Fouquet protecteur des lettres et des arts.--État de la littérature
après la Fronde.--Fouquet donne une pension à Pierre
Corneille.--Remercîment en vers que lui adresse Pierre
Corneille.--Représentation d'_Å’dipe_ (1659).--Thomas Corneille
reçoit aussi des gratifications de Fouquet.--Pellisson s'attache à
Fouquet.--Il le met en relation avec mademoiselle de Scudéry et les
_précieuses_.--Caractère de cette littérature.--Lettres de
mademoiselle de Scudéry à Pellisson.--Elle y montre son affection
pour Pellisson et son attachement pour Fouquet.--Autres poëtes
encouragés par le surintendant, Boisrobert, Gombauld, Hesnault,
Loret, Scarron.--Lettre attribuée à madame Scarron; elle est
apocryphe.--Lettres de madame Scarron à madame Fouquet.
Au milieu des soucis de la politique, Fouquet n'oubliait pas les lettres
et les arts; c'est là son plus beau titre. Du reste, s'il fut un Mécène
pour les poëtes et les peintres, ils le lui ont bien rendu parla
fidélité qu'ils lui témoignèrent dans sa disgrâce. Ils contribuèrent
plus que personne à cette réaction de l'opinion publique qui a sauvé
Fouquet et s'est perpétuée jusqu'à nos jours, malgré les preuves
accablantes de ses dilapidations. Le surintendant avait l'esprit cultivé
et ingénieux; il aimait la société des gens de lettres, et, lorsqu'il
les protégeait, c'était avec un sentiment de délicatesse et de
libéralité que les vrais poëtes et les vrais artistes appréciaient
encore plus que les pensions et les faveurs. «M. Pellisson m'a fait
l'honneur de se donner à moi,» répondait Fouquet à ceux qui le
félicitaient d'avoir attaché à sa fortune ce bel esprit, qui était, vers
1659, un des arbitres du goût. Les femmes que recherchait le
surintendant se distinguaient presque toutes autant par l'esprit que par
la beauté. Madame du Plessis-Bellière, madame d'Asserac, mademoiselle de
Treseson, écrivaient avec une pureté et une élégance rares à cette
époque, même parmi les femmes de cour. Le surintendant appréciait
l'esprit de madame de Sévigné. N'ayant pu en faire sa maîtresse, il en
fit une de ses amies les plus dévouées. Il gardait ses lettres dans sa
mystérieuse cassette, quoique les billets que lui adressait madame de
Sévigné ne fussent remplis que de détails d'affaires et de bruits de
cour. Il les aimait pour leur tour vif, naturel, piquant.
A l'époque de la grande puissance de Fouquet, en 1659, les lettres
étaient dans un triste état. Corneille vieillissait, et, depuis l'échec
de _Pertharite_, en 1653, il s'était éloigné du théâtre. Scarron et les
poëtes bouffons de son école avaient gâté le goût public; la Fronde les
avait mis à la mode. On applaudissait à leurs grossières plaisanteries
et au travestissement burlesque des œuvres les plus sublimes. Ces
débauches d'esprit avaient amené, dans quelques cercles d'élite, une
réaction qui eut aussi ses excès. Les _précieuses_ affectaient un
langage et des sentiments raffinés, et, si quelques-unes s'arrêtaient à
la limite du ridicule, d'autres s'y précipitaient et compromettaient la
littérature par un genre faux et maniéré. Là régnaient mademoiselle de
Scudéry et ses romans, que la raison sévère de Boileau a condamnés à
tout jamais, et qu'une critique paradoxale tenterait vainement de faire
revivre. Il y avait bien, à côté des poëtes vieillis, des bouffons et
des précieuses, une école d'un genre tout autrement élevé et sévère:
l'école de Port-Royal. Elle venait de produire les _Provinciales_ et
préparait les _Pensées_; mais ces solitaires, qui fuyaient le monde et
ses dangers, n'attendaient ni ne sollicitaient les faveurs du
surintendant. C'était dans la méditation des vérités chrétiennes et dans
l'étude des écrivains de l'antiquité que s'était formé leur génie. Il en
était de même de Bossuet, qui commençait à briller dans la chaire
chrétienne.
