CHAPITRE XXII

--1658-1659--

Négociations pour le mariage du roi avec une princesse de la maison

de Savoie.--Fouquet envoie à Turin mademoiselle de Treseson, nièce

de madame du Plessis-Bellière, pour s'emparer de l'esprit de la

princesse Marguerite de Savoie.--Mademoiselle de Treseson arrive à

Turin.--Sa correspondance avec Fouquet.--Elle fait connaître le

caractère de Christine de France, duchesse de Savoie, de sa fille

Marguerite et de son fils Charles-Emmanuel.--Entrevue des cours de

France et de Savoie à Lyon (novembre-décembre 1658).--Cause de la

rupture du mariage projeté.--Mademoiselle de Treseson reste à la

cour de Savoie, où elle devient madame de Cavour.--La princesse

Marguerite épouse le duc de Parme.

On songeait sérieusement, en 1658, à marier le jeune roi à une princesse

de Savoie, Marguerite, sœur du duc Charles-Emmanuel. Les deux cours de

France et de Savoie devaient se rencontrer à Lyon pour l'entrevue de

Louis XIV et de la princesse Marguerite. Fouquet, informé de ces

projets, tenta de s'emparer de la future reine de France, en plaçant

près d'elle une personne qui lui fût dévouée. L'exécution de ce projet

exigeait une grande habileté pour s'insinuer dans les bonnes grâces de

la princesse et de sa mère; il fallait dissimuler l'ambition du

surintendant, tout en promettant son appui pour la réalisation des

projets de mariage, enchaîner doucement par la reconnaissance la maison

de Savoie à la cause de Fouquet, et se servir de la future reine dans

l'intérêt de sa puissance.

Le surintendant confiait de préférence à ses maîtresses la conduite des

affaires de cette nature. Madame du Plessis-Bellière était devenue le

plus actif auxiliaire de ses projets ambitieux. C'était à elle que

Fouquet, dans le plan dont nous avons parlé, remettait la direction de

tous ses amis. Ce fut elle encore qui se chargea de mener l'intrigue de

la cour de Savoie. Elle avait appelé près d'elle une jeune Bretonne, sa

nièce, mademoiselle de Treseson, dont l'esprit était vif et délié et les

principes peu austères. Fouquet avait exercé sur la jeune Treseson une

séduction qui ne s'explique pas seulement par la richesse et la

puissance du surintendant, mais qui tenait encore aux charmes de son

esprit. Ce fut elle qui fut choisie pour se rendre à la cour de Savoie

et y jouer un rôle qui exigeait autant de finesse que de

dévouement[558].

Elle partit au mois d'août 1658 pour se rendre à Turin. Une première

lettre qu'elle écrivit à Fouquet est datée de Grenoble, et n'exprime que

les regrets de l'éloignement: «Je reçus hier en arrivant ici une lettre

de vous qui m'y attendait. Je ne vous ferai point de compliment sur la

peine que vous avez eue à l'écrire, et vous dirai librement qu'il est

bien juste que vous preniez quelque soin de me consoler pendant mon

voyage, puisque vous êtes cause que je le fais avec bien de la

mélancolie. Si le petit cabinet m'est assez fidèle pour vous faire

souvenir de moi, je lui promets d'augmenter l'amitié que j'avais pour

lui, et de redoubler mes souhaits pour le voir bientôt. Je vous conjure

de continuer d'en faire pour mon retour, et de croire que vous ne me

sauriez procurer rien de plus agréable que l'honneur de vous voir.»

Cette lettre en dit assez sur les relations antérieures de Fouquet et de

mademoiselle de Treseson, et sur l'étrange ambassadeur qui allait

représenter les intérêts du surintendant à la cour de Savoie.

Mademoiselle de Treseson arriva à la cour de Savoie au mois d'août 1658,

et y fut présentée comme parente du comte de Brulon, qui y avait de

nombreuses et puissantes relations. Elle n'avait qu'une beauté médiocre,

mais, avec de l'esprit et les recommandations secrètes du surintendant,

elle s'insinua promptement dans les bonnes grâces de la duchesse

douairière de Savoie, Christine de France, que l'on appelait

habituellement Madame Royale; elle devint une de ses filles d'honneur.

