--NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1659--
Séjour de la cour à Toulouse (octobre-décembre 1659).--Le
surintendant et ses quatre frères s'y trouvent réunis.--François
Fouquet, archevêque de Narbonne, préside les états de
Languedoc.--Arrivée de Mazarin (22 novembre).--Il défend à Fouquet
de conclure aucun traité avec les fermiers des impôts sans lui en
faire connaître les conditions--Inquiétude du
surintendant.--Gourville persuade à Mazarin de rendre à Fouquet la
plénitude de son autorité.--Réconciliation du surintendant avec le
secrétaire d'État Michel le Tellier, et avec son frère l'abbé
Fouquet.--Le surintendant quitte Toulouse (décembre) et se dirige
vers Lyon.--Fausse couche de madame Fouquet.--Lettre de Bartet à
Fouquet (26 décembre).--Arrivée de Fouquet à Paris.
La cour s'était rendue de Bordeaux à Toulouse dès le mois d'octobre
1659; on y attendait Mazarin, qui revenait avec la gloire d'une paix
avantageuse, comme couronnement de son long ministère. De son côté, le
surintendant et ses quatre frères se trouvaient réunis à Toulouse.
L'archevêque de Narbonne (François Fouquet), qui était venu présider les
états de Languedoc; l'abbé Fouquet, dont il a été question dans les
chapitres précédents; Louis Fouquet, évêque d'Agde, et Gilles Fouquet,
avaient accompagné la cour: le second en qualité d'aumônier du roi, et
le troisième comme premier écuyer de la grande écurie. L'accord ne fut
pas parfait entre les membres de la famille; le surintendant ne
s'entendait que médiocrement avec ses deux frères aînés, François et
Basile, tandis que l'évêque d'Agde et le premier écuyer lui étaient tout
dévoués. Nous ignorons les causes qui divisaient le surintendant et son
frère l'archevêque de Narbonne. Peut-être ce prélat, fier de sa haute
position dans l'Église, avait-il promptement oublié qu'il la devait
surtout à la protection du surintendant.
Quoi qu'il en soit, dès le commencement d'octobre, François Fouquet
avait fait l'ouverture des états de Languedoc par un discours dont Loret
vante l'éloquence[739]:
Le premier jour de ce mois-ci
(Du moins on me le mande ainsi
Avec trois lignes d'écriture),
Dans Toulouse on fit l'ouverture
Des sieurs états du Languedoc,
Où maint homme de grand estoc,
D'esprit, d'honneur et de créance,
Chacun à son rang, prit séance.
Là cet honorable pasteur,
Qui des vertus est amateur[740],
Dont l'âme est si noble et si bonne.
Digne archevêque de Narbonne.
Président né desdits états,
Et dont partout on fait grand cas,
Employant, comme il faut, sa langue,
Fit une si sage harangue
Et d'un style si peu commun,
Qu'il en fut prisé de chacun.
La cour, en attendant l'arrivée de Mazarin, ne fit que se livrer aux
plaisirs et aux intrigues frivoles que retracent les lettres de
Bartet[741]. Mais, dès que le cardinal fut de retour (22 novembre), il
s'occupa de la question des finances. Sans vouloir sacrifier Fouquet,
Mazarin reconnaissait la nécessité de mettre un terme à ses
dilapidations. La lettre si mesurée et si digne de Colbert[742] avait
certainement fait impression sur son esprit. Il défendit formellement au
surintendant de conclure aucun traité avec les fermiers des impôts sans
lui en mander les conditions[743]. Cette mesure annonçait que la
conduite de Fouquet était suspecte au cardinal. Elle pouvait d'ailleurs
s'expliquer naturellement par le rétablissement de la paix: les marchés
onéreux que le surintendant avait conclus antérieurement, l'aliénation
pour plusieurs années des droits du domaine, les intérêts énormes qu'il
payait aux financiers, tout ce désordre avait trouvé son excuse dans le
besoin d'argent pour l'entretien des armées. Mais, après la signature du
traité des Pyrénées, il semblait naturel d'adopter un système nouveau
qui rétablît l'ordre dans les finances. Telle n'était pas l'intention de
Fouquet et de ses créatures. Se rappelant le Mémoire de Colbert et le
plan de réformes qu'il avait proposé au cardinal, le surintendant se
crut perdu. Il fit appeler Gourville[744]. Ce dernier trouva Fouquet se
promenant à grands pas avec le comte de Brancas, qui devint plus tard
chevalier d'honneur de la reine. Brancas, qui recevait une pension du
surintendant[745], n'était pas moins abattu que lui.
Si l'on en croit Gourville, qui aime un peu trop à se mettre en scène et
à s'attribuer une grande influence sur Mazarin, ce fut lui qui se
chargea d'aller trouver le cardinal et de faire changer ses
dispositions[746]. Il lui aurait représenté que les besoins de l'État
étaient considérables et exigeaient une somme de vingt-huit millions,
outre les dépenses ordinaires. Paralyser, dans ces circonstances, le
crédit du surintendant en le tenant en suspicion, c'était le mettre hors
d'état d'obtenir de l'argent des financiers et entraver la marche du
gouvernement. Que si, au contraire, le cardinal se bornait à exiger que,
dans un délai convenu, le surintendant lui fournît trente millions, sans
suspendre les autres dépenses, il serait facile d'obtenir cette somme,
grâce au crédit dont jouissait Fouquet. A son retour, Mazarin trouverait
l'épargne remplie et pourrait se procurer les fonds nécessaires pour
solder l'arriéré. Si tout se réalisait, comme l'annonçait Gourville, le
cardinal resterait toujours libre, après le payement des dettes de
l'État, de faire rendre gorge aux financiers en établissant une chambre
de justice. Gourville ne se borna pas à montrer à Mazarin la nécessité
de laisser tout son crédit à l'homme qui avait la confiance des
traitants. Il attaqua Villacerf, un des intendants du cardinal, qui, par
suite de ses relations avec le Tellier et Colbert, n'était pas des amis
de Fouquet.
Il est probable que le surintendant ne se contenta pas de faire agir son
commis. Il s'était acquis de nombreuses créatures en distribuant des
pensions avec une prodigalité qui ne coûtait qu'au trésor public. Nous
verrons bientôt Bartet, un des affidés de Mazarin écrire à Fouquet comme
à son bienfaiteur et à l'arbitre des destinées de la France. Ce qui est
certain, c'est que le cardinal parut lui rendre toute sa confiance, et
le renvoya à Paris en lui laissant la libre disposition des finances.
Fouquet voulut, avant de quitter Toulouse, se réconcilier avec ceux de
ses ennemis qu'il regardait comme les plus dangereux. Il redoutait
surtout le secrétaire d'État le Tellier, dont la prudence égalait
l'ambition, et qui ne laissait jamais prise aux attaques. Il lui demanda
une entrevue et eut avec lui un éclaircissement sur leurs différends
antérieurs, «en sorte que depuis ce temps, dit Fouquet dans ses
_Défenses_[747], nous avons fort bien vécu ensemble, M. le Tellier et
moi.» Il est certain que, pendant le procès de Fouquet, le Tellier fut
loin de montrer la même passion que Colbert. Il se renferma dans une
circonspection mystérieuse, dont on trouve des preuves dans le _Journal
d'Olivier d'Ormesson_. Ce rapporteur du procès de Fouquet, qui fut
persécuté par Colbert, trouva, au contraire, dans le Tellier de la
bienveillance et presque de l'affection, mais tempérée par une prudence
excessive. L'abbé Fouquet avait aussi accompagné la cour à Toulouse, et
son frère se réconcilia avec lui[748], mais sans lui rendre sa
confiance; le surintendant s'inquiéta même de l'intimité qui semblait
s'établir entre son frère et Gourville, et recommanda à ce dernier de ne
pas s'ouvrir avec l'abbé[749].
