--1659--
Mort de Servien (17 février 1659).--Fouquet est nommé seul
surintendant des finances (21 février).--Son frère, Louis Fouquet,
est nommé évêque d'Agde (mars).--François Fouquet devient
archevêque de Narbonne.--Son entrée dans cette ville
(mai).--Mazarin visite Vaux (juin).--Fouquet reçoit la cour dans ce
château (juillet).--Il est attaqué par Hervart, contrôleur général
des finances, et par Colbert.--Fouquet arrive à Bordeaux, où se
trouvait la cour, et découvre les projets de ses ennemis
(octobre).--Il envoie Gourville à Saint-Jean de Luz, où se trouvait
Mazarin, et s'y rend lui-même peu de temps après.--Lettre de
Mazarin à Colbert (20 octobre) sur sa conversation avec le
surintendant.--Réponse de Colbert (28 octobre).--Mazarin remet la
décision à l'époque où il aura rejoint la cour.--Signature de la
paix des Pyrénées (7 novembre).
L'année 1659 marque le plus haut point de la grandeur de Fouquet.
Servien, son collègue dans la surintendance, avait toujours conservé le
premier rang, et, quoique souvent dupe des ruses de Fouquet, il le
tenait en bride. Mais Servien étant mort le 17 février 1659, Nicolas
Fouquet fut nommé quatre jours après seul surintendant, et les termes
dont se servit le roi, pour lui conférer la direction absolue des
finances, ajoutèrent encore à cette éclatante faveur[682]. La lettre
royale adressée à Nicolas Fouquet s'exprimait ainsi: «Le poids et la
difficulté de l'administration des finances augmentant tous les jours
par les dépenses extraordinaires auxquelles la continuation de la guerre
nous oblige, et étant arrivé le décès du sieur Servien, auquel,
conjointement avec vous, nous en avions commis la surintendance, nous
aurions lieu de penser au choix d'un sujet capable de remplir la place
qu'il occupait, si la confiance que nous avons en votre fidélité,
_éprouvée pendant six années en cette fonction_, la preuve[683] et le
zèle que vous y avez fait connaître, l'assiduité et la vigilance que
vous y avez apportées, avec l'expérience que vous avez acquise et
l'épreuve que nous avons faite de votre conduite en cet emploi et en
plusieurs autres occasions pour notre service, ne nous donnaient toute
assurance que non-seulement il n'est pas nécessaire de partager les
soins de cette charge et de vous en soulager par la jonction d'un
collègue, mais aussi qu'il importe au bien de notre dit État et de notre
service, pour la facilité des affaires et la promptitude des
expéditions, que l'administration de nos finances ne soit pas divisée,
et que, vous étant entièrement commise et à vous seul, nous en soyons
mieux servi, et le public avec nous.»
Peu de jours après cette déclaration si honorable et si avantageuse pour
Fouquet, son frère Louis Fouquet, qui était depuis plusieurs années
coadjuteur d'Agde, fut sacré évoque dans la maison professe des
jésuites[684]. Nous avons déjà vu que Louis Fouquet, qui était
conseiller au parlement de Paris, avait été pourvu de la coadjutorerie
d'Agde; mais le sacre n'eut lieu qu'au mois de mars 1659. Loret en parle
dans sa gazette du 8 mars:
Dimanche, dans les Jésuites,
Ce prélat si plein de mérites,
Par le monde tant estimé,
Évoque d'Agde étant nommé,
Prélat d'esprit extr'ordinère. (sic),
Dont monseigneur Fouquet est frère,
De sa maison digne ornement.
Fui sacré solennellement
Par le pasteur de Rothomage[685],
Qu'on tient fort savant et fort sage,
Ayant alors pour assistants
Deux autres prélats importants,
Et de vertu considérée,
Savoir Évreux et Césarée.
Diverses gens, en quantité,
Furent à la solennité
De cette action que j'annonce.
Entre autres monseigneur le Sonce,
Dont l'esprit est tout à fait lion,
Et l'illustre Armand de Bourbon[686]
Avec son aimable princesse.