Le mérite de Fouquet fut de chercher partout le talent et de
l'encourager; il ramena Corneille au théâtre et s'efforça de réveiller
son génie. Il oublia les plates injures de Scarron et secourut sa
vieillesse. Pellisson, qui vivait dans l'intimité du surintendant, était
l'ami des précieuses et faisait le charme des _samedis_ de mademoiselle
de Scudéry. Le surintendant entretenait avec Port-Royal des relations
amicales: témoin Arnauld d'Andilly et son fils, Simon de Pomponne. Enfin
il eut le mérite de discerner et de stimuler des génies naissants, comme
Molière et la Fontaine. Les _Fâcheux_ de Molière furent représentés à
Vaux avec un prologue de Pellisson, et, quant à la Fontaine, encouragé
par la munificence de Fouquet, il s'attacha à lui avec toute l'ardeur de
son âme candide. Après avoir assisté à tant de misères et d'intrigues,
il n'est pas sans intérêt de s'arrêter un instant sur un spectacle plus
digne de mémoire, celui de la puissance et de la richesse sollicitant et
récompensant le génie.
Pierre Corneille fut un des premiers poëtes auxquels s'adressa Fouquet.
Agé de plus de cinquante ans et découragé par son dernier échec, le
poëte avait abandonné le théâtre. Les misérables pièces de Scarron et de
son école avaient détrôné le _Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_. Le
surintendant fit un acte honorable en relevant Corneille de son
découragement et en l'engageant à rentrer dans la carrière dramatique.
Il lui donna une pension, probablement dès 1657. Ce fut vers cette
époque que Corneille lui adressa une pièce de vers[579], où il lui
promet de répondre à son appel. Voici quelques passages de cette pièce,
où l'on trouve des traces du génie de l'auteur du _Cid_:
Oui, généreux appui de tout notre Parnasse,
Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce.
Et je veux bien apprendre à tout notre avenir
Que tes regards benins ont su me rajeunir.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Je sens le même feu, je sens la même audace
Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace.
Et je me trouve encore la main qui crayonna
L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire
Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire,
Quelque nom favori qu'il te plaise arracher
A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher.
Soit qu'il faille ternir ceux d'Énée et d'Achille
Par un noble attentat sur Homère et Virgile,
Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort
Ceux que j'ai sur la scène affranchis de la mort;
Tu me verras le même, et je te ferai dire,
Si jamais pleinement ta grande âme m'inspire,
Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté
Cet assemblage heureux de force et de clarté,
Ces prestiges secrets de l'aimable imposture.
Qu'à l'envi m'ont prêtés et l'art et la nature.
N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir,
Ou jusqu'à te dépeindre, ou jusqu'à t'applaudir.
Ce serait présumer que d'une seule vue
J'aurais vu de ton cÅ“ur la plus vaste étendue.
Qu'un moment suffirait à mes débiles yeux
Pour démêler en toi ces dons brillants des cieux.
De qui l'inépuisable et perçante lumière,
Sitôt que tu parais, fait baisser la paupière.
J'ai déjà vu beaucoup en ce moment heureux.
Je t'ai vu magnanime, affable, généreux,
Et ce qu'on voit à peine après dix ans d'excuses,
Je t'ai vu tout à coup libéral pour les Muses.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Hâte-toi cependant de rendre un vol sublime
Au génie amorti que ta bonté ranime,
Et dont l'impatience attend pour se borner
Tout ce que tes faveurs lui voudront ordonner.
Ce remercîment atteste que Corneille avait reçu de Fouquet une faveur
signalée, comme il le dit lui-même, et qu'il avait promis au
surintendant de traiter le sujet de tragédie que ce dernier lui
indiquerait. Fouquet lui en proposa trois et lui laissa le choix.
Corneille préféra _Å’dipe_, et fit représenter cette pièce en 1659.