Dès le mois de septembre suivant, elle écrivait à Fouquet: «L'on me

témoigne ici autant d'amitié qu'à mon arrivée, et je trouve même qu'elle

s'augmente tous les jours. Je vous mande ceci afin de vous faire voir

une marque de celle que Madame Royale et la princesse Marguerite ont

pour vous, en témoignant une estime très-particulière pour une personne

que vous avez eu la bonté de leur recommander.» Et plus loin: «Madame

Royale m'a entretenue plus d'une heure aujourd'hui de tous les intérêts

de sa famille. Les caresses qu'elle me fait donnent de l'envie sans

causer du soupçon; car l'on est assez accoutumé à lui voir une amitié

particulière.» Le soupçon que redoutait mademoiselle de Treseson, et

qu'elle s'efforçait d'éloigner, était celui de sa liaison avec Fouquet

et de la mission qu'elle avait reçue du surintendant pour lui gagner la

cour de Savoie. Elle réussit quelque temps à bien dissimuler son rôle,

et elle profita de cet intervalle pour s'emparer des trois personnes

qu'il était le plus important de lier à la cause du surintendant: la

duchesse douairière de Savoie, la princesse Marguerite et le jeune duc

de Savoie Charles-Emmanuel.

La duchesse douairière était Christine de France, fille de Henri IV, et

régente de Savoie depuis plus de vingt ans. Elle avait alors cinquante

ans, et conservait encore des restes de son ancienne beauté.

Mademoiselle de Montpensier, qui la vit vers la même époque et qui ne la

juge pas avec bienveillance, convient qu'elle avait un air de grandeur:

«Il paraît qu'elle a été belle, dit-elle dans ses _Mémoires_[559]; mais

elle est plus vieille qu'on ne l'est d'ordinaire à son âge. Elle me

parut ressembler à mon père (Gaston d'Orléans, fils de Henri IV), mais

plus cassée, quoiqu'elle fît tout ce qu'elle pût, par son ajustement,

pour soutenir son reste de beauté. Elle a la taille gâtée, mais cela ne

l'empêche pas d'avoir bonne mine et l'air d'une grande dame.» Madame

Royale désirait ardemment le mariage de sa fille Marguerite avec Louis

XIV, et, comme toutes les personnes qu'entraîne la passion, elle

trahissait ses sentiments avec une franchise imprudente, se livrait

aveuglément à ceux qui flattaient ses projets, et recherchait tous les

auxiliaires qui pouvaient concourir à leur réalisation. Il n'est donc

pas étonnant qu'elle ait témoigné une bienveillance particulière à la

jeune Treseson, nièce de madame du Plessis-Bellière, et protégée du

surintendant. Le 11 octobre 1658, mademoiselle de Treseson écrivait à

Fouquet: «Madame Royale m'a dit qu'elle était assurée du voyage du roi à

Lyon (c'était là que devait avoir lieu l'entrevue des deux cours). J'ai

encore recommandé le secret avec un grand soin, et l'on me promet de le

bien garder. Je mange toujours avec Madame Royale, et deux fois elle a

porté la santé de nos communs amis de Paris. Je lui ai dit que je le

leur manderais, mais en même temps je l'ai suppliée de ne leur plus

faire cet honneur si publiquement, car je crois cela tout à fait propre

à faire soupçonner quelque chose ici. Vous ne devez pas douter que je

n'apporte tous mes soins pour empêcher qu'il n'arrive aucun accident.»

Ainsi c'était la jeune Bretonne qui donnait des leçons de prudence dans

cette cour frivole. En même temps qu'elle entretenait et contenait tout

à la fois les espérances de la duchesse douairière, et qu'elle

s'insinuait dans les bonnes grâces de sa fille Marguerite, elle jouait

vis-à-vis du jeune duc Charles-Emmanuel un rôle difficile. Dans toute la

fougue de l'âge, et peu maître de ses passions, ce prince de

vingt-quatre ans se montra empressé près de mademoiselle de Treseson.

