CHAPITRE XXIV

Fouquet encourage Molière et la Fontaine.--Ce dernier lui offre son

poëme d'_Adonis_.--Il reçoit une pension de Fouquet à condition de

lui payer une redevance poétique.--Engagement que prend la Fontaine

dans son _Épître à Pellisson_ (1659).--Il s'acquitte du premier

terme de la redevance par une ballade adressée à madame Fouquet

(juillet 1659).--Quittance en vers donnée par Pellisson.--Ballade

adressée, en octobre 1659, à Fouquet pour le payement du second

terme.--Ballade sur la paix des Pyrénées (décembre

1659).--Insouciance et indépendance de la Fontaine; il se plaint

dans une épître en vers de n'avoir pas été reçu par le

surintendant.--Fouquet écoute les plaintes de la Fontaine et sa

requête en faveur de sa ville natale (Château-Thierry).--La

redevance poétique, à laquelle s'était engagé la Fontaine, lui

devient onéreuse.--Fouquet ne lui continue pas moins sa

pension.--_Songe de Vaux_, poëme entrepris par la Fontaine et resté

inachevé.--Artistes protégés et encouragés par Fouquet.

A l'exception de Pierre Corneille, les poëtes que nous avons vus jusqu'à

présent encouragés par Fouquet n'intéressent guère la postérité; mais on

trouve, sur la liste de ceux qui reçurent ses bienfaits, deux noms qui

demandent grâce pour lui: Molière et la Fontaine. Le premier venait de

se fixer à Paris avec sa troupe, jusqu'alors nomade, et commençait, dans

le _Dépit amoureux_ et dans les _Précieuses ridicules_, à opposer le

vrai comique aux bouffonneries de Scarron. Il est probable que, dès

cette époque, il fut encouragé par Fouquet, pour lequel nous le verrons

bientôt composer la pièce des _Fâcheux_. Quant à la Fontaine, il était

venu à Paris vers 1658, appelé par son oncle Jannart, substitut du

procureur général. Ce fut Jannart qui le présenta à Fouquet, et le lui

recommanda comme un bel esprit[615]. La Fontaine avait déjà publié une

traduction de l'_Eunuque_ de Térence et composé un poëme d'_Adonis_,

qu'il offrit à Fouquet avec une dédicace en vers:

Fouquet, l'unique but des faveurs d'Uranie.

Digne objet de mes chants, vaste et noble génie.

Qui seul peux embrasser tant de soins à la fois,

Honneur du nom public, défenseur de nos lois;

Toi dont l'âme s'élève au-dessus du vulgaire,

Qui connais les beaux-arts, qui sais ce qui doit plaire.

Et de qui le pouvoir, quoique peu limité,

Par le rare mérite est encor surmonté,

Vois de bon œil cet œuvre, et consens pour ma gloire

Qu'avec toi l'on le place au temple de Mémoire:

Par toi je me promets un éternel renom;

Mes vers ne mourront point, assistés de ton nom.

Ne les dédaigne pas, et lis cette aventure

Dont pour te divertir j'ai tracé la peinture.

L'_Adonis_ ne manque pas de mérite. Des idées gracieuses, rendues en

vers ingénieux, annonçaient déjà un véritable poëte. C'est dans

l'_Adonis_ que se trouve ce vers si souvent cité:

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

En 1659, Fouquet accorda à la Fontaine une pension annuelle de mille

francs, à condition qu'il lui enverrait une pièce de vers pour le

payement de chaque quartier. La Fontaine souscrivit à cet engagement

dans une pièce adressée à Pellisson; il était alors dans toute l'ardeur

de l'enthousiasme pour un surintendant aussi spirituel que généreux, qui

encourageait avec une grâce délicate et se disait l'obligé de ceux qu'il

enrichissait. Il aimait Pellisson, par lequel passaient les dons de

Fouquet; aussi se montre-t-il d'abord tout de feu pour s'acquitter de

ses engagements.

Je vous l'avoue, et c'est la vérité,

Que monseigneur[616] n'a que trop mérité

La pension qu'il veut que je lui donne.

En bonne foi, je ne connais personne

A qui Phébus s'engageât aujourd'hui

De la donner plus volontiers qu'à lui;

Son souvenir qui me comble de joie

Sera payé tout en belle monnoie

De madrigaux, d'ouvrages ayant cours.

Cela s'entend, sans manquer de deux jours

Aux termes pris, ainsi que je l'espère.

Cette monnoie est sans doute légère.

Et maintenant peu la savent priser;

Mais c'est un fonds qu'on ne peut épuiser.

Plût aux destins, amis de cet empire,

Que de l'épargne[617] on en pût autant dire!

J'offre ce fonds avec affection;

Car, après tout, quelle autre pension

Aux demi-dieux pourrait être assinée[618]?

Pour acquitter celle-ci chaque année,

Il me faudra quatre termes égaux:

A la Saint-Jean, je promets madrigaux

Courts et troussés, et de taille mignonne,

Longue lecture en été n'est pas bonne;

Le chef d'octobre aura son tour après;

Ma muse alors prétend se mettre en frais.

Notre héros, si le beau temps ne change,

De menus vers aura pleine vendange.

Ne dites point que c'est menu présent;

Car menus vers sont en vogue à présent.

Vienne l'an neuf, ballade est destinée:

Qui rit ce jour, il rit toute l'année.

Or la ballade a cela, ce dit-on,

Qu'elle fait rire, ou ne vaut un bouton.

Pâques, jour saint, veut autre poésie:

J'enverrai lors, si Dieu me prête vie;

Pour achever toute la pension,

Quelque sonnet plein de dévotion:

Ce terme-là pourrait être le pire,

On me voit peu sur tels sujets écrire;

Mais tout au moins je serai diligent,

Et si j'y manque, envoyez un sergent;

Faites saisir, sans aucune remise,

Stances, rondeaux, et vers de toute guise;

Ce sont nos biens: les doctes nourrissons

N'amassent rien, si ce n'est des chansons.

Ne pouvant donc présenter autre chose,

Qu'à son plaisir le héros en dispose.

Vous lui direz qu'un peu de son esprit

Me viendrait bien pour polir chaque écrit.

Quoi qu'il en soit, je me fais fort de quatre;

Et je prétends, sans un seul en rabattre,

Qu'au bout de l'an le compte y soit entier:

Deux en six mois, un par chaque quartier.

Pour sûreté, j'oblige par promesse

Le bien que j'ai sur le bord du Permesse,

Même au besoin notre ami Pellisson

Me pleigera[619] d'un couplet de chanson.

Chanson de lui tient lieu de longue épître;

Car il en est sur un autre chapitre.

Bien nous en prend; nul de nous n'est fâché

Qu'il soit ailleurs jour et nuit empêché.

A mon égard, je juge nécessaire

De n'avoir plus sur les bras qu'une affaire.

C'est celle-ci: j'ai donc intention

De retrancher toute autre pension,

Celle d'Iris même[620]; c'est tout vous dire;

Elle aura beau me conjurer d'écrire,

En lui payant, pour ses menus plaisirs,

Par an trois cent soixante et cinq soupirs

(C'est un par jour, la somme est assez grande).

Je n'entends point après qu'elle demande

Lettre ni vers, protestant de bon cœur

Que tout sera gardé pour monseigneur.

La Fontaine était sincère lorsqu'il prenait cet engagement, et il

l'exécuta d'abord avec scrupule. La première échéance de la rente qu'il

devait au surintendant tombait au mois de juillet 1659; il paya

exactement et largement sa dette. Ce fut à madame Fouquet, femme du

surintendant, qu'il adressa sa ballade:

Comme je vois monseigneur votre époux

Moins de loisir qu'homme qui soit en France,

Au lieu de lui, puis-je payer à vous?

Serait-ce assez d'avoir votre quittance?

Oui, je le crois; rien ne tient en balance

Sur ce point là mon esprit soucieux.

Je voudrais bien faire un don précieux;

Mais si mes vers ont l'honneur de vous plaire,

Sur ce papier promenez vos beaux yeux.

En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Je viens de Vaux, sachant bien que sur tous

Les Muses font en ce lieu résidence;

Si leur ai dit, en ployant les genoux,

Mes vers voudraient faire la révérence

A deux soleils de votre connaissance,

Qui sont plus beaux, plus clairs, plus radieux

Que celui-là qui loge dans les cieux.

Partant, vous faut agir dans cette affaire,

Non par acquit, mais de tout votre mieux.

En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

L'une des neuf m'a dit d'un ton fort doux

(Et c'est Clio, j'en ai quelque croyance):

Espérez bien de ses yeux et de nous.

J'ai cru la Muse; et sur cette assurance

J'ai fait ces vers, tout rempli d'espérance.

Commandez donc, en termes gracieux,

Que, sans tarder, d'un soin officieux,

Celui des Ris qu'avez pour secrétaire

M'en expédie un acquit glorieux.

En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 106 / 211 题