux, et m'ont
arraché un canon, et s'en sont allés sans ajouter aucune voie de fait à
cet outrage.
«Comme mes laquais, mon cocher, un de mes amis familiers qui était dans
mon carrosse, et moi, les avons reconnus pour être des gens de mon pays,
amis, parents et serviteurs de celui avec qui j'ai cette vieille
querelle dont je viens de parler à Votre Éminence, je me suis retiré
chez moi, et d'abord me suis pourvu par les voies de la justice, comme
plus propres à ma profession et plus conformes à mon naturel. Je supplie
donc Votre Éminence, monseigneur, que je demeure encore ici peut-être
quinze jours qu'il faudra que j'emploie à faire les informations, qui
sont déjà commencées, et mettre ma poursuite en état qu'elle puisse
aller son chemin, par les formes de la justice, en mon absence. Ainsi je
supplie encore Votre Éminence qu'il lui plaise d'ordonner à M. de
Langlade qu'il serve ce commencement de quartier jusqu'à mon arrivée.
«Je demanderais à Votre Éminence la puissance de sa protection, si celle
de la justice ordinaire ne suffisait pas, et si je ne croyais trouver au
moins autant d'amis et de considération dans Paris qu'un homme de
province qui est réduit à des assassins et à un assassinat. Il ne me
reste donc qu'à demander en grâce à Votre Éminence qu'elle croie que je
ne puis pas rien oublier au monde, de quelque nature qu'ils puissent
être, des moyens honnêtes et légitimes pour la réparation de mon
honneur, et pour venger un outrage dont l'impunité me rendrait
méprisable dans le monde et bien indigne de l'honneur que j'ai d'être au
roi par la libéralité de la reine et celle de Votre Éminence qui l'a
produite, de celui que j'ai encore d'être ministre du roi de Pologne, et
d'être cru au point que je suis serviteur de Votre Éminence et sous
votre protection particulière en cette qualité-là.»
Bartet ne resta pas longtemps dans l'erreur sur le véritable auteur de
l'attentat dont il avait été victime. Dès le 1er juillet, il écrivait
à Mazarin: «Il m'est arrivé un bien plus grand malheur que celui dont je
rendis compte à Votre Éminence avant-hier, par mon frère, puisque c'est
M. de Candale qui dit avoir commandé l'assassinat que je croyais avoir
été fait par ce conseiller de la province avec qui j'ai une querelle de
famille. Il faut bien, monseigneur, que mes ennemis l'aient emporté sur
son esprit d'un artifice bien terrible et qu'ils l'aient circonvenu bien
cruellement pour moi, puisqu'ils lui ont persuadé divers discours qu'ils
m'attribuent avec une si injuste précipitation, qu'ils ne lui ont pas
seulement laissé le temps de les examiner, de les vérifier et de les
tenir pour établis dans le monde. Ç'a donc été par ses propres
domestiques et par d'autres gens de mon pays que je fus assassiné
avant-hier, en la manière que j'ai pris la liberté de l'écrire à Votre
Éminence.
«Dans la première interprétation de mes assassins et de mon assassinat,
je ne demandais point à Votre Éminence une protection particulière,
parce que la qualité de l'action même, celle de mon ennemi prétendu, et
la justice ordinaire m'en donnaient une assez puissante. Mais
aujourd'hui qu'un homme de la puissance, pour ainsi dire, et de la
qualité de M. de Candale se vante publiquement de m'avoir fait
assassiner, je n'ai presque point de protection à espérer après celle
des lois, si le roi ne m'en donne une particulière par la faveur de
Votre Éminence, par laquelle Sa Majesté laisse faire la justice
ordinaire de son royaume, et comme son sujet et comme ayant l'honneur
d'être son domestique, et encore résident à sa cour d'un roi étranger,
qui me couvre du droit des gens, si inviolable en toutes les cours du
monde.»
Bartet, après avoir rappelé les bruits qui avaient couru et excité
contre lui la vengeance du duc de Candale, repousse les imputations
calomnieuses, auxquelles ce seigneur n'aurait pas dû, disait-il, ajouter
foi si légèrement. «Faire assassiner les gens, ajoute Bartet, sur un _on
dit_ qu'on n'établit point et dont il ne pourra jamais donner de preuve,
est une manière de se faire justice à soi-même qui n'est pratiquée en
aucun lieu de la terre. Il se plaint encore que je lui ai parlé chez M.
de Nouveau[714], il y a un mois, avec irrévérence (c'est le mot dont il
se sert). Cela est si vague et si général, qu'il n'y a point
d'irrévérence qu'on ne se puisse forger tous les jours.»