Fouquet quitta enfin Toulouse, au mois de décembre 1659, pour revenir à
Paris, en passant par Lyon. Sa femme, qui était enceinte, l'avait
accompagné pendant ce long voyage. Les fatigues et la rigueur de la
saison lui furent funestes. Elle fit une fausse couche, et aussitôt
poëtes et courtisans d'écrire des élégies et des lettres de condoléance.
La Fontaine seul, fidèle à sa joyeuse humeur, le prit sur un ton moins
triste[750]:
Puis-je ramentevoir[751] l'accident plein d'ennui
Dont le bruit en nos cÅ“urs mit tant d'inquiétudes?
Aurai-je bonne grâce à blâmer aujourd'hui
Carrosses en relais, chirurgiens un peu rudes?
Fallait-il que votre Å“uvre imparfait fut laissé?
Ne le deviez-vous pas rapporter de Toulouse?
A quoi songeait l'amour qui l'avait commencé,
Et sont-ce là des traits de véritable épouse?
Ne quittant qu'avec peine un mari par trop cher,
Et le voyant partir pour un si long voyage,
Vous le voulûtes suivre; il ne put l'empêcher;
De vos chastes amours vous lui dûtes ce gage
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La Fontaine continue avec cette légèreté, qui ne paraît pas trop à sa
place en pareil sujet. Madame Scarron, dont nous avons déjà indiqué les
relations avec la femme du surintendant, avait bien mieux compris la
douleur d'une mère dans la lettre qu'elle avait adressée à madame
Fouquet[752].
Gui-Patin qui parle aussi de cet accident, indique qu'il eut lieu près
de Carcassonne. Il écrit à Falconnet le 16 décembre 1659: «On dit que M.
le procureur général s'est arrêté à Carcassonne pour une fausse couche
de madame sa femme.»
Le surintendant s'arrêta encore à Lyon, et il écrivit de cette ville à
Bartet pour rassurer la cour sur la santé de madame Fouquet, et stimuler
le zèle de ses partisans. Bartet répondit, à sa lettre, le 26
décembre[753]:
«Votre grande lettre de Lyon, du 19 décembre[754], a donné toute la joie
que vous pouvez penser par les inquiétudes que vous nous aviez vues dans
toutes nos lettres, et véritablement vous et tous vos amis doivent louer
Dieu d'avoir mis sa bénédiction à un voyage si incertain et si
dangereux. Comme il ne nous est point revenu de nouvelle d'auprès de
vous, touchant la santé de madame votre femme, qui fût mauvaise, et
qu'on n'a ouï parler d'aucun accident qui lui soit arrivé, le monde n'en
a plus rien dit. On doit ce grand silence-là à l'état de sa santé et à
la conduite avec laquelle vous l'avez si sagement et si heureusement
gouvernée. Ce serait donc une manière de contre-temps de remuer cela
dans la cour par un éclaircissement préparé. Mais, parlant de votre
arrivée à Lyon, on en dira assez de choses presque négligemment pour
faire connaître, en passant, toutes les précautions de votre conduite. A
la reine seulement j'en ferai, moi, tout le détail en particulier, parce
que ce fut elle qui s'y arrêta davantage et qui s'y intéressait si
obligeamment, qu'elle a plus de besoin que les autres de cette sorte
d'éclaircissement, que je ferai tomber sur M. Bernard[755], qu'on sait
m'avoir écrit par Bontemps[756] une assez grande lettre de Lyon.
«Pour moi, je vous puis assurer que je fis de vous peut-être le même
jugement que vous auriez fait vous-même, c'est que, dans ces
circonstances de maux et dangers, l'on fait d'ordinaire le mieux que
l'on peut, et vous ferez tout ce qui se pourra faire; mais vous savez
que les malheurs sont des matières délicates, et qu'ils ont cela de
commun avec les choses les plus parfaites, ils réveillent le monde, et
le monde s'y attache pour nous plaindre un peu et pour nous blâmer
beaucoup.
