--1658--
Rupture entre le surintendant et son frère l'abbé Fouquet.--Ce
dernier cherche à inspirer au surintendant des soupçons contre
Gourville.--Conduite insolente de l'abbé Fouquet, qui s'attire le
blâme de Mazarin.--Relations de l'abbé Fouquet avec mademoiselle de
Montpensier; elle le traite dédaigneusement.--L'abbé Fouquet
s'attache à madame d'Olonne.--Sa conduite perfide à l'égard du
prince de Marsillac.--Mazarin s'éloigne de l'abbé Fouquet et se fie
de plus en plus à Colbert.--Maladie de Nicolas Fouquet, juin
1658.--Le surintendant achète Belle-Île et en veut faire sa
forteresse dans le cas où il serait attaqué.--Fortifications de
Belle-ÃŽle.--Engagement de Deslandes envers Nicolas Fouquet.--Ce
dernier s'empare des gouvernements de Guérande, du Croisic et du
Mont-Saint-Michel sous le nom de la marquise d'Asserac.--Nicolas
Fouquet continue de s'occuper, jusqu'en 1661, de son plan de
résistance: ses relations avec l'amiral de Neuchèse.--Il achète,
pour le marquis de Créqui, la charge de général des
galères.--Possessions du surintendant Fouquet en Amérique.
A l'époque où le surintendant écrivit la première rédaction de son
projet de résistance, il était parfaitement d'accord avec son frère
l'abbé Fouquet. La place de Ham, qui dépendait de ce dernier, était
citée comme la forteresse du parti. Mais, dans les premiers mois de
1658, les deux frères, qui suivaient chacun avec impétuosité les
entraînements de leurs passions, commencèrent à se diviser. L'abbé
Fouquet s'efforça d'enlever au surintendant un de ses serviteurs les
plus habiles et les plus dévoués, Gourville, qui, après avoir passé de
la maison de la Rochefoucauld dans celle de Condé, s'était enfin attaché
à Nicolas Fouquet. L'abbé machina toute une histoire[530], et, pour
qu'elle obtînt plus de créance, il la fit transmettre au surintendant
comme une révélation de confesseur, consentie par le pénitent. Il fit
choix, dans ce but, d'un jésuite qu'il crut être bien aise de faire sa
cour, et lui envoya un des émissaires dont il disposait sous prétexte de
se confesser à lui. A la fin de sa confession, le prétendu pénitent pria
le jésuite de vouloir bien l'éclairer sur un cas de conscience. Il lui
dit que, étant venu un jour pour parler à Gourville et étant entré dans
sa chambre comme il venait d'en sortir, il eut peur, l'ayant entendu
revenir, d'être surpris, et s'était caché derrière un rideau. Gourville
était alors entré avec un autre homme qui lui demanda un entretien
secret. Les portes fermées, cet homme dit qu'une grande cabale s'était
formée contre le surintendant et proposa à Gourville d'y entrer.
L'entretien continua, mais à voix basse, de telle sorte que l'individu
caché derrière le rideau n'en put saisir que quelques mots sans suite.
Le jésuite déclara au prétendu pénitent qu'il le croyait obligé, en
conscience, d'avertir le surintendant du danger qu'il courait, et se
chargea, à sa prière, de prévenir lