Fouquet encourage Molière et la Fontaine.--Ce dernier lui offre son
poëme d'_Adonis_.--Il reçoit une pension de Fouquet à condition de
lui payer une redevance poétique.--Engagement que prend la Fontaine
dans son _Épître à Pellisson_ (1659).--Il s'acquitte du premier
terme de la redevance par une ballade adressée à madame Fouquet
(juillet 1659).--Quittance en vers donnée par Pellisson.--Ballade
adressée, en octobre 1659, à Fouquet pour le payement du second
terme.--Ballade sur la paix des Pyrénées (décembre
1659).--Insouciance et indépendance de la Fontaine; il se plaint
dans une épître en vers de n'avoir pas été reçu par le
surintendant.--Fouquet écoute les plaintes de la Fontaine et sa
requête en faveur de sa ville natale (Château-Thierry).--La
redevance poétique, à laquelle s'était engagé la Fontaine, lui
devient onéreuse.--Fouquet ne lui continue pas moins sa
pension.--_Songe de Vaux_, poëme entrepris par la Fontaine et resté
inachevé.--Artistes protégés et encouragés par Fouquet.
A l'exception de Pierre Corneille, les poëtes que nous avons vus jusqu'à
présent encouragés par Fouquet n'intéressent guère la postérité; mais on
trouve, sur la liste de ceux qui reçurent ses bienfaits, deux noms qui
demandent grâce pour lui: Molière et la Fontaine. Le premier venait de
se fixer à Paris avec sa troupe, jusqu'alors nomade, et commençait, dans
le _Dépit amoureux_ et dans les _Précieuses ridicules_, à opposer le
vrai comique aux bouffonneries de Scarron. Il est probable que, dès
cette époque, il fut encouragé par Fouquet, pour lequel nous le verrons
bientôt composer la pièce des _Fâcheux_. Quant à la Fontaine, il était
venu à Paris vers 1658, appelé par son oncle Jannart, substitut du
procureur général. Ce fut Jannart qui le présenta à Fouquet, et le lui
recommanda comme un bel esprit[615]. La Fontaine avait déjà publié une
traduction de l'_Eunuque_ de Térence et composé un poëme d'_Adonis_,
qu'il offrit à Fouquet avec une dédicace en vers:
Fouquet, l'unique but des faveurs d'Uranie.
Digne objet de mes chants, vaste et noble génie.
Qui seul peux embrasser tant de soins à la fois,
Honneur du nom public, défenseur de nos lois;
Toi dont l'âme s'élève au-dessus du vulgaire,
Qui connais les beaux-arts, qui sais ce qui doit plaire.
Et de qui le pouvoir, quoique peu limité,
Par le rare mérite est encor surmonté,
Vois de bon œil cet œuvre, et consens pour ma gloire
Qu'avec toi l'on le place au temple de Mémoire:
Par toi je me promets un éternel renom;
Mes vers ne mourront point, assistés de ton nom.
Ne les dédaigne pas, et lis cette aventure
Dont pour te divertir j'ai tracé la peinture.
L'_Adonis_ ne manque pas de mérite. Des idées gracieuses, rendues en
vers ingénieux, annonçaient déjà un véritable poëte. C'est dans
l'_Adonis_ que se trouve ce vers si souvent cité:
Et la grâce plus belle encor que la beauté.
En 1659, Fouquet accorda à la Fontaine une pension annuelle de mille
francs, à condition qu'il lui enverrait une pièce de vers pour le
payement de chaque quartier. La Fontaine souscrivit à cet engagement
dans une pièce adressée à Pellisson; il était alors dans toute l'ardeur
de l'enthousiasme pour un surintendant aussi spirituel que généreux, qui
encourageait avec une grâce délicate et se disait l'obligé de ceux qu'il
enrichissait. Il aimait Pellisson, par lequel passaient les dons de
Fouquet; aussi se montre-t-il d'abord tout de feu pour s'acquitter de
ses engagements.
Je vous l'avoue, et c'est la vérité,
Que monseigneur[616] n'a que trop mérité
La pension qu'il veut que je lui donne.
En bonne foi, je ne connais personne
A qui Phébus s'engageât aujourd'hui
De la donner plus volontiers qu'à lui;
Son souvenir qui me comble de joie
Sera payé tout en belle monnoie
De madrigaux, d'ouvrages ayant cours.
Cela s'entend, sans manquer de deux jours
Aux termes pris, ainsi que je l'espère.
Cette monnoie est sans doute légère.
Et maintenant peu la savent priser;
Mais c'est un fonds qu'on ne peut épuiser.