Miroir d'honneur et de sagesse,
Et pleine d'autant de bonté
Qu'aucune de sa qualité.
Le surintendant des finances,
Si propre à servir les puissances,
Et si bien intentionné,
Qui dudit évêque est l'aîné,
Et ceux de son noble lignage
Virent aussi de bon courage
Ce sacre qui certainement
Excita grand contentement
En toute la belle assemblée,
Qui d'allégresse en fut comblée,
Et jugea, de belle hauteur,
Qu'un jour cet aimable pasteur
Serait, par sa prudence exquise,
Un des ornements de l'Église.
Le frère aîné des Fouquet, François, ne tarda pas à céder à son frère le
siége d'Agde, et prit lui-même, après la mort du titulaire, possession
du siége de Narbonne, dont il était coadjuteur. Cet archevêché était un
des plus anciens et des plus importants de la France; il avait la
primatie du Languedoc. L'archevêque de Narbonne était de droit président
des états de la province et un des principaux dignitaires
ecclésiastiques du royaume. C'est encore à Loret que nous devons des
renseignements sur l'avènement de François Fouquet au siège
archiépiscopal:
L'ancien pasteur de Narbonne,
Qui fut grand docteur de Sorbonne,
Zélé, de tout temps, pour la loi,
Pour Dieu, pour l'État, pour le roi,
Le ferme appui des catholiques,
Le modèle des politiques,
Et bref, homme de haut crédit,
Est aussi mort, à ce qu'on dit.
On me l'a dit, et la nouvelle
En est si vraie et si réelle,
Que monsieur son coadjuteur,
Autre mémorable pasteur,
Que le ciel à jamais bénisse!
Acceptant ce beau bénéfice,
En a fait à Sa Majesté
Le serment de fidélité.
Mais pour t'instruire davantage,
Lecteur, touchant ce personnage,
C'est ce prélat sage et savant,
Évêque d'Agde ci-devant,
Qui, n'ayant pas encor neuf lustres,
Est l'aîné des Fouquets illustres,
Tous cinq hommes très-excellents,
Possédant tous de beaux talents.
Et toute la vertu requise
Pour servir l'État et l'Église.
La lettre du 17 mai raconte l'entrée de l'archevêque dans la ville de
Narbonne:
De l'archevêque de Narbonne
Nous avons nouvelle assez bonne,
A savoir qu'avec grand éclat
On a reçu ledit prélat
Dans cette ville florissante,
Antique et toutefois charmante,
Et la plus belle, en vérité,
De son archépiscopauté.
Par discours valant des oracles,
Par quantité de beaux spectacles,
Musiques, canons et clairons,
Messieurs du clergé, les barons,
Et mêmement la populace
Ont témoigné de bonne grâce
A cet archevêque nouveau,
Digne un jour du rouge chapeau.
L'allégresse vraie et non feinte
Qui dans leurs cÅ“urs était empreinte.
Monsieur le comte de Quincé[687],
Brave guerrier et bien sensé,
Escorté de cent gentilshommes,
Et, du moins, d'autant d'autres hommes,
Lui fut au-devant assez loin.
Et, venu qu'il fut, prit le soin
De faire un banquet magnifique
A ce grand ecclésiastique,
L'appui, dans cette région,
De la bonne religion.
Enfin par tout son diocèse
Tout le monde a paru fort aise
D'avoir pour digne directeur
Ce candide et sage pasteur,
Dont le lignage ou la famille
En de rares hommes fourmille,
Tous capables d'un haut emploi,
Et tous grands serviteurs du roi.
En même temps que la famille de Fouquet prenait possession de ces hautes
dignités ecclésiastiques, le surintendant recevait Mazarin et la cour
dans sa splendide demeure de Vaux. Le cardinal s'y arrêta au mois de
juin, lorsqu'il partit de Paris pour se rendre à Saint-Jean-de-Luz. La
cour, qui devait aller s'établir à Bordeaux pendant les mois d'août et
de septembre, vint à son tour visiter le château de Vaux, et fut traitée
magnifiquement par le surintendant:
Durant mon séjour au château,
Comme est dit, de Fontainebleau.