Quoique cette jeune fille fût plus spirituelle que jolie[560], elle sut

lui inspirer une passion utile à ses projets[561], mais elle

n'accueillit ses galanteries qu'en plaisantant, et le tint à distance

sans rompre avec lui. Tout ce manège de diplomatie et d'intrigue

féminine est clairement exposé dans une lettre que, le 25 octobre 1658,

elle écrivait à Fouquet. Elle y repousse les soupçons que le

surintendant avait laissé percer à l'occasion des relations de

mademoiselle de Treseson et du duc de Savoie:

«Si l'amitié que j'ai pour vous ne se trouvait pas offensée par les

reproches que vous me faites, j'y aurais pris bien du plaisir, et

j'aurais appris avec quelque sentiment de joie l'inquiétude où vous êtes

de savoir ce qui se passe ici, puisque assurément ce n'est point une

marque que vous ayez de l'indifférence pour moi; mais, quoique j'en

fasse ce jugement, qui ne m'est point désagréable, je ne puis m'empêcher

de m'affliger extrêmement que vous en ayez fait de moi un si injuste et

si désavantageux; car je vous assure que ce n'est point manque de

confiance, ni par aucune préoccupation de ce côté-ci, que j'ai manqué à

vous écrire cent petites choses que j'ai cru des bagatelles pour vous et

que j'ai fait scrupule de vous mander, de crainte de vous importuner

dans les grandes occupations où vous êtes tous les jours; mais enfin,

puisque je vois que vous avez pour moi une bonté que je n'avais osé

espérer, quoique j'aie toujours désiré la continuation de votre amitié

plus que toutes les choses du monde, je vous dirai qu'il ne se passe

rien entre M. de Savoie et moi qui soit désavantageux ni pour vous ni

pour moi. J'ai trouvé le moyen de m'en faire craindre et de m'en faire

estimer malgré lui. J'ai toujours pris en raillant ce qu'il m'a dit de

plus sérieux. Il me parle autant qu'il peut par l'ordre de Madame

Royale, qui est bien aise que j'aie quelque crédit auprès de lui, parce

que je ne suis ni brouillonne ni ambitieuse, et que je ne lui inspire

que de la douceur et de la complaisance. Tout le monde est le confident

de M. de Savoie. Vous pouvez juger de là si je m'y fie en nulle façon.

Jusqu'ici il ne s'est rien passé de particulier entre nous, et l'on a

toujours su nos conversations et nos querelles, quand nous en avons.

Cette dernière chose arrive assez souvent: j'ai été une fois huit jours

sans lui parler, parce qu'il avait dit quelque chose de trop libre

devant moi. Pendant ce temps-là, il en passa trois dans une maison de

campagne, et manda à Madame Royale qu'il ne reviendrait point auprès

d'elle que je ne lui eusse pardonné. Depuis, il ne lui est pas arrivé de

retomber dans une pareille faute. Toutes les galanteries qu'il peut

faire, il les fait pour moi, comme de musique, de collations et de

promenades à cheval. Il me prête toujours ses plus beaux chevaux et m'a

fait faire deux équipages fort riches.

«Je connais bien que toutes ces choses ne seraient pas tout à fait

propres à faire trouver un établissement en ce pays-ci. Aussi je vous

assure que, sans l'affaire que vous savez, je les empêcherais

absolument; mais je vous avoue que, dans cette pensée, je ne m'applique

qu'à sauver ma réputation aussi bien comme j'ai sauvé mon cÅ“ur, qui, je

vous assure, est toujours aussi fidèle comme je vous ai promis.

«Pour ce qui regarde la princesse Marguerite, M. de Savoie lui témoigne

beaucoup d'amitié et lui parle souvent de celle qu'il a pour moi, et

même une fois il l'a obligée de m'envoyer prier d'aller la voir à son

appartement, où je l'ai trouvée avec la musique et une collation. Il l'a

même priée, quand elle serait ma maîtresse[562], de m'obliger à me

souvenir de lui. La princesse Marguerite me témoigna beaucoup de

complaisance et même de grands respects. Ce n'est pas une personne qui

soit beaucoup familière; elle me parle toutefois bien souvent du voyage

que nous allons faire mardi[563]. Elle a grand'peur qu'il ne réussisse

pas comme nous le souhaitons[564].

«Mandez-moi, s'il vous plaît, de quelle manière je dois continuer de

vous écrire du lieu où nous allons, et soyez persuadé que mes discours

ni mes actions ne seront jamais contraires à l'amitié que je vous ai

témoignée. Personne ne paraît mon ennemi dans ce pays, et j'en attribue

l'obligation à l'amitié de Madame Royale ni à celle de M. de Savoie. Il

y a ici deux ou trois personnes avec lesquelles j'ai fait une espèce

d'amitié, afin de les obliger de m'avertir de tout ce qui se dit de moi,

et je les ai priées de ne me pardonner rien. Madame Royale m'a donné

depuis peu des boucles de diamants[565]. J'ai su depuis huit jours que

les perles dont elle m'avait fait présent venaient de M. de Savoie, qui

avait obligé Madame Royale à me les donner comme venant d'elle. Je vous

assure que la reconnaissance que j'ai de tous ces soins ne va pas au

delà de ce qu'elle doit aller.

«Je ne crois pas que je puisse écrire à madame du Plessis; car

l'ordinaire (le courrier) est près de partir. Si vous voulez m'obliger

extrêmement, vous lui conseillerez, comme de vous-même, de m'envoyer une

jupe comme on les porte, sans or ni argent. L'on ne trouve ici quoi que

ce puisse être. Je vous demande pardon de cette commission, et vous

rends mille remercîments des effets que j'ai reçus de votre part. Je les

ai presque tous donnés à la princesse Marguerite. Adieu, je vous

demande pardon de vous avoir donné sujet de penser que je ne vous aime

pas plus que toutes les personnes du monde. Si le mariage que vous savez

s'accorde, je vous supplierai de prendre la peine d'écrire à Madame

Royale, afin qu'elle me donne à la princesse Marguerite.»

Malgré les explications plus ou moins vraies de mademoiselle de

Treseson, la voix publique la proclamait maîtresse du duc de Savoie.

Fouquet en était informé, et lui adressa des reproches auxquels elle

répondait: «Sans que je m'imagine[566] que ce n'est que pour me faire la

guerre que vous me mandez que vous me soupçonnez de vous manquer de

parole, je vous ferais bien des reproches d'avoir cette mauvaise opinion

de moi, et je vous assure que j'aurais raison de vous en faire; car je

vous promets que le souvenir du petit cabinet touche plus mon esprit que

toutes les choses que peut faire M. de Savoie pour témoigner qu'il

m'aime. Je ne me laisse point éblouir au faux éclat, et tous les grands

divertissements de ce lieu-ci ne m'empêchent point de souhaiter

très-ardemment de revoir celui que je vous ai nommé.»

Madame Royale et ses filles partirent enfin pour Lyon dans les premiers

jours de novembre, et mademoiselle de Treseson les accompagna. Le duc de

Savoie ne les rejoignit que plus tard. Mademoiselle de Treseson écrivit

à Fouquet pendant le voyage, et dans cette lettre elle insiste

particulièrement sur le caractère de Marguerite de Savoie, que

jusqu'alors elle avait laissé dans l'ombre. Elle trouvait en elle la

prudence qui manquait à sa mère: «C'est, disait-elle, la plus discrète

et la plus secrète personne du monde, et en laquelle on peut se fier.

Pour de grandes confiances (_sic_), elle n'en a jamais eu pour personne

que pour une femme qu'elle aime depuis dix ans. De la civilité et de la

douceur, elle en a pour tout le monde, et beaucoup pour moi, à laquelle

elle a dit des choses fort obligeantes touchant les affaires présentes,

et le compliment que je lui ai fait pour lui témoigner l'envie que j'ai

d'avoir l'honneur d'être à elle en a été fort bien reçu.» Plus loin

mademoiselle de Treseson insiste encore sur le même sujet: «Il faut que

je revienne à la princesse Marguerite, et que je vous fasse encore

quelque réponse sur son chapitre. Je ne la crois pas assez hardie pour

oser résister en rien à M. le cardinal; mais elle aimera toujours ceux à

qui elle aura promis l'amitié, et ne manquera jamais de reconnaissance

pour les personnes qui l'auront obligée. Elle a beaucoup de bonté, une

fort grande douceur, mais beaucoup de timidité. Voilà ce que je crois de

plus important à vous faire savoir, et j'aurais grande honte de vous

écrire si mal, si je ne pouvais m'excuser de l'incommodité que j'ai

d'écrire sur le bord des grands précipices où je passe, qui me donnent

bien de la frayeur.»

Ainsi les trois principaux personnages de la cour de Savoie, Madame

Royale, la princesse Marguerite et le jeune duc Charles-Emmanuel,

avaient été étudiés et caractérisés par mademoiselle de Treseson dès les

premiers temps de son séjour à la cour de Turin. Elle avait

complètement gagné la duchesse douairière, et s'efforçait de modérer et

de diriger son ardeur, qui pouvait tout compromettre. La princesse

Marguerite montrait plus de réserve et de finesse; mais elle ne pensait

pas qu'on trouvât en elle un appui assez ferme pour résister à Mazarin.