«Vous voilà donc à Paris, Dieu merci, et, s'il plaît à Dieu, en parfaite
santé. Il n'est plus question que de vous y conduire, comme vous le
savez mieux que personne; mais, comme vous m'avez ordonné de vous dire
toujours les choses qui pourraient vous regarder, je ne veux pas avoir à
me reprocher d'en oublier aucune. Les principales et presque les seules
ne sont pas celles qui sont en vous; ce sont celles qui sont hors de
vous et auprès de vous par les personnes qui vous approchent et qui, se
donnant toujours dans la cour des mouvements incommodes, tiennent les
yeux de la cour toujours ouverts sur eux et sur vous.
«Il n'est donc pas question de ne les point aimer ou de ne leur point
faire du bien; il ne s'agit pas de ne les point voir et de ne les pas
écouter. Toutes ces choses-là doivent être prises dans le fond de votre
sagesse; ce sont tous mouvements qui se doivent exciter en vous par vous
seul, et tous vos amis vous doivent trop aimer tout comme vous vous
aimez, pour entrer dans ces endroits-là de votre cÅ“ur, que vous devez
gouverner à votre mode.
«En mon particulier, Dieu m'est témoin si je ne donnerais pas toujours
mon suffrage pour les aimer et pour leur bien faire, toutes les fois
qu'il vous sera honorable d'en user ainsi et qu'ils s'en rendront dignes
par leur affection et par leur conduite.
«Mais, par leur faute, ou par leur malheur, ou par leur art, ou par leur
nature, ou par trop d'industrie concertée entre eux, ou par une avidité
de gouvernement découverte, ou par s'aimer eux-mêmes infiniment plus
qu'ils ne vous aimaient, ou pour perpétuer dans le monde cette vanité
qu'ils y avaient établie sur votre amitié, qui est un désordre de
l'amour-propre, Dieu vous a fait la grâce de comprendre vous-même (car
pour moi je vous ai trouvé là-dessus tout plein de lumières) les
inconvénients terribles que cela a si longtemps produits dans le _ciel
empirée_[757], et les préjudices continuels que vous en avez remarqués
dans la cour et dans le monde.
«Je ne voudrais donc pas les éloigner de vous pour leur ruine; mais je
voudrais bien qu'ils ne s'en approchassent pas pour ne vous nuire point.
Je ne voudrais pas leur retrancher le commerce familier de votre amitié
pour leur attirer ce malheur de ne l'avoir plus; mais je voudrais qu'ils
s'en abstinssent au moins extérieurement, parce que cela vous est
ruineux. Comme ce sont vos biens que je cherche et non pas leurs maux,
je voudrais qu'ils fussent heureux; mais je ne voudrais pas qu'ils le
fussent à vos dépens ni par vos disgrâces. Or c'en sont de véritables
que d'avoir jeté dans votre sagesse la confusion qu'ils y ont jetée un
si long temps, et d'avoir si fort corrompu les plus purs endroits de
votre prudence et de votre conduite par leur vanité, que le monde a vécu
longtemps dans ce désordre de ne pouvoir séparer ce qui était de vous ou
ce qui était d'eux, et si on entrait ou si on sortait de vos affections
par votre choix ou par le leur.
«Comme j'ai encore plus de connaissance de ce qui s'est passé dans la
cour que de ce qui s'est fait auprès de vous ou dans le monde, je puis
mieux dire aussi ce qui m'y a paru, et il est certain que ce cercle de
personnes concertées y était bien plus une société faite pour se
conserver eux-mêmes que pour servir leurs amis. Je veux dire que pour le
seul esprit de les servir. Et c'est de cet esprit-là, composé d'intérêts
et plein d'art, que sont si souvent venues des craintes données sans
fondement ou sur de faux fondements, quand elles étaient propres pour se
donner de la considération; c'est de là que sortaient des choses
ramassées dans le public et recueillies de toutes parts, auxquelles ils
donnaient des formes suivant leurs desseins et leurs intérêts, et que
jamais il ne vous a été rien proposé par eux qui n'eût été devant résolu
en eux-mêmes, au milieu de gens qui quelquefois vous aimaient, et qui
souvent ne vous aimaient pas.