Cette ravissante demeure,
J'entendais parler à toute heure,
Mais non sans admiration,
De la belle réception,
A jamais, dit-on, mémorable,
Et du festin incomparable,
Poli, délicat, abondant,
Que monsieur le surintendant,
Qui sait user avec largesse
De ses biens et de sa richesse,
Fit à Leurs Majestés dans Vaux,
Où par cent régales nouveaux,
Dont on peut garnir une table.
Et par un ordre inimitable.
Où ne survint nul désarroi,
Il charma la reine et le roi,
Et toute leur nombreuse suite,
Qui fut volontiers introduite
Dans cette admirable maison,
Dont on peut dire avec raison,
Que merveilleuse elle doit être,
Aussi bien que son sage maître,
Digne, sans mentir, d'être aimé,
Et qui fut alors estimé
La merveille des magnifiques
Aussi bien que des politiques.
Fouquet, délivré d'un collègue dont la sévérité et la haute réputation
le retenaient, s'abandonna de plus en plus à ses goûts de dépense et à
ses passions effrénées. De là une administration dont les désordres
provoquèrent des plaintes très-vives, qui parvinrent jusqu'à Mazarin. Un
des financiers qui paraissait avoir le plus de crédit, le contrôleur
général Hervart[688], écrivait au cardinal, le 22 juillet 1659[689]: «Je
me suis donné l'honneur, monseigneur, d'écrire à Votre Éminence, le 22
du mois passé, que j'estimais nécessaire de différer les publications et
adjudications des fermes jusqu'à son retour. Je suis dans les mêmes
sentiments, et je crois, monseigneur, d'être obligé d'avertir Votre
Éminence que, aussitôt qu'elle a été partie, M. le surintendant est
rentré dans son naturel et a repris la conduite qu'il tenait lorsqu'elle
était à Lyon. Il m'ôte, autant qu'il peut, la connaissance et confond
le passé avec le présent, afin que je ne puisse distinguer ce qui est
légitimement dû d'avec ce qui ne l'est pas, et que personne ne puisse
voir clair dans les finances que lui et ses créatures. Votre Éminence
jugera par là, s'il lui plaît, s'il est à propos qu'elle en écrive,
ainsi qu'elle avait résolu de faire avant son départ. Je la supplie
seulement de me faire la grâce de m'ordonner comment elle veut que
j'agisse.»
Mazarin n'avait pas assez de confiance dans Hervart pour donner suite à
ses plaintes. Nous verrons même plus loin qu'il le regardait comme un
homme vaniteux et sur lequel on ne pouvait faire aucun fonds. Aussi le
surintendant continua-t-il à se livrer à ses goûts de faste et de
prodigalité. Les plaisirs, auxquels il s'abandonnait, furent troublés
cependant par un malheur domestique et par des avis qu'il reçut de la
cour. Au commencement de septembre, un de ses fils mourut; c'est une
lettre de madame Scarron à madame Fouquet qui nous en instruit. Elle
écrivait, le 4 septembre 1659, à sa protectrice[690]:
«Madame,
«La perte que vous venez de faire est une perte publique, par la part
que la cour et la ville y prennent. Si quelque chose pouvait en adoucir
l'amertume, ce serait sans doute la preuve que ce triste événement vous
donne de l'estime que toute la France a pour vous et pour monseigneur
le surintendant. La mort du duc d'Anjou[691] n'aurait pas été plus
pleurée. Pour moi, madame, qui suis votre redevable à tant de titres,
j'ai bien plus besoin de consolation que je ne suis en état d'en donner.
J'aimais cet enfant avec des tendresses infinies; j'avais souvent lu
dans ses yeux une félicité et une gloire à laquelle Dieu n'a pas voulu
qu'il parvint. Que son saint nom soit béni! Le ciel vous l'a ravi,
madame; il ne vous l'a ravi que pour le rendre plus heureux.»