«Chacun sait, dit-il dans l'_Avis au lecteur_ public en tête de cette
tragédie, que ce grand ministre n'est pas moins le surintendant des
belles-lettres que des finances; que sa maison est aussi ouverte aux
gens d'esprit qu'aux gens d'affaires, et que, soit à Paris, soit à la
campagne, c'est dans les bibliothèques[580] qu'on attend ces précieux
moments qu'il dérobe aux occupations qui l'accablent, pour en gratifier
ceux qui ont quelque talent d'écrire avec succès. Ces vérités sont
connues de tout le monde; mais tout le monde ne sait pas que sa bonté
s'est étendue jusqu'à ressusciter les Muses ensevelies dans un long
silence, et qui étaient comme mortes au monde, puisque le monde les
avait oubliées. C'est donc à moi à le publier après qu'il a daigné m'y
faire revivre si avantageusement, non que de là j'ose prendre l'occasion
de faire ses éloges. Nos dernières années ont produit peu de livres
considérables, ou pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et
la netteté de l'expression, ou pour les agréments et la justesse de
l'art, dont les auteurs ne se soient mis sous une protection si
glorieuse, et ne lui aient rendu les hommages que nous devons tous à ce
concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus
extraordinaires, qui laissent une admiration continuelle à ceux qui ont
le bonheur de l'approcher. Les téméraires efforts que j'y pourrais faire
après eux ne serviraient qu'à montrer combien je suis au-dessous d'eux.
La matière est inépuisable, mais nos esprits sont bornés, et, au lieu de
travailler à la gloire de mon protecteur, je ne travaillerais qu'à ma
honte. Je me contenterai de vous dire simplement que, si le public a
reçu quelque satisfaction de ce poëme [581], et s'il en reçoit encore de
ceux de cette nature et de ma façon qui pourront le suivre, c'est à lui
qu'il en doit imputer le tout, puisque, sans ses commandements, je
n'aurais jamais fait Å’dipe, et que cette tragédie a plu assez au roi
pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son
approbation, je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres
tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté
ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de
vigueur[582].» C'est à ce réveil du poëte, provoqué par Fouquet, que la
postérité doit Sertorius et Othon[583].
Thomas Corneille eut aussi part aux bienfaits de Fouquet. Il lui dédia
une de ses tragédies et s'occupa du sujet de _Camma_, un des trois
canevas proposés par Fouquet à Pierre Corneille[584]. Traitée par un
génie tel que Pierre Corneille, cette pièce aurait pu exciter les
émotions de terreur et de pitié que recherche surtout la poésie
dramatique. Camma avait vu son époux assassiné par un rival qui
ambitionnait sa main; elle feignit, pour assurer sa vengeance, de se
rendre aux désirs du meurtrier. Arrivée au pied de l'autel où leur hymen
devait être consacré, elle lui présenta une coupe comme symbole d'union;
mais la coupe était empoisonnée, et le meurtrier y but la mort. Ce sujet
tragique, qui n'est pas sans analogie avec celui de Mérope, fut traité
faiblement par Thomas Corneille. Du reste (et c'est ce que nous voulons
surtout faire ressortir), la générosité de Fouquet envers les poëtes
même médiocres est constatée par la dédicace que Thomas Corneille a
placée en tête de sa tragédie de la _Mort de Commode_. Il y parle à
plusieurs reprises des «généreuses marques d'estime» et des «bienfaits»
qu'il a reçus de Fouquet; il lui dit: «Je voulais m'offrir et vous
m'avez attiré.» Enfin il vante sa générosité sans exemple et le parfait
discernement qu'il sait faire de toutes choses[585].
Parmi les beaux esprits de cette époque, un de ceux qui eut le plus à se
louer de Fouquet fut Pellisson[586]. Né à Castres, en 1624, Paul
Pellisson-Fontanier suivit d'abord la carrière du barreau et publia un
ouvrage de jurisprudence. Plus tard, il vint s'établir à Paris et se lia
avec Conrart et d'autres gens de lettres; ce fut alors qu'il composa son
_Histoire de l'Académie française_, qui lui valut l'honneur d'être nommé
membre surnuméraire de la docte compagnie. Il connut vers le même temps
mademoiselle de Scudéry, qui était dans tout l'éclat de sa gloire
littéraire. Pellisson devint bientôt l'âme des _samedis_ de la Sapho
moderne. On y faisait des madrigaux; on y raffinait la langue au point
de la rendre inintelligible. Cette littérature, il faut bien l'avouer,
n'a pas une grande portée. L'hôtel de Rambouillet, où les _précieuses_
s'étaient jadis réunies autour de Catherine de Vivonne et de sa fille,
Julie d'Angennes, avait épuré la langue et inspiré le goût et le
sentiment des beautés délicates. Malgré le tour d'esprit un peu
recherché et maniéré des Voiture et des Benserade, il y avait eu là un
travail utile. Les nouvelles _précieuses_ qui, après la Fronde, se
groupèrent autour de mademoiselle de Scudéry, n'eurent qu'un mérite: ce
fut de faire pénétrer dans les classes bourgeoises ce goût du fin, du
délicat, du recherché, qui avait été jusqu'alors le partage de
l'aristocratie. Le titre de _précieuse_ donna un brevet de distinction,
comme on dit aujourd'hui, et tout ce qu'il y avait de beaux esprits et
de femmes élégantes ambitionna l'honneur d'aller le recevoir des mains
de mademoiselle de Scudéry et de Pellisson.