«Il y a eu des temps où les choses que je désigne vous ont été aussi
claires que les rayons du soleil. Quand leurs principaux amis ont eu des
intérêts considérables et que tous ensemble y ont trouvé des résistances
en vous, ils ne vous ont pas marchandé un moment et ont mieux aimé
faire leur main et trouver leur compte, comme si c'eût été la dernière
action de la vie que de s'accommoder à vos difficultés et peut-être à
vos impuissances. Ils ont été tous orateurs et déclamateurs: ils vous
ont montré des abîmes qu'ils venaient de creuser eux-mêmes de leurs
propres mains, et plutôt que de manquer de faire à point nommé ce qu'ils
venaient de résoudre, ils donnaient à vos amis et à vos ennemis, par ces
conduites-là, les plus pernicieux et les plus dangereux exemples qu'on
peut jamais inventer contre un ennemi déclaré.
«Quand, après cela, par la suite du temps, qui sert ordinairement à
sortir des erreurs et à découvrir le mensonge, les affaires du roi vous
ont amené à la cour, et que vous vous y êtes conduit à votre mode,
c'est-à-dire (et vous le savez) avec l'agrément si facile de nos maîtres
et les affections de tous les honnêtes gens qui vous ont donné à
vous-même cet exemple si unique de n'avoir aucun intérêt, vous avez vu
tenir à ces messieurs-là une conduite étonnée; vous les avez remarqués
chancelants et ébranlés dans leurs actions et dans leurs paroles, et
leur déconcertement a été si rude et si dur, qu'il a été connu de tout
le monde.»
Après avoir conseillé à Fouquet de ne compter que sur lui-même et de ne
pas rechercher des amis de cour, qui prenaient son argent et songeaient
surtout à établir leur crédit, Bartet continue ainsi:
«Tous les gens qui aimeront votre gloire vous parleront comme moi et
feront de même. Il faut se rendre inutile pour vous le plus qu'on peut
dans le _ciel empirée_, parce qu'il faut que vous lui paraissiez
vous-même sans le besoin ni le secours de qui que ce soit que de vous et
de lui, principalement pour les choses importantes et pour les conduites
principales. Les temps deviennent pour cela très-favorables, puisque
voici vraisemblablement notre dernier grand voyage[758], et par
conséquent peu de longues absences. J'instrumente contre moi-même quand
je cherche à m'annihiler; mais il le faut quand on vous aime
parfaitement, et enfin il faut laisser ou donner cette leçon à ces
messieurs-là, et vous voir en vos mains, et non pas en des mains de
tribut (mercenaires).
«Cependant, parce que ce qu'ils font pourrait produire d'autant plus de
mal qu'ils rechercheront à se rendre précipitamment nécessaires à
l'_avenir_ (Fouquet), et que nous n'avons pas une parfaite connaissance
de ce qu'ils font, j'ai laissé entrevoir à M. de Fréjus[759], par la
participation de l'_Être de raison_ et la _Sardine_[760], les doutes que
j'avais que ces messieurs-là ne changeassent de conduite sur votre
sujet, et l'ai prié d'y prendre garde dans le _ciel empirée_, et pour
l'amour de vous, et pour l'amour de moi-même, qui assurément, par toute
la suite de ma vie, vous donnerai toujours sujet de m'estimer et de
m'aimer.
«Je n'ai presque plus vu ni M. de Narbonne ni M. l'abbé, et je me suis
senti m'aliéner et m'éloigner d'eux à mesure que je les ai trouvés peu
disposés à entrer dans les raisons dans lesquelles je crois que je
mourrai.