* * * * *
Quant au danger qui menaçait Fouquet du côté de la cour, ce fut
Gourville qui l'en avertit. Colbert, qui, comme nous l'avons vu, était
devenu le principal confident de Mazarin, se joignit à Hervart pour
accuser le surintendant. Dans un Mémoire qu'il adressa à Mazarin[692],
il demandait l'établissement d'une chambre de justice tout à fait
semblable à celle qui fut instituée après l'arrestation de Fouquet.
Colbert proposait de choisir dans chaque parlement du royaume un
conseiller, et d'en former une chambre de justice, où siégeraient
également plusieurs maîtres des requêtes et des magistrats de la chambre
des comptes, de la cour des aides et du grand conseil. Toutes les
affaires de finances, les baux des fermes, la gestion du surintendant et
des trésoriers de l'épargne, devaient être déférés à ce tribunal investi
d'une autorité souveraine.
Fouquet, qui avait des espions partout et entre autres dans les postes,
fut informé des attaques dirigées contre lui par Hervart et Colbert; il
parvint même à se procurer le projet présenté par ce dernier au
cardinal[693]. Il se hâta d'envoyer Gourville, un de ses principaux
confidents, à Saint-Jean-de-Luz[694], pour se plaindre à Mazarin de ce
qu'il appelait un _complot_ tramé contre lui[695]. Le cardinal était
alors tout occupé de la négociation qui devait, en rendant la paix à
l'Europe, élever la France au premier rang des nations. Cependant il
écouta Gourville, qui, si l'on en croit ses Mémoires[696], s'acquitta
avec dextérité de sa mission. Il représenta au cardinal qu'il courait
des bruits fâcheux pour le surintendant; on parlait d'une cabale qui se
formait contre lui et qui ne tendait pas à moins qu'à lui enlever la
direction des finances. Gourville, sans nommer Colbert, insinua
adroitement qu'il n'était pas étonnant qu'un poste aussi éminent que
celui de Fouquet excitât l'envie, et qu'il n'était point de démarches
que l'on ne fit pour s'y élever. Il termina en disant qu'il était à
craindre que ces bruits n'ébranlassent le crédit du surintendant et ne
l'empêchassent de trouver de l'argent, dont on avait si grand besoin.
Mazarin fut surtout touché de cette dernière considération, et, sans
vouloir encore se prononcer, il parut écouter Gourville favorablement.
Cependant ce dernier crut le cas assez pressant pour se rendre à Paris
auprès du surintendant[697] et l'amener à Saint-Jean-de-Luz.
Fouquet arriva dans cette ville le 17 octobre[698], et se plaignit
vivement à Mazarin de la conduite d'Hervart; mais il eut soin de ménager
Colbert. Il réussit à ramener complètement le cardinal, qui, en se
séparant de lui, le 20 octobre, écrivit à Colbert[699]: «Je vous dirai
que M. le surintendant m'a fait des plaintes des discours qu'Hervart
tenait à son préjudice, disant à ses plus grands confidents que lui,
surintendant, sortirait bientôt des finances; que c'était une chose
résolue; qu'il agissait en cela de concert avec vous et que vous l'aviez
conseillé de tenir le tour bien secret. M. le surintendant m'a ajouté
que, vous ayant pratiqué longtemps, il avait eu le moyen de vous
connaître un peu, et qu'il se doutait que vous n'aviez plus pour lui la
même affection que par le passé, s'étant aperçu depuis quelque temps
que vous lui parliez froidement, quoiqu'il n'y eût pas donné sujet;
qu'il avait, au contraire, pour vous la dernière estime et souhaitait
avec passion avoir votre amitié, sachant d'ailleurs l'affection et la
confiance que j'avais en vous. Sur quoi il s'est fort étendu, ne lui
étant pas échappé une parole qui ne fût à votre avantage, et se
plaignant seulement de la liaison en laquelle vous étiez entré avec
Hervart et l'avocat général Talon à son préjudice, et d'autant plus que
vous ne pouviez pas douter que je n'avais qu'un mot à dire pour qu'il me
remît non-seulement la surintendance, mais la charge de procureur
général.