Quant au jeune duc, il était étourdi, impétueux; mais mademoiselle de

Treseson se vantait de le dominer et de le conduire, sans céder à ses

passions.

On s'étonne, en lisant ces appréciations, de ne pas trouver un mot sur

les qualités ou les défauts physiques des personnages. Rien n'eût été

plus naturel en parlant de la future reine de France: mademoiselle de

Treseson avait dû l'observer avec la finesse et la curiosité naturelles

à son sexe et à son âge. Une autre femme, parlant des mêmes personnages,

supplée au silence de la jeune Bretonne. Mademoiselle de Montpensier,

qui assista cette année même (1658) à l'entrevue des deux cours dans la

ville de Lyon, n'a pas négligé le portrait physique des princes et

princesses de la maison de Savoie. Nous avons déjà vu comment elle avait

tracé à grands traits la physionomie de Madame Royale, son air de

grandeur, ses ressemblances de famille, et aussi sa caducité prématurée.

«Pour la princesse Marguerite, dit-elle ailleurs[567], elle est petite;

mais elle a la taille assez jolie, à ne bouger de place; car, quand elle

marche, elle parait avoir les hanches grosses, et même quelque chose qui

ne va pas tout droit. Elle a la tête trop grosse pour sa taille; mais

cela paraît moins par devant que par derrière, quoique ce soit une

chose fort disproportionnée. Elle a les yeux beaux et grands, le nez

gros, la bouche point belle, et le teint fort olivâtre, et cependant

avec tout cela elle ne déplaît point. Elle a beaucoup de douceur,

quoiqu'elle ait l'air fier. Elle a infiniment d'esprit, adroit, fin, et

il y a paru à sa conduite.» Enfin le duc Charles-Emmanuel est aussi

dépeint en quelques lignes[568]: «On le trouva fort bien fait; il est de

moyenne taille, mais il l'a la plus fine, déliée et agréable, la tête

belle, le visage long, mais les yeux beaux, grands et fins, le nez fort

grand, la bouche de même; mais il a le ris agréable, la mine fière, un

air vif en toutes ses actions, brusque à parler. Il avait fort bonne

mine.»

Ce fut le 28 novembre 1658 que la duchesse de Savoie et ses filles

arrivèrent à Lyon. La cour de France y était depuis plusieurs jours, et

elle s'empressa d'aller au-devant de Madame Royale. Le roi, Anne

d'Autriche, mademoiselle de Montpensier, le maréchal de Villeroy et

madame de Noailles se trouvaient dans le même carrosse, et les Mémoires

de mademoiselle de Montpensier retracent un tableau fidèle de tout ce

qui se passa en cette circonstance[569]. La cour de Savoie cherchait à

éblouir les yeux par la pompe de ses livrées et la magnificence de son

train. La route était couverte d'équipages aux armes de Savoie, avec

housses de velours noir et cramoisi. Les pages de Madame Royale, ses

gardes avec casaques noires galonnées d'or et d'argent, quantité de

carrosses à six chevaux, précédaient la princesse, et annonçaient ses

prétentions à étaler un faste royal. Au moment même où les cours

allaient se rencontrer, Anne d'Autriche laissait percer son peu de

sympathie pour le mariage projeté; mais elle s'y résignait dans la

pensée qu'il agréait à son fils. «Si je pouvais avoir l'Infante,

disait-elle, je serais au comble de la joie; mais, ne le pouvant pas,

j'aimerai tout ce qui plaira au roi. J'avoue que j'ai bien de

l'impatience de savoir comment il trouvera la princesse Marguerite.»

Louis XIV n'était pas moins impatient; il monta à cheval à l'approche

des princesses et alla au-devant d'elles, puis revint au galop, mit pied

à terre, et, s'adressant à la reine avec la mine la plus gaie du monde

et la plus satisfaite: «Elle est plus petite que madame la maréchale de

Villeroi, lui dit-il, mais elle a la taille la plus jolie du monde; elle

a le teint...» Il hésita un instant; enfin il ajouta: «olivâtre; mais

cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux; enfin elle me plaît.»

A ce moment, les princesses de Savoie arrivèrent. Madame Royale

descendit de carrosse, salua la reine, lui baisa les mains, et chercha à

la gagner par ses manières caressantes. Lorsqu'elle lui eut présenté ses

filles, toutes les princesses montèrent dans la voiture royale, et

firent ainsi leur entrée à Lyon. Le roi se plaça auprès de la princesse

Marguerite, et l'on remarqua la vivacité et la familiarité de leur

conversation. Il entretint la princesse de ses mousquetaires, de ses

gendarmes, de ses chevau-légers, du régiment des gardes, du nombre de

ses troupes, de ceux qui les commandaient, de leur service, etc.