Bartet explique ensuite qu'il ne s'agissait que d'une discussion
grammaticale, pour savoir si on pouvait dire un _esprit fretté_.
L'expression était attribuée à Bartet par le duc de Candale. Une
précieuse, qui avait un grand renom d'esprit, madame Cornuel, demanda à
Bartet ce qu'il pensait de cette locution[715]. Après s'être excusé sur
son ignorance et sur son pays, en disant qu'un pauvre Gascon n'était
guère fait pour prononcer sur la langue française, Bartet, qui se
piquait néanmoins de littérature, déclara que l'expression lui semblait
mauvaise, et aussitôt madame Cornuel de s'écrier que Bartet prétendait
n'avoir jamais rien dit de semblable. Ce démenti donné au duc de
Candale, et les discours contre ce seigneur que Bartet avait tenus en
présence de Mazarin, avaient contribué à préparer la scène dont nous
avons parlé.
Bartet ajoutait que le duc de Candale avait dit à un des gens qui
avaient fait le coup, en présence d'un grand nombre de personnes de
qualité: _C'est moi qui l'ai ordonné; je le dis afin que tout le monde
le sache, et si Bartet s'en prend à personne qu'à moi, je le ferai
encore assassiner et tuer dans les rues, et s'il fait encore aucune
poursuite, je le ferai assassiner et tuer_. «Votre Éminence, continuait
Bartet, qui sait si bien la science des rois, sait bien qu'ils ne
parlent ni ne font comme M. de Candale, et les tyrans mêmes, qui font un
usage tyrannique de l'autorité qui est légitime aux rois, n'en font
point un de la qualité de M. de Candale. Je me mets donc, monseigneur,
s'il vous plaît, sous la protection du roi par celle de Votre Éminence,
et je la conjure par tous les endroits qui lui peuvent donner quelque
sensible pour la disgrâce où je me trouve, de laisser faire la justice
au parlement de Paris.»
Le cardinal parut compatir à l'affront de Bartet et lui promit de le
soutenir. Mais il était alors engagé dans des affaires d'une tout autre
importance, et il aurait craint d'offenser la noblesse en prenant trop
vivement la défense d'un favori insolent, dont la vanité avait blessé
toute la cour. Les contemporains riaient de l'avanie faite à Bartet.
Madame de Sévigné en plaisante dans une lettre adressée à
Bussy-Rabutin[716] et trouve le tour très-bien imaginé. On fit alors sur
l'aventure de Bartet une chanson, dont on a retenu le couplet suivant:
Comme un autre homme
Vous étiez fait, monsieur Bartet;
Mais, quand vous iriez chez Prud'homme[717].
De six mois vous ne seriez fait
Comme un autre homme.
L'affaire en resta là, et Bartet chansonné fut réduit à avaler
l'affront. Cependant il ne serait pas vrai de dire, avec
Saint-Simon[718], que «là commença son déclin, qui fut rapide et court.»
Bartet resta, au contraire, le confident de Mazarin[719]. Pendant le
voyage de la cour à Bordeaux et à Toulouse, en 1659, il est en
correspondance avec Mazarin, et ses lettres font connaître tous les
détails des intrigues qui s'agitaient à la cour. Il écrivait, de
Bordeaux, au cardinal, le 23 septembre 1659: «Le roi témoigne assez
d'impatience pour son mariage[720], et disait à la reine, il y a trois
jours, qu'il serait fort ennuyé, s'il le croyait différé encore
longtemps. Il est certain que son esprit paraît fort libre et assez
dégagé[721], et il semble qu'il s'affectionne bien plus qu'il ne
faisait. Sans doute que la cessation des commerces[722], à laquelle
Votre Éminence a mis la main si utilement, l'a mis en cet état et l'y
maintient. C'est assurément pour lui une situation d'un grand repos. Sa
santé était visiblement altérée et se sentait des impressions de son
esprit.
«La cour grossit à cette heure si extraordinairement, qu'il ne se peut
rien voir de plus en un lieu si éloigné de Paris. M. le duc de Guise,
MM. d'Harcourt, M. de Langres, MM. d'Albret et de Roquelaure, comtes de
Béthune, d'Estrées, de Brancas et cinquante autres particuliers de
qualité, sont arrivés ici depuis peu, à trois ou quatre jours les uns
des autres, et de la façon qu'ils parlent, je crois que M. le commandeur
de Jars se trouvera seul dans Paris de tous les gens qui vont au Louvre,
tous ceux qui y sont demeurés se disposant à venir ici.