Parmi les personnes qui assistaient aux samedis, on voit surtout figurer
des bourgeoises, entre autres madame Cornuel, si connue par ses bons
mots, et ses deux belles-filles, mesdemoiselles Legendre et Marguerite
Cornuel[587]. Madame du Plessis-Bellière, qui était d'un rang plus
élevé, était aussi en relation avec mademoiselle de Scudéry. C'était
Pellisson, comme nous l'apprennent ses lettres, qui avait conduit son
amie chez madame du Plessis-Bellière. Dès le 2 novembre 1636, il
écrivait à mademoiselle Legendre[588]: «J'ai trouvé toute la civilité du
monde en madame du Plessis-Bellière. M. l'abbé de Bruc, son frère, avant
qu'il allât en Bretagne, où il est, m'avait proposé de lui mener notre
amie[589]. Il me sera tout à fait aisé de le faire quand il sera de
retour, parce que j'ai assez de familiarité avec lui; mais avant cela
même, puisque vous le jugez à propos, bien loin d'en éviter l'occasion
ou de la négliger, je la rechercherai avec soin, quoique je me présente
plus rarement aux lieux où il faut aller pour cela, par la crainte de
jouer ce personnage d'importun dont vous parlez si agréablement, et que
vous ne sauriez pourtant jouer quand vous le voudriez. Cependant,
mademoiselle, vous savez bien que je ne suis qu'à vingt pas de M. le
procureur général[590]; je dois ajouter que je connais assez
particulièrement la plupart de ses commis. S'il y a quelque chose où je
puisse être employé dans l'affaire secrète dont vous me parlez, vous
n'avez qu'à ordonner, et je vous assure qu'elle ne sera pas moins
secrète pour me l'avoir communiquée.»
Pellisson se lia de plus en plus avec madame du Plessis-Bellière, et
cette femme, dont tous les contemporains ont vanté l'esprit, fut charmée
de celui de l'ami de mademoiselle de Scudéry. Elle les fit connaître
tous deux au surintendant, qui s'empressa de se les attacher par des
pensions. Pellisson paya la dette de mademoiselle de Scudéry par un
_Remercîment du siècle à M. le surintendant Fouquet_, et bientôt il en
adressa un nouveau en son nom[591]. C'est Apollon qui parle par la voix
de Pellisson, et dans un langage qui rappelle celui de la _Carte de
Tendre_, dressée par les précieuses, il fait traverser au poëte le
royaume des allégories, la région des hyperboles, des anachronismes, des
prophéties, pour arriver enfin au pays des bienfaits et de la
reconnaissance. Là s'élèvent des colonnes de marbre avec des chapiteaux
de bronze et des inscriptions en lettres d'or. On y lit «les noms
d'Auguste, de Mécène, de François Ier, de Henri III, de Louis le
Juste et du grand Armand[592].» Fouquet y a sa place marquée par la
reconnaissance. Dans ce pays imaginaire, Apollon montre au poëte des
remercîments de toute espèce, remercîments de refus, remercîments
intéressés, remercîments ambitieux. Il y a ça et là quelques traits
satiriques qui relèvent la fadeur de l'allégorie. Enfin Pellisson trouve
les _remercîments de cÅ“ur_; c'étaient ceux qu'il cherchait et qu'il
adresse à son bienfaiteur.