C'étaient là ses sujets favoris. Puis ils parlèrent des plaisirs de

Paris et de Turin, et, pendant toute cette entrevue, la princesse montra

une grande aisance et un certain abandon. Quant à la duchesse

douairière, elle fatigua la reine et la cour par l'exagération et la

prolixité de ses compliments. Cependant les dispositions paraissaient

jusqu'alors favorables au mariage projeté; mais, lorsque la reine se fut

séparée de la duchesse de Savoie, Mazarin la suivit dans son cabinet, et

lui annonça qu'il lui apportait une nouvelle à laquelle elle ne

s'attendait pas. «Est-ce que le roi mon frère m'envoie offrir l'Infante?

s'écria la reine; c'est la chose du monde à laquelle je m'attends le

moins.--Oui, madame, c'est cela,» lui répondit le cardinal. En même

temps il lui remit une lettre de Philippe IV, par laquelle il mandait à

la reine sa sœur qu'il souhaitait la paix et le mariage de sa fille avec

le roi de France. Le roi d'Espagne, inquiet de l'alliance étroite qui se

préparait entre la France et la Savoie, avait envoyé à Lyon don Antonio

Pimentelli, qui s'y introduisit secrètement le jour même où les

princesses y faisaient leur entrée solennelle, et remit à Mazarin la

lettre de Philippe IV.

Quoique la reine et le ministre se défiassent de la sincérité des

Espagnols, ils ne montrèrent plus, depuis ce moment, le même

empressement pour la cour de Savoie. Lorsque le duc Charles-Emmanuel

arriva, le 1er décembre, il fut accueilli froidement par les princes

français, que blessèrent ses prétentions à la préséance; il ne passa à

Lyon que peu de jours, et quitta la France en lui jetant cet adieu:

«Adieu, France, pour jamais: je te quitte sans regret.» Il y avait eu

cependant un bal brillant donné en son honneur; mais on remarqua que le

roi, qui, le premier jour, avait témoigné tant de joie à la vue de la

princesse Marguerite, affectait de ne plus lui parler. Mademoiselle de

Treseson, qui ne cessa d'assister aux fêtes et aux entrevues, commençait

à perdre l'espérance de voir se réaliser le mariage. Pour comble de

malheur, sa parenté avec madame du Plessis-Bellière, qu'elle avait

cachée si soigneusement, était reconnue et divulguée par plusieurs

seigneurs de la cour de France. Les vues secrètes de Fouquet allaient se

découvrir. Mademoiselle de Treseson l'avertit, le 3 décembre, de ces

fâcheux incidents:

«Encore que je sache, lui écrivait-elle, que M. de Lyonne et d'autres

personnes vous informent de toutes les choses qui se passent ici, je ne

veux pas manquer à vous rendre compte aussi bien comme eux de l'état des

choses de ce pays-ci. Je vous dirai donc que je ne trouve pas qu'elles

aillent trop bien, et nous n'en avons pas l'espérance que nous en avions

le premier jour. La princesse n'a pas déplu au roi; mais M. le cardinal

veut traîner les choses en longueur. M. de Lyonne a fait aujourd'hui

parler à S.A.R.[570], et lui a fait savoir qu'il était dans son intérêt;

car, jusqu'à cette heure, il n'avait point voulu qu'on eût dit son nom.

Mais S.A.R. n'est pas tout à fait persuadée, et elle m'a dit aujourd'hui

que M. de Lyonne devait faire un voyage en Espagne pour négocier

l'autre mariage[571]. J'ai dit tout ce que j'ai pu pour l'empêcher

d'avoir cette opinion, et l'ai assurée qu il eût fallu que vous eussiez

été trompé le premier.

«J'ai voulu savoir aussi si M. de Savoie avait quelque disposition à

épouser une nièce du cardinal. Je crois qu'avec Pignerol il y pourrait

consentir.

«Il faut que je vous dise que je suis assez embarrassée avec les

compliments que tout le monde me vient faire sur l'honneur que j'ai

d'être nièce de madame du Plessis. Le maréchal de Clérambault a dit

partout qu'il avait fort connu ma mère; que madame du Plessis et elle

étaient sÅ“urs. Je ne dis là-dessus ni oui ni non, et réponds seulement

que c'est M. de Brulon qui m'a placée dans cette cour. En vérité, il

était bien difficile que l'on pût cacher la parenté; car il n'y a

personne qui ait été dans mon pays qui ne la sache.»