«M. le duc de Guise s'en va voir M. le duc de Lorraine à la conférence
et ne demeurera ici que très-peu de jours.
«Le roi va, à cette heure, à la comédie presque tous les soirs; il en
fit représenter une le jour de la naissance de l'Infante; il prit un
habit magnifique, fit faire un grand feu aux gardes françaises et
suisses et à ses mousquetaires; tout le canon de la ville fut tiré. Il y
eut grand bal où il dansa. L'on fit _media noche_[723], et il dit à la
reine, n'y ayant que moi et deux personnes, que c'était le moins qu'il
pouvait faire, puisqu'il était le principal acteur de la comédie, pour
s'expliquer dans les mêmes termes que le roi d'Espagne.
«M. de Roquelaure perdit hier dix mille écus contre M. de Cauvisson au
piquet. Celui-ci n'en gagna que deux mille; mais M. de Brancas, qui
pariait pour lui, en gagna six mille[724]. M. de Roquelaure n'a joué que
deux fois contre M. de Cauvisson, et il a perdu quarante mille francs
qu'il a pariés. Je vous écris avec cette certitude, parce que je les lui
ai vu perdre. Sa chère n'en est pas moins grande; car il la fait
très-bonne.
«M. de Gourville est passé ici, qui a dit qu'il allait quérir M. le
surintendant[725].
«M. de Langlade y est arrivé sans doute pour servir son quartier[726].
«M. de Vardes en est parti, il y a quatre jours, pour se rendre auprès
de Votre Éminence et s'y tenir. Rien n'est égal à la manière dont il a
parlé à tout le monde de ses intérêts, disant qu'il n'aurait jamais de
volonté que celle de Votre Éminence et qu'il y était si résigné, qu'il
prendrait le mal même pour le bien, quand il viendrait de la main et du
choix de Votre Éminence. Il a édifié tout le monde par sa tristesse et
par sa modestie[727].
«M. de Bouillon est arrivé de la campagne, où il était allé pour chasser
quinze jours.
«Il arriva ici avant-hier des comédiens français; ils ont passé à la
Rochelle. On les appelle les comédiens de mademoiselle Marianne[728]
parce qu'elle les faisait jouer tous les jours. Ils vinrent hier chez la
reine, comme elle entrait au cercle. Elle leur fit diverses questions à
ce propos et les engagea à dire qu'il n'y avait jamais eu que
mademoiselle Marianne qui les eût vus jouer, et que les demoiselles ses
sÅ“urs n'avaient jamais vu la comédie. Je regardai le roi, qui fit
assurément les mêmes réflexions que Votre Éminence fait dans ce moment.
«M. de Noirmoutiers est ici, prêt à donner l'estocade à Votre Éminence
pour la survivance du Mont-Olympe[729]. Il a envoyé monsieur son fils à
Bayonne, pour faire le voyage de Madrid avec M. le maréchal de
Gramont[730]. Il est fort alerte sur la nature de l'accommodement de M.
le Prince[731], un chacun étant appliqué à voir s'il est fait de manière
qu'il puisse établir entre vous de la confiance et de l'amitié, et Votre
Éminence sait que ces messieurs-là (j'entends ses amis) ont plus
d'intérêt que les autres gens à ces affaires-là par la manière dont ils
sont restés avec M. le Prince. Je l'ai étonné ce matin au pied du lit du
roi (car j'ai vu qu'il n'en savait rien), quand je lui ai dit que
j'étais assuré que Caillet, par ordre de M. le Prince, avait été trouver
Votre Éminence trois fois pour vous dire qu'il mettait aux pieds du roi
toutes les grâces que les Espagnols lui voulaient faire, et qu'il n'en
prétendait que de la bonté de Sa Majesté.
«Voilà, monseigneur, l'état de ce parti. Le marquis de Villeroi a
toujours la dyssenterie avec un peu de fièvre; on n'en a point mauvaise
opinion; mais M. Félix[732] m'a dit que ce qui ne serait point dangereux
en un autre l'était en ce corps-là.»