A partir de 1656, Pellisson devint un des principaux commis de Fouquet;
mais les soucis des affaires ne le détournèrent jamais complètement de
la littérature. Devenu maître de la chambre des comptes de Montpellier,
en 1659, il continua de s'occuper de vers et de finances. Fouquet
l'employait à traiter avec les fermiers des impôts et à corriger les
billets galants qu'il écrivait[593]. Mais Pellisson, et c'est là son
principal titre à nos yeux, était l'intermédiaire entre Fouquet et les
gens de lettres; c'était par lui que Boisrobert, Loret, Scarron,
Gombauld, Hesnault et d'autres étaient signalés au surintendant, qui ne
fut jamais insensible à leur misère. La position officielle de Pellisson
auprès du surintendant n'interrompit point ses relations avec
mademoiselle de Scudéry. Quoique défiguré par la petite vérole, et
célèbre pour sa laideur, il avait inspiré à Sapho (c'était le nom de
mademoiselle de Scudéry parmi les précieuses) une passion dont elle ne
se défendait pas. Dans des vers, où Pellisson était désigné sous le nom
d'Acante, Sapho s'adressait à lui en ces termes:
Enfin, Acaute, il se faut rendre;
Votre esprit a charmé le mien.
Je vous fais citoyen de _Tendre_[594].
Mais de grâce n'en dites rien.
Les amours de Pellisson et de mademoiselle de Scudéry donnèrent lieu à
des chansons et à des épigrammes, où l'on n'oubliait pas les allusions à
la Laideur de Pellisson:
L'amour met tout sous son empire,
Et ce n'est pas une chanson;
Sapho même soupire
Pour le docte Pellisson.
--Eh bien! eh bien, qu'en voulez-vous dire?
N'est-il pas joli garçon?
Les vers que l'amour pour mademoiselle de Scudéry inspira à Pellisson ne
s'élèvent guère au-dessus du médiocre. La recherche du bel esprit les
gâte presque toujours. Cependant, on trouve ça et là quelques traits
heureux. Il fait ainsi parler les fleurs qu'il lui envoie le jour de sa
fête:
A la plus belle des journées,
Nous arrivons sèches, fanées;
Mais n'en soyez point en courroux.
Par là nous prétendons vous plaire:
N'entendez-vous point ce mystère?
Ainsi l'on sèche loin de vous.
Sapho, de son côté, écrivait à Pellisson. Les papiers de Fouquet[595]
renferment des lettres que mademoiselle de Scudéry adressait à Pellisson
pendant son voyage à Nantes, où il accompagnait le surintendant. Elles
méritent d'être conservées, parce qu'elles expriment avec vérité et
(chose extraordinaire pour une précieuse), avec naturel, l'affection de
mademoiselle de Scudéry pour Pellisson. On y trouve en même temps
quelques détails sur le surintendant et sur la société de gens de
lettres au milieu de laquelle vivait mademoiselle de Scudéry. La cour
était alors à Fontainebleau; mademoiselle de Scudéry revenait d'une
propriété appelée les _Pressoirs_, et était inquiète du silence prolongé
de Pellisson. La première lettre est datée de vendredi à six heures du
matin[596]: «Je pars dans un quart d'heure pour Paris. Je ne pus
m'embarquer hier, parce qu'il fit un temps effroyable, de sorte que je
prends le carrosse de M. de Prémont[597], qui me le donne de fort bonne
grâce. Je laisse la petite Marianne à M. Pineau avec la sienne, et je
suis si mal de ma tête que j'en perds patience. Peut-être que quelques
remèdes me soulageront. Je vous en écrirai demain plus au long, et je ne
vous écris aujourd'hui que pour vous demander de vos nouvelles et pour
vous prier de m'envoyer un billet pour M. Longuet, qui lui témoigne que
vous affectionnez l'affaire de M. Pineau; car, comme vous ne lui
écrivîtes pas en lui envoyant les lettres dont il s'agit, il ne s'est
pas pressé de le faire. Je vous demande pardon; mais je ne puis refuser
cela à ceux qui m'en prient. Adieu, jusqu'à demain. Souvenez-vous de
moi, plaignez-moi et m'aimez toujours. Je ne puis vous dire que cela
aujourd'hui. J'en pense bien davantage.»