La situation ne s'améliora pas les jours suivants, et la duchesse

douairière commença à se plaindre avec vivacité. On l'apaisa par des

promesses et par un écrit attestant que le roi épouserait la princesse

Marguerite, si le mariage avec l'Infante n'avait pas lieu. Ce fut le 6

décembre que se passa cette scène, dont mademoiselle de Treseson se hâta

d'informer Fouquet: «Je m'imagine, lui écrivait-elle, que toutes les

lettres que l'on vous écrit aujourd'hui vous apprennent les mêmes

nouvelles, c'est-à-dire que la chose que vous savez est si éloignée,

qu'on la croit rompue. Cependant Madame Royale m'a dit ce soir à son

coucher qu'elle avait, ce jour, retiré un écrit par lequel on

s'engageait que, si avant le mois de mai le roi n'épousait pas l'infante

d'Espagne, il épouserait la princesse Marguerite. M. le cardinal s'est

mis plusieurs fois en colère de ce que Madame Royale voulait une

écriture; mais enfin, elle l'a pourtant obtenue. Je ne crois pas qu'il

arrive d'autres changements avant dimanche, qui est le jour de notre

départ. Je ne vous saurais témoigner l'affliction où je suis de penser

que l'honneur de vous voir est si reculé pour moi; en vérité, je repasse

les montagnes avec un déplaisir que rien ne peut soulager, et ce qui

l'augmente extrêmement, c'est que tout le monde sait ma parenté avec

madame du Plessis, quoique je ne l'aie avouée à personne. Par malheur il

s'est trouvé ici mille gens qui en avaient une parfaite connaissance.

Cela me cause un chagrin et une inquiétude qu'il n'est pas en mon

pouvoir de vous témoigner; mais, si toutes les choses se tournent de

façon à vous faire tort, je vous supplie de n'avoir aucune considération

pour mon avantage, et de me sacrifier entièrement à vos intérêts. Je

vous réponds que je n'en murmurerai pas, et que je me tiendrais tout à

fait heureuse de pouvoir, même par la perte de ma vie, vous témoigner

que l'on n'a jamais eu plus de reconnaissance et de respect que je n'en

ai pour vous.»

La princesse Marguerite montra beaucoup plus de calme et de dignité que

sa mère, au milieu de ces péripéties qui renversaient ses espérances de

fortune et de grandeur. «On ne lui vit point de changement, dit

mademoiselle de Montpensier[572]; elle fut toujours dans une

tranquillité admirable, et agit dans cette affaire comme si ç'avait été

celle d'une autre; et pourtant elle en était touchée comme elle le

devait, ayant autant de cÅ“ur que l'on en pouvait avoir.» Enfin, le

dimanche 8 décembre, la duchesse de Savoie et ses filles quittèrent Lyon

pour regagner Turin, n'emportant qu'une bien faible espérance de voir se

renouer un jour les négociations matrimoniales. Mademoiselle de

Treseson, qui avait compté revenir à Paris comme fille d'honneur de la

jeune reine, n'était pas la moins attristée de cette mésaventure; son

chagrin perce dans toutes ses lettres. Elle écrivait à Fouquet le 13

décembre: «L'on ne peut pas être plus affligée que je la suis, et jamais

absence n'a paru plus ennuyeuse[573] que la vôtre me la paraît.

Toutefois, malgré l'extrême envie que j'ai d'avoir l'honneur de vous

voir, je vous supplie de ne songer pas à me le faire recevoir, s'il y a

le moindre danger pour vous.»

Le séjour de mademoiselle de Treseson à la cour de Savoie se prolongea

encore près d'une année, et pendant cet intervalle elle continua

d'avertir Fouquet de tout ce qui se passait d'important et de lui

transmettre les communications de la duchesse. Ainsi, lorsqu'en février

1659 Fouquet fut nommé seul surintendant des finances après la mort de

Servien, mademoiselle de Treseson lui écrivit: «Madame Royale vous

assure qu'elle prend beaucoup de part à la nouvelle preuve que vous avez

reçue de l'estime du roi et de M. le cardinal, et je vous assure qu'elle

témoigne pour vous plus de reconnaissance que vous ne sauriez imaginer.