Bartet suivit la cour à Toulouse, et là, aussi bien qu'à Bordeaux, il
continua d'envoyer au cardinal une sorte de gazette, qui peint au
naturel les mÅ“urs et les caractères de cette époque. On y voit que Louis
XIV, dominé par la comtesse de Soissons (Olympe Mancini), oubliait de
plus en plus sa passion pour Marie Mancini. La politique de Mazarin, qui
tenait le jeune roi comme prisonnier de ses nièces et l'enlaçait dans
leurs chaînes, se montre à découvert dans les lettres de Bartet, aussi
bien que les intrigues des femmes de chambre et leurs querelles devant
la reine mère. Bartet écrivait à Mazarin, le 28 octobre: «Nous attendons
la fin de ces éternelles conférences comme le Messie. Le roi se flatte
qu'il n'y en aura plus que deux, l'une pour la signature, l'autre pour
la séparation. Cette dernière m'a paru mystérieuse aux plis du visage
de la reine et je jurerais que Votre Éminence y traitera avec D. Louis
d'autres matières que de celles du congé, et que la reine en a
connaissance. Rien n'est plus joli que ce que Votre Éminence écrit de la
comédie et des acteurs; nous l'avons tous loué à la reine, et vous êtes
ici tout comme si vous n'en étiez point absent; encore auriez-vous ici
votre modestie contre vous, si vous étiez présent.
«La manière dont M. le duc de Lorraine s'est séparé du roi d'Espagne n'a
point surpris la reine; car elle connaît ce prince en perfection; il
prend mal son temps de bouder contre lui à cette heure que Votre
Éminence nous fait de si bons amis.
«La reine attend avec grande impatience la lettre que M. le maréchal de
Gramont lui a promise pour savoir ce qu'il pense de la beauté et des
agréments de l'Infante.
«Le roi paraît en tout cela comme un homme curieux et rien de plus, et
considère toutes ces choses plutôt comme nouvelles que comme de fort
grandes choses; néanmoins, à mesure que le temps et les personnes
s'approcheront, son esprit et son humeur s'échaufferont aussi, et il y
sera plus appliqué, quand vous lui donnerez plus d'application étant
ici, où personne ne prend soin ni de son humeur ni de son esprit, et où
tout le monde ne cherche qu'à vivre, hors messieurs nos deux
ministres[733], dont le ministère meurt et ressuscite à l'arrivée de
tous les courriers; car ils ne prennent aucune sorte de vie que par là,
et nous les voyons mourir dans l'intervalle des courriers qui nous
arrivent.
«Ne croyez pas, s'il vous plaît, que la chute de la reine soit si peu de
chose que Votre Éminence ne lui en doive faire un compliment; elle a
encore le genou tout noir, et on y fait des remèdes. Je lui disais hier
au soir que Votre Éminence avait trop d'amis à la cour pour ne lui en
pas écrire un petit mot; ce qui ne lui fut pas désagréable.
«Le roi entend à cette heure la plus grande partie de l'espagnol. Il
joue toujours grand jeu chez madame la Comtesse et ne joue que là; il en
coûte vingt mille écus à M. de Roquelaure qu'il y a perdus, et je
pourrais dire vingt et cinq mille. Le roi et madame la Comtesse jouent
de moitié à petite prime. Le roi tient la carte, et elle le conseille;
ils gagnèrent hier dix-neuf cents pistoles, et, après avoir fait _media
noche_, le roi seul poussa M. de Roquelaure au tout pour mille louis.
Les joueurs sont depuis quelques jours MM. le duc de Roquelaure, de
Jacquier et de Varangeville. M. de Launay est malade et M. d'Estrade
absent.
«Le roi dit à M. le surintendant, le jour qu'il arriva, qu'il voulait
deux à trois mille pistoles, et le jour après il lui en demanda quatre
mille, qu'il lui a données. Je vous assure que, tant que le roi ne
jouera que sous la main et par le conseil de madame la Comtesse, il
jouera son argent en barbon, car elle est barbonne elle-même.
«La reine a ses joueurs de reste; mais le roi ne joue jamais à
l'archevêché: ce que madame de Beauvais regarde avec synderèse[734];
car, au grand jeu qu'on joue tous les jours et aux fréquentes reprises
qu'on fait, elle y gagnerait plus de vingt louis d'or par jour.