«Je lui témoignai être étonné de ce qu'il me disait, puisque je n'en
avais pas la moindre connaissance, et qu'au contraire je pouvais
répondre que vous m'aviez toujours parlé de lui comme de la personne du
monde dont vous estimiez le plus les grandes lumières et talents. Il m'a
répliqué qu'il savait de source certaine tout ce qu'il m'avait dit, et
qu'en outre Hervart vous avait donné plusieurs Mémoires, et que, si je
n'en avais reçu touchant les finances, je le devais recevoir bientôt;
car il était assuré que vous y travailliez.
«Ce sont les paroles précises qu'il m'a dites, et vous pouvez aisément
vous imaginer à quel point j'en ai été surpris. Mais je me suis démêlé
ensuite de tout cela de telle sorte, que le surintendant est demeuré
persuadé que vous ne m'aviez rien mandé à son préjudice. Vous pouvez
parler et vous éclaircir avec lui en cette conformité; car je reconnais
qu'il souhaite furieusement de bien vivre avec vous et de profiter de
vos conseils, m'ayant dit qu'autrefois vous les lui donniez avec
liberté, ce que vous ne faites plus depuis quelque temps. Hervart n'a
jamais été secret, et, par le motif d'une certaine vanité qui n'est
bonne à rien, il dit à plusieurs personnes tout ce qu'il sait, et je ne
doute pas que ces discours n'aient donné lieu au surintendant de
pénétrer les choses qu'il m'a dites.»
Colbert jugea, avec plus de raison, que Fouquet n'avait été instruit que
par une indiscrétion de quelque agent de la poste. La réponse qu'il
adressa à Mazarin est pleine de bon sens et de vraie dignité; elle
rappelle ses relations antérieures avec le surintendant, les causes qui
les ont interrompues, et fait connaître la conduite qu'il tiendra à son
égard. Cette lettre mérite d'être citée textuellement; elle est datée de
Nevers, 28 octobre 1659: «Je reçus hier à Decize les dépêches de Votre
Éminence, auxquelles je ferai double réponse. Celle-ci servira, s'il lui
plaît, pour le discours fait par M. le procureur général et le Mémoire
que j'ai envoyé à Votre Éminence. Il est vrai, monseigneur, que j'ai
entretenu une amitié assez étroite avec lui depuis les voyages que je
fis, en 1650, avec Votre Éminence[700], et que je l'ai continuée depuis,
ayant toujours eu beaucoup d'estime pour lui, et l'ayant trouvé un des
hommes du monde le plus capable de bien servir Votre Éminence et de la
soulager dans les grandes affaires dont elle est surchargée. Cette
amitié a continué pendant tout le temps que M. de Servien a eu la
principale autorité dans les finances, et souvent j'ai expliqué à Votre
Éminence la différence que je faisais de l'un à l'autre.
«Mais dès lors que, par le partage que Votre Éminence fit en 1655[701],
toute l'autorité des finances fut tombée entre les mains du procureur
général, et que, par la succession des temps, je vins à connaître que sa
principale maxime n'était pas de fournir, par économie et par ménage,
beaucoup de moyens à Votre Éminence pour étendre la gloire de l'État, et
qu'au contraire il n'employait les moyens que cette grande charge lui
donnait qu'à acquérir des amis de toute sorte et à amasser, pour ainsi
dire, des matières pour faire réussir, à ce qu'il prétendait, tout ce
qu'il aurait voulu entreprendre, et même pour se rendre nécessaire; en
un mot, qu'il a administré les finances avec une profusion qui n'a point
d'exemples: à mesure que je me suis aperçu de cette conduite, à mesure
notre amitié a diminué. Mais il a eu raison de dire à Votre Éminence que
je me suis souvent ouvert à lui et que je lui ai même donné quelques
conseils, parce que, pendant tout ce temps-là, je n'ai laissé passer
aucune occasion de lui faire connaître, autant que cette matière le
pouvait permettre, combien la conduite qu'il tenait était éloignée de
ses propres avantages; qu'en administrant les finances avec profusion,
il pouvait peut-être amasser des amis et de l'argent, mais que cela ne
se pouvait faire qu'en diminuant notablement l'estime et l'amitié que
Votre Éminence avait pour lui; au lieu qu'en suivant ses ordres,
agissant avec ménage et économie, lui rendant compte exactement, il
pouvait multiplier à l'infini l'amitié, l'estime et la confiance qu'elle
avait en lui, et que, sur ce fondement, il n'y avait rien de grand dans
l'État, et pour lui et pour ses amis, à quoi il ne pût parvenir.