La princesse Marguerite est toujours de son humeur ordinaire,

c'est-à-dire douce et mélancolique.»

Les projets de mariage pour le duc de Savoie préoccupaient alors la

duchesse douairière. Jusqu'à cette époque elle avait exercé la plénitude

du pouvoir et tenu son fils en tutelle; elle craignait une alliance qui

lui aurait donné une rivale. Il avait été plusieurs fois question de

marier le jeune duc avec mademoiselle de Montpensier; mais le caractère

hautain et l'esprit romanesque de cette princesse la faisaient redouter

de Christine de France. «On a mandé à Madame Royale, écrivait

mademoiselle de Treseson le 22 mars 1659, que Mademoiselle a prié la

reine de la proposer à S.A.R. de Savoie pour sa belle-fille, et que l'on

lui a répondu qu'il y avait déjà des propositions pour mademoiselle de

Valois sa sÅ“ur[574], qui seraient assurément approuvées de part et

d'autre. L'on a encore mandé que la première (mademoiselle de

Montpensier) faisait ici de grandes libéralités pour se faire des

créatures, mais qu'elle me craignait[575]. Je ne suis pas trop fâchée de

cette dernière chose; car cela n'a pas fait un méchant effet auprès de

Madame Royale, qui me témoigne toujours ses bontés ordinaires. Elle

craint fort Mademoiselle et soupçonne qu'elle n'ait intelligence avec

M. de Savoie; mais d'ici nous n'en saurions rien découvrir, car il est

le plus artificieux des hommes.»

A ces inquiétudes s'en joignaient de plus vives sur la résolution

définitive qu'allait prendre la cour de France. «L'on est ici dans de

grandes impatiences, écrivait mademoiselle de Treseson le 4 avril,

d'apprendre les nouvelles que doit apporter le courrier qui est allé en

Espagne. Madame Royale et la princesse Marguerite ne parlent dans leur

particulier que de la crainte et de l'espérance qu'elles ont de cette

affaire. La première est bien plus forte que l'autre.» Mademoiselle de

Treseson écrivait encore le 18 avril: «Pour la princesse Marguerite,

elle est toujours mélancolique à son ordinaire, et même encore plus;

elle dit qu'elle ne pense déjà plus au roi; mais, pour moi, je suis

persuadée qu'elle y pense plus que jamais.» Enfin, au commencement de

mai, on apprit que les projets de mariage étaient définitivement rompus.

Mademoiselle de Treseson l'annonçait à Fouquet dans une lettre du 3 mai:

«Madame Royale m'a ordonné de vous faire savoir qu'elle est dans la plus

grande affliction du monde du mauvais succès de ses desseins. L'on a su

qu'on n'en devait plus avoir de ce côté-là. Vous pouvez aisément juger

le chagrin où tout le monde est ici.» Le 20 mai elle insistait sur le

même sujet: «L'on est ici fort irrité contre M. le cardinal, qui ne

s'est pas contenté de n'avoir pas servi la princesse Marguerite; il a

mandé à Madame Royale qu'elle s'était méfiée de lui et avait voulu

traiter en secret avec les ennemis, de sorte qu'elle appréhende fort

que les intérêts de M. de Savoie ne soient pas bien conservés dans les

articles de la paix[576]. Ils feront partir bientôt une personne de

qualité pour aller en prendre soin.» Après des protestations de

dévouement pour Fouquet et de son vif désir de retourner en France,

mademoiselle de Treseson ajoutait: «Je crois vous devoir dire que la

personne à qui Madame Royale a pensé pour moi est de la plus grande

qualité et aura un jour plus de cent mille livres de rente.»

La jeune Bretonne ne s'était pas oubliée, et cette phrase, jetée au

milieu d'une lettre, prouve qu'elle songeait à ses intérêts autant qu'à

ceux de Fouquet. Les services qu'elle avait rendus, et que la conscience

du lecteur saura qualifier, furent récompensés par une grande alliance;

mademoiselle de Treseson devint comtesse de Cavour[577]. Quant à la

princesse Marguerite, elle épousa, en 1660, le duc de Parme. «On fut

fort étonné, dit mademoiselle de Montpensier[578], que, après avoir pu

épouser le roi, elle voulût d'un petit souverain d'Italie. Cela ne

répondait point à la manière dont elle avait soutenu la rupture de son

mariage.»

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 104 / 211 题