Le lendemain, mademoiselle de Scudéry écrivit de Paris à Pellisson:
«J'arrivai hier fort tard ici après avoir laissé le pauvre M. Jacquinot
et madame sa femme en larmes. Sincèrement, je leur suis bien obligée de
l'amitié qu'ils m'ont témoignée en partant. Je prétendais vous écrire
une longue lettre aujourd'hui; mais, quoique je n'aie fait savoir mon
arrivée à personne, j'ai été accablée de monde, et le comte Tott[598],
qui va arriver, sera cause que je ne vous dirai pas tout ce que je
voudrais. Ma santé est toujours de même. Deslis vient d'être reprise de
la fièvre pour la troisième fois. Madame de Caen[599] vous baise mille
fois les mains. Mademoiselle Boquet[600] et madame du Val en font
autant. Je commence déjà, malgré les caresses de mes amies et de mes
amis, de regretter les Pressoirs[601] du temps que vous y veniez.
«Au reste, l'exil de mademoiselle de la Motte[602] fait grand bruit ici;
mais comme je sais qu'on vous a mandé cette histoire, je ne vous en dis
rien. On dit que M. le surintendant doit laisser revenir le roi et aller
de Bretagne à Belle-Île. Je crois qu'il serait bien qu'il y soit le
moins qu'il pourra, afin d'ôter à ses ennemis la liberté de dire qu'il
ne s'arrête que pour fortifier Belle-Île. L'intérêt particulier que je
prends à ce qui le regarde m'oblige de vous parler ainsi. On dit fort
ici, dans le monde de Paris, qu'il est mieux que personne dans l'esprit
du roi. Fontainebleau est si désert que l'herbe commence de croître dans
la cour de l'ovale. M. Ménage a été ici, qui vous baise mille fois les
mains. Si je ne craignais pas de vous fâcher, je vous dirais que madame
V. M. (votre mère) dit et fait de si étranges choses tous les jours, que
l'imagination ne peut aller jusque-là, et tout le monde vous plaint
d'avoir à essuyer une manière d'agir si injuste et si déraisonnable.
Pour moi, je souffre tout cela avec plaisir, puisque c'est pour l'amour
d'une personne qui me tient lieu de toutes choses. Je ne vous en dirais
rien, si la chose n'allait à l'extrémité, et si je ne jugeais pas qu'il
est bon qu'en général vous sachiez son injustice. Ne vous en fâchez
pourtant pas; car cela ne tombe ni sur vous ni sur moi. A votre retour,
je vous dirai un compliment que les dames de la Rivière me firent en
suite de quelque chose que madame V. M. (votre mère) avait dit. Mais,
après tout, il faut laisser dire à cette personne ce qu'il lui plaira,
et s'en mettre l'esprit en repos. Madame Delorme[603] me fait des
caresses inouïes, et madame de Beringhen aussi. Je ne sais ce qu'elles
veulent de moi. En voilà plus que je ne pensais, et cependant ce n'est
pas tout ce que je voudrais vous dire. Souvenez-vous de moi, je vous en
prie. Mandez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un pauvre petit mot
pour me consoler de votre absence qui m'est la plus rude du monde.»
Enfin, ne recevant pas de réponse de Pellisson, mademoiselle de Scudéry
lui adresse une troisième lettre le 7 septembre, deux jours après son
arrestation: «Voici la troisième fois que je vous écris, sans avoir
entendu de vos nouvelles depuis mon départ des Pressoirs. Il me semble
pourtant que vous pouviez m'écrire un pauvre petit billet de deux lignes
seulement pour me tirer de l'inquiétude où votre silence me met; car
enfin il y a douze jours que vous êtes parti. Je ne vous demande point
de longue lettre; je ne veux qu'un mot qui me dise comment vous vous
portez. Car, pour peu que je sache que vous vivez, je présupposerai que
vous m'aimez toujours, et qu'il vous souvient de moi autant que je me
souviens de vous. J'aurais quatre mille choses à vous dire de
différentes manières; mais il faut les garder pour votre retour.
«M. de Méringat[604], qui est à Paris, vous baise les mains. M. de la
Mothe-le-Vayer en fait autant et m'a chargée de vous donner un petit
livre de sa façon que je vous garde. M. Nublé m'a promis la harangue que
fit M. le premier président de la chambre des comptes[605], lorsque
Monsieur[606] fut porter des édits à sa compagnie. Ce discours est fort
hardi; on le loue fort à Paris, et l'on en fait grand bruit partout. Si
je l'ai devant que de fermer mon paquet, je vous l'enverrai.