«Quoique j'eusse travaillé inutilement jusqu'en 1657, lorsqu'il chassa
Delorme[702], je crus que c'était une occasion très-favorable pour le
faire changer de conduite; aussi redoublai-je mes diligences et mes
persuasions, lui faisant connaître qu'il pouvait rejeter toutes les
profusions passées sur Delorme, pourvu qu'il changeât de conduite, et
lui exagérant fortement tous les avantages qu'il pourrait tirer d'une
semblable conjoncture. Je ne me contentai pas de faire toutes ces
diligences; je sollicitai encore M. Chanut[703], pour lequel je sais
qu'il a estime et respect, de se joindre à moi, l'ayant trouvé dans ces
mêmes sentiments.
«Je fus persuadé pendant quelque temps qu'il suivait mes avis, et,
pendant tout ce temps, notre amitié fut fort réchauffée; mais, depuis,
l'ayant vu retomber plus fortement que jamais dans les mêmes désordres,
insensiblement je me suis retiré, et il est vrai que, depuis quelque
temps, je ne lui parle plus que des affaires de Votre Éminence, parce
que je me suis persuadé qu'il n'y a rien qui le puisse faire changer.
Mais il est vrai qu'il n'y a rien que j'aie tant souhaité et que je
souhaite tant que de voir le procureur général quitter ses deux
mauvaises qualités, l'une de l'intrigue et l'autre de l'horrible
corruption dans laquelle il s'est plongé, parce que, si ses grands
talents étaient séparés de ces deux grands défauts, j'estime qu'il
serait très-capable de bien servir Votre Éminence.
«Quant à ma liaison avec MM. Hervart et Talon, dont il a parlé à Votre
Éminence, je ne saurais lui désirer un plus grand bien et un plus grand
avantage que d'être éloigné de toutes liaisons de ces deux côtés autant
que je le suis. Je suis fortement persuadé, et par inclination naturelle
et par toute sorte de raisonnement, que la seule liaison que l'on puisse
et que l'on doive avoir ne consiste qu'à bien servir son maître, et que
toutes les autres ne font qu'embarrasser. Mais, quand je serais d'esprit
à chercher ces liaisons, la dernière personne avec qui j'en voudrais
faire, ce serait M. Hervart, pour lequel je n'ai jamais conservé aucune
estime. Pour M. Talon[704], il est vrai que j'ai beaucoup d'estime pour
lui et que je l'ai vu trois fois cet été à Vincennes, chez lui et en mon
logis; mais aussi est-il vrai que j'ai cru qu'il était peut-être bon
pour le service du roi et pour la satisfaction de Votre Éminence de
garder avec lui quelques mesures pour le faire souvenir, dans les
occasions qui se peuvent présenter, des protestations qu'il m'a souvent
faites de bien servir le roi et Votre Éminence, pourvu qu'on lui fasse
savoir dans les occasions ce qu'on désire de lui, avouant lui-même qu'il
peut quelquefois se tromper.
«Pour ce qui est de la connaissance que le procureur général a témoigné
avoir du Mémoire que j'ai envoyé à Votre Éminence, je puis lui dire avec
assurance que, s'il le sait, il a été bien servi par les officiers de la
poste[705], avec lesquels je sais qu'il a de particulières habitudes,
n'y ayant que Votre Éminence, celui qui a transcrit le Mémoire et moi
qui en ayons eu connaissance, et ne pouvant pas douter du tout de celui
qui l'a transcrit, et qui, depuis seize ans, me sert avec fidélité en
une infinité de rencontres plus importantes que celle-ci.