«M. l'abbé m'en fit encore hier au soir une seconde fois reproche dans
la chambre de Son Éminence, mais il me le fit très-obligeamment. M.
l'évêque d'Agde semble se dévouer et à votre personne par choix et à
votre fortune par intérêt. C'est un sujet dans lequel je trouve de si
excellentes choses, qu'il faut que les plus honnêtes gens de ses amis
travaillent délicatement à mettre sa nature au-dessus de son intérêt, et
à régler son ambition et l'amour du bien d'une manière qui compatisse
avec la nature d'un fort honnête homme; car les intérêts légitimes et
bien entendus y compatissent toujours, à moins d'avoir une nature
rebelle.
«Je ne suis pas si faible que vous croyez sur le sujet de M. l'abbé; car
j'ai eu la force de dire à MM. de Brancas et de Grave, à M. le comte de
Soissons et à M. de Varengeville les mêmes choses que je vous ai
écrites. Les deux premiers en étaient plus capables que moi[761] par
eux-mêmes, et j'en ai rendu les autres en partie[762].
«Il est arrivé de M. l'abbé pour le jeu ce que je vous en avais écrit:
la veille de Noël, il perdit contre l'abbé de Gordes, tête à tête,
enfermés ensemble, onze mille quatre-vingts pistoles. Et Son Éminence
part demain, et la cour après-demain!
«Son Éminence me dit hier au soir, en lisant les dépêches de don
Louis[763], qu'il lui écrivait le 9 de ce mois de Madrid, qu'il
enverrait incessamment la satisfaction et la dépêche pour la
dispense[764]; que cependant il me rendait mon voyage de Rome[765] le
plus honorable qu'il pouvait en me chargeant des pensions que le roi
donne aux cardinaux de notre faction, et de plus que cela du chapeau de
la nomination du roi pour M. Mancini, son beau-frère, oncle de madame la
comtesse de Soissons. Je m'assure que cette circonstance de mon voyage
vous donne d'autant plus de joie que vous la trouverez plus honorable.
Je vous supplie de la tenir secrète, ne sachant pas encore si Son
Éminence veut qu'elle soit sue.
«Je voudrais que vous pussiez voir et connaître parfaitement les soins
et le zèle de l'_Être de raison_ et de la _Sardine_.
«Quand je vous parle de M. de Fréjus, mettez-vous bien, s'il vous plaît,
dans l'esprit, qu'il ne prendra ni mission, ni ministère, ni caractère;
mais il veillera seulement sur ceux qui en ont ou qui le prennent, et
fera le bien sans faire aucun mal, et le temps vous fera connaître la
sainteté de cette parole. Pour la vérité, c'est qu'il ne sait d'aucune
chose du monde que pour servir à faire le bien et à empêcher le mal, en
la manière que je viens de vous le dire, et que je vous rendrais plus
sensible si j'en avais le temps.
«L'affaire de M. le prince de Conti est accommodée honorablement et
utilement pour lui, mais avec peu d'agrément de sa part ni de madame sa
femme auprès de Son Éminence, de sorte que cela va bien présentement
pour leurs affaires et mal pour leurs personnes.
«Je vous donnerai des nouvelles de Carcassonne. Au nom de Dieu,
aimez-moi toujours autant que vous avez fait ici et à Lyon; car pour moi
j'appelle cela ma mesure comble.
«Remarquez donc bien, s'il vous plaît, combien abandonnèment j'entre en
vous, de confiance, en corps et en âme.»
Fouquet, qui voyageait à petites journées, n'arriva à Paris qu'à la fin
de l'année 1659. Loret se hâta d'annoncer son retour[766]:
Ce modèle du vrai prudent,
Monseigneur le surintendant,
Dont les bontés me sont si chères,
Est de retour depuis naguères
De Toulouse en cette cité,
Grâce au ciel, en bonne santé.
Plusieurs, avec impatience,
Souhaitant sa chère présence.
Dont ils attendaient des effets,
Ont sujet d'être satisfaits;
Car telles gens sont nécessaires
Pour régler les grandes affaires.
Soit en gros, ou soit en menu;
Qu'il soit donc le très-bien venu.