«On dit toujours que M. le surintendant va droit à être premier
ministre, et ceux mêmes qui le craignent commencent à dire que cela
pourrait bien être.
«On travaille à l'accommodement de mademoiselle de la Motte. Madame la
comtesse de la Suze[607] a enfin été démariée, de sorte que c'est tout
de bon qu'elle est madame la comtesse d'Adington. Au reste, on dit hier
chez une personne de qualité et du monde, que madame du Plessis-Bellière
pourrait bien épouser M. le duc de Villars, et qu'elle sera gouvernante
de M. le dauphin. Mais on parle parmi tout cela de Belle-ÃŽle, de sorte
qu'il est assez bon de se précautionner contre tout ce que l'on peut
dire. Je vous mande tout ce que je sais; vous en ferez ce qu'il vous
plaira.
«Au reste, j'ai été bien surprise de trouver ici, à mon retour, entre
les mains de plusieurs personnes, les vers que M. le surintendant fit
pour répondre aux vôtres; car j'en faisais un grand secret. Lambert les
a donnés à madame de Toisy et à ma belle-sÅ“ur, et il leur a dit qu'il a
eu commandement d'y faire un air, et en effet il en a fait un. On montre
aussi une contre-réponse que vous avez faite, qui n'est point de ma
connaissance.
«On a fait quatre vilains vers pour l'aventure de mademoiselle de la
Motte, que madame de Beauvais[608] a fait chasser. C'est le bon M. de la
Mothe qui me les a dits. Il y a une vilaine parole; mais n'importe! ce
n'est pas moi qui l'y ai mise:
Ami, sais-tu quelque nouvelle
De ce qui se passe à la cour?
--On y dit que la maq....
A chassé la fille d'amour.
«Tout le monde blâme M. le marquis de Richelieu[609].
«Adieu, en voilà trop. Pour vous, j'ajouterai cependant que madame votre
mère a dit à M. Ménage des choses qui vous épouvanteraient, si vous le
saviez, tant elles sont déraisonnables, emportées et hors de toute
raison. Aussi Boisrobert fait-il une comédie de toutes ces belles
conversations. Je ne vous en aurais rien dit si plusieurs personnes ne
m'étaient venues dire que j'étais obligée de vous avertir d'une partie
de la vérité. Pardonnez-le-moi, et croyez que, pour ce qui me regarde,
je sacrifie toutes choses à votre plaisir, pourvu que vous me conserviez
toujours votre affection. Vous le devez, et je vous en conjure par la
plus sincère, par la plus tendre et la plus fidèle amitié du monde.
C'est tout ce que je puis vous dire de si loin. Bonsoir; écrivez-moi un
mot, car votre silence me tue.
«Mille amitiés à M. de la Bastide et à M. du Mas[610]. Donnez, s'il vous
plaît, au premier, une lettre que M. Pineau lui écrit. Madame de Caen
vous baise les mains, elle vous a envoyé une lettre pour M. le
surintendant. Le pauvre M. de Montpellier vous prie toujours de ne
l'oublier pas, quand vous serez de retour, et dit que, s'il y a
quelqu'un dans sa compagnie qui ne plaise pas, on n'a qu'à le lui dire.
Ce pauvre homme me promet des merveilles; mais, comme vous le savez, je
ne vous demande jamais que ce que vous devez et que ce qui vous plaît.»
Ces lettres font regretter que mademoiselle de Scudéry ait si souvent
cherché l'esprit au lieu de suivre sa première inspiration. Le ton en
est vif et les sentiments vrais. L'affection pour Pellisson et pour le
surintendant s'y peint naturellement, et en même temps on y trouve des
conseils de prudence, qui malheureusement n'avaient pas été suivis.
Parmi les personnes que cite mademoiselle de Scudéry, on remarque
Boisrobert, qui avait figuré, dès le temps du cardinal de Richelieu, au
nombre des poëtes de la cour. Il sollicita et obtint des secours de
Fouquet. Ses _Épîtres en vers_[611] sont remplies d'éloges intéressés,
où le poëte mendie les faveurs du surintendant et de ses commis.