«Ce Mémoire n'a été fait sur aucun qui m'ait été donné par le sieur
Hervart, duquel je n'en ai jamais voulu recevoir, ne l'estimant pas
assez habile homme pour bien pénétrer une affaire et pour dire la
vérité. Ce que Votre Éminence trouvera de bon dans ce Mémoire vient
d'elle-même, n'ayant fait autre chose que de rédiger par écrit une
petite partie des belles choses que je lui ai entendu dire sur le sujet
de l'économie des finances. Pour ce qui est rapporté du fait de la
conduite du surintendant, Votre Éminence sait tout ce que j'en ai pu
dire, et je suis bien assuré qu'il n'y a personne en France qui souhaite
plus que moi que sa conduite soit réglée en sorte qu'elle plaise à
Votre Éminence et qu'elle puisse se servir de lui. Quant à tous les
discours que le sieur Hervart a faits, et que le procureur général
m'attribue en commun, et qu'il dit savoir de la source, je crois bien
qu'il les sait du sieur Hervart, parce qu'il a des espions chez lui;
mais je ne suis pas garant de l'imprudence de cet homme-là, avec lequel
j'ai toujours agi avec beaucoup de retenue, m'étant aperçu, en une
infinité de rencontres, qu'il se laisse souvent emporter à dire même
tout ce qu'il avait appris de Votre Éminence.
«Si, dans ce discours et dans le Mémoire que j'ai envoyé à Votre
Éminence, la vérité ne parait sans aucun fard, déguisement, envie de
nuire ni autre fin indirecte de quelque nature que ce soit, je ne
demande pas que Votre Éminence ait jamais aucune créance en moi, et il
est même impossible qu'elle la puisse avoir, parce que je suis assuré
que je ne puis jamais lui exposer la vérité plus à découvert et plus
dégagée de toutes passions. Outre que Votre Éminence pourra le découvrir
assez par le discours même, si elle considère que je ne souhaite la
place de personne, que je n'ai jamais témoigné d'impatience de monter
plus haut que mon emploi, lequel j'ai toujours estimé et estime plus que
tout autre, puisqu'il me donne plus d'occasions de servir
personnellement Votre Éminence, et que d'ailleurs, si j'avais dessein de
tirer des avantages d'un surintendant, je ne pourrais en trouver un plus
commode que celui-là; ce qui paraît assez clairement à Votre Éminence
par l'envie qu'il lui a témoignée de vouloir bien vivre avec moi; Votre
Éminence jugera, dis-je, assez facilement qu'il n'y a eu aucun autre
motif que la vérité et ses ordres qui m'aient obligé de dire ce qui est
porté par le Mémoire, et que les discours du sieur Hervart n'y ont aucun
rapport.
«Quant à l'envie que M. le surintendant a fait paraître à Votre Éminence
même de vouloir bien vivre avec moi, il n'y aura pas grand'peine, parce
que, ou il changera de conduite, ou Votre Éminence agréera celle qu'il
tient, ou Votre Éminence l'excusera par la raison de la disposition
présente des affaires, et trouvera peut-être que ses bonnes qualités
doivent balancer et même emporter ses mauvaises. En quelque cas que ce
soit, je n'aurai pas de peine à me renfermer entièrement à ce que je
reconnaîtrai être des intentions de Votre Éminence, lui pouvant
protester devant Dieu qu'elles ont toujours été et seront toujours les
règles des mouvements de mon esprit.»
Mazarin, tout entier aux négociations de la paix des Pyrénées, renvoya
la décision de cette affaire à l'époque où il rejoindrait la cour. Il
passa encore à Saint-Jean-de-Luz la fin d'octobre et une partie du mois
suivant. La paix ne fut signée que le 7 novembre 1659, et ce fut alors
seulement que le cardinal put s'éloigner de la frontière d'Espagne et
aller rejoindre la cour, qui s'était rendue de Bordeaux à Toulouse.