Plût aux destins, amis de cet empire,
Que de l'épargne[617] on en pût autant dire!
J'offre ce fonds avec affection;
Car, après tout, quelle autre pension
Aux demi-dieux pourrait être assinée[618]?
Pour acquitter celle-ci chaque année,
Il me faudra quatre termes égaux:
A la Saint-Jean, je promets madrigaux
Courts et troussés, et de taille mignonne,
Longue lecture en été n'est pas bonne;
Le chef d'octobre aura son tour après;
Ma muse alors prétend se mettre en frais.
Notre héros, si le beau temps ne change,
De menus vers aura pleine vendange.
Ne dites point que c'est menu présent;
Car menus vers sont en vogue à présent.
Vienne l'an neuf, ballade est destinée:
Qui rit ce jour, il rit toute l'année.
Or la ballade a cela, ce dit-on,
Qu'elle fait rire, ou ne vaut un bouton.
Pâques, jour saint, veut autre poésie:
J'enverrai lors, si Dieu me prête vie;
Pour achever toute la pension,
Quelque sonnet plein de dévotion:
Ce terme-là pourrait être le pire,
On me voit peu sur tels sujets écrire;
Mais tout au moins je serai diligent,
Et si j'y manque, envoyez un sergent;
Faites saisir, sans aucune remise,
Stances, rondeaux, et vers de toute guise;
Ce sont nos biens: les doctes nourrissons
N'amassent rien, si ce n'est des chansons.
Ne pouvant donc présenter autre chose,
Qu'à son plaisir le héros en dispose.
Vous lui direz qu'un peu de son esprit
Me viendrait bien pour polir chaque écrit.
Quoi qu'il en soit, je me fais fort de quatre;
Et je prétends, sans un seul en rabattre,
Qu'au bout de l'an le compte y soit entier:
Deux en six mois, un par chaque quartier.
Pour sûreté, j'oblige par promesse
Le bien que j'ai sur le bord du Permesse,
Même au besoin notre ami Pellisson
Me pleigera[619] d'un couplet de chanson.
Chanson de lui tient lieu de longue épître;
Car il en est sur un autre chapitre.
Bien nous en prend; nul de nous n'est fâché
Qu'il soit ailleurs jour et nuit empêché.
A mon égard, je juge nécessaire
De n'avoir plus sur les bras qu'une affaire.
C'est celle-ci: j'ai donc intention
De retrancher toute autre pension,
Celle d'Iris même[620]; c'est tout vous dire;
Elle aura beau me conjurer d'écrire,
En lui payant, pour ses menus plaisirs,
Par an trois cent soixante et cinq soupirs
(C'est un par jour, la somme est assez grande).
Je n'entends point après qu'elle demande
Lettre ni vers, protestant de bon cœur
Que tout sera gardé pour monseigneur.
La Fontaine était sincère lorsqu'il prenait cet engagement, et il
l'exécuta d'abord avec scrupule. La première échéance de la rente qu'il
devait au surintendant tombait au mois de juillet 1659; il paya
exactement et largement sa dette. Ce fut à madame Fouquet, femme du
surintendant, qu'il adressa sa ballade:
Comme je vois monseigneur votre époux
Moins de loisir qu'homme qui soit en France,
Au lieu de lui, puis-je payer à vous?
Serait-ce assez d'avoir votre quittance?
Oui, je le crois; rien ne tient en balance
Sur ce point là mon esprit soucieux.
Je voudrais bien faire un don précieux;
Mais si mes vers ont l'honneur de vous plaire,
Sur ce papier promenez vos beaux yeux.
En puissiez-vous dans cent ans autant faire!
Je viens de Vaux, sachant bien que sur tous
Les Muses font en ce lieu résidence;
Si leur ai dit, en ployant les genoux,
Mes vers voudraient faire la révérence
A deux soleils de votre connaissance,
Qui sont plus beaux, plus clairs, plus radieux
Que celui-là qui loge dans les cieux.
Partant, vous faut agir dans cette affaire,
Non par acquit, mais de tout votre mieux.
En puissiez-vous dans cent ans autant faire!
L'une des neuf m'a dit d'un ton fort doux
(Et c'est Clio, j'en ai quelque croyance):
Espérez bien de ses yeux et de nous.
J'ai cru la Muse; et sur cette assurance
J'ai fait ces vers, tout rempli d'espérance.
Commandez donc, en termes gracieux,
Que, sans tarder, d'un soin officieux,
Celui des Ris qu'avez pour secrétaire
M'en expédie un acquit glorieux.
En puissiez-vous dans cent ans autant faire!