Gombauld, qui avait paru avec honneur dans les réunions littéraires de
l'hôtel de Rambouillet, montra plus de dignité; ayant obtenu le payement
de sa pension, il se borna à dédier à Fouquet sa pièce des _Danaïdes_ en
1658. Le traducteur de la _Pharsale_, Brébeuf, fut aussi encouragé par
la générosité du surintendant. Le poëte Hesnault, qui plus lard s'honora
par sa fidélité à Fouquet malheureux et lança contre Colbert un sonnet
resté célèbre, touchait une pension pour des vers moins dignes de
récompense. Hesnault était épicurien et affichait hautement son
matérialisme. Il continuait la tradition des Théophile et d'autres
poëtes libertins, qui devaient trouver dans Chaulieu et dans la société
du Temple de trop fidèles imitateurs. Le gazetier Loret était habitué à
tendre la main à tous les ministres; il ne manqua pas de solliciter les
bienfaits du surintendant et en obtint une pension. Scarron, vieux et
infirme, assiégeait Fouquet de placets; il l'appelait _son généreux,
son adorable maître_, et se qualifiait de _son humble valet_. Malgré le
souvenir encore récent des mazarinades, Scarron obtint de Fouquet une
pension et de fréquentes gratifications. On a prétendu que madame
Scarron, qui était alors dans tout l'éclat de la beauté et bien loin des
brillantes destinées que lui réservait la fortune, ne fut pas étrangère
aux libéralités de Fouquet. On cite une prétendue lettre de cette dame
au surintendant[612]; mais cette pièce n'a aucune authenticité, et si
j'y fais allusion, c'est que la calomnie se répète encore tous les
jours, et attribue ce honteux billet à celle qui devait être madame de
Maintenon. Le surintendant, il faut le proclamer à sa louange, n'avait
pas besoin de pareils motifs pour secourir un poëte qui implorait son
secours.
On connaît, d'ailleurs, par les lettres mêmes de madame Scarron[613],
ses relations avec la famille Fouquet; elles furent toujours pleines de
convenance et de dignité. C'est à madame Fouquet que madame Scarron
adresse ses lettres. Elle lui écrivait le 25 mai 1658 pour la remercier
d'un service qu'elle venait de recevoir du surintendant: «Madame, je ne
vous importunerai plus de l'affaire des déchargeurs: elle est
heureusement terminée par la protection de ce héros, auquel nous devons
tout et que vous avez le plaisir d'aimer. Le prévôt des marchands a
entendu raison, dès qu'il a entendu le grand nom de M. Fouquet. Je vous
supplie, madame, de trouver bon que j'aille vous en remercier à Vaux.
Madame de Vassé m'a assurée que vous me continuez vos bontés, et que
vous ne me trouveriez pas de trop dans ces allées, où l'on pense avec
tant de raison, où l'on badine avec tant de grâce.»
Madame Fouquet goûta l'esprit et l'amabilité de madame Scarron, au point
de vouloir la retenir auprès d'elle. Cette faveur eût été dangereuse, et
madame Scarron l'éluda avec un tact et une habileté qui répondent à
toutes les calomnies. Elle écrivit à madame Fouquet[614]: «Madame, les
obligations que je vous ai ne m'ont pas permis d'hésiter sur la
proposition que madame Bonneau m'a faite de votre part: elle m'est si
glorieuse, je suis si dégoûtée de ma situation présente, j'ai tant de
vénération pour votre personne, que je n'aurais pas balancé un instant,
quand même la reconnaissance que je vous dois ne m'aurait point parlé.
Mais, madame, M. Scarron, quoique votre redevable et très-humble
serviteur, ne peut y consentir. Mes instances ne l'ont point fléchi: mes
raisons ne l'ont point persuadé. Il vous conjure de m'aimer moins, ou
de m'en donner des marques qui coûtent moins à l'amitié qu'il a pour
moi. Lisez sa requête, madame, et pardonnez-en la vivacité à un mari,
qui n'a d'autre ressource contre l'ennui, d'autre consolation dans tous
ses maux qu'une femme qu'il aime. J'ai dit à madame Bonneau que, si vous
vouliez abréger le terme, j'aurais peut-être son consentement; mais je
vois qu'il est inutile de m'en flatter, et que j'avais trop présumé de
mon pouvoir. Je vous prie, madame, de me continuer votre protection:
personne ne vous est plus attaché que moi, et ma reconnaissance ne
finira qu'avec ma vie.»