«Il se passa, il y a trois jours, à la toilette, une manière de
spectacle; c'est une pièce qui a succédé à celle de M. de Beaumont,
écuyer de la reine. Madame de Beauvais[735] s'avisa de louer las talents
de M. l'évêque d'Agde[736] d'une manière si pleine d'affectation et qui
parut si injuste et si excessive à madame de Laubardemont[737], qui est
une créature chagrine et contredisante, qu'elle lui repartit à tout avec
tant d'aigreur ou tant de raison, que madame de Beauvais fut réduite à
se donner cette sorte d'autorité qu'elle prend, quand elle est près de
la reine. Néanmoins l'autre, qui a un certain fonds de dévotion bien ou
mal entendue, qui lui donne aussi quelque considération et de l'estime
dans l'esprit de la reine, se défendit avec une audace si insupportable
à madame de Beauvais, qu'elles en vinrent aux grosses injures, en sorte
que madame de Laubardemont lui reprocha en face les amitiés suspectes de
M. l'archevêque de Sens, disant qu'elle se faisait tous les jours des
héros, et la poussa là-dessus d'une si étrange manière, que la reine ne
voulut point s'y mêler, et les laissant faire elles se dirent toute
sorte de choses croyables et incroyables.
«Cependant M. l'évêque d'Agde s'est trouvé embarrassé en tout cela,
parce qu'en un instant, comme c'était presque l'heure de la messe, toute
la cour en fut remplie, n'y ayant point encore ce jour-là de matière
étrangère sur le tapis, de sorte que ce début de la connaissance de
madame de Beauvais l'a, si je ne me trompe, fort rebuté, et je ne pense
pas qu'il lui donne lieu, par ses fréquentes visites, à le louer, comme
elle a fait, avec une affectation qui eût paru mystérieuse à ceux qui ne
sauraient pas qu'ils n'ont jamais eu aucune sorte de commerce ensemble.
«L'affaire des états[738] paraît prendre, à l'arrivée de M. le
surintendant, des dispositions à se tourner tout à la satisfaction que
le roi et Votre Éminence s'en sont proposée.
«M. le marquis de Gèvre est charmé de la lettre que Votre Éminence lui a
fait l'honneur de lui écrire; il en a savouré toutes les paroles avec
moi, qu'il est venu voir ce matin, et, sans mes réflexions, il a senti
en tous les endroits par lui-même que vous vouliez si fort l'obliger,
que vous aviez presque du chagrin de ne le pouvoir pas faire; et
véritablement votre lettre est là-dessus si expresse et si pressamment
expresse, qu'il ne se peut rien ajouter de plus obligeant pour lui.
Quand j'aurai l'honneur d'être auprès de Votre Éminence, je lui dirai
pourquoi il a demandé si publiquement un gouvernement; c'est une chose
sur laquelle il ne vous fera jamais de la peine; car, m'ayant tout dit
là-dessus, je le trouve en tout raisonnable, et j'oserais dire à Votre
Éminence même que vous le trouverez raisonnable aussi.
«MM. d'Avaux et d'Arcy sont partis aujourd'hui pour se rendre auprès de
Votre Éminence.
«J'attends toujours ici votre retour ou vos ordres pour les choses
auxquelles Votre Éminence m'a fait l'honneur de me destiner.
«Il y a trois mois que Monsieur n'a pas un sol; il tombe dans des ennuis
extraordinaires par intervalles, et j'admire comme il en sort après par
de petites choses.
«Monsieur le Premier (Beringhen, premier écuyer du roi) n'a pas trouvé
les chevaux d'Espagne si beaux que le roi; mais Sa Majesté est demeurée
dans son opinion, et de la manière qu'il en parle, je ne le vois pas
disposé à la quitter; car il affecte à les louer, et réellement c'est
qu'il les trouve fort beaux, et, quand la calèche qu'il médite et les
harnais seront faits, ils paraîtront encore bien plus fiers et plus
glorieux qu'ils ne font à les mener en main dans le jardin de
l'archevêché, et ceux qui sont pour la selle, quand ils seront montés
par un homme qui s'en sache servir.»
Bartet était, comme le prouvent ces lettres, dans l'intime confidence de
Mazarin. Il importait au surintendant d'avoir un pareil homme à sa
dévotion, et il le gagna par une pension dont ses papiers fournissent la
preuve. Dès ce moment Bartet envoya à Fouquet aussi bien qu'à Mazarin
une gazette détaillée de la cour; mais le ton de la correspondance
diffère. Il est plus prétentieux avec Fouquet, et le vaniteux Bartet
n'épargne pas au surintendant les avis et même les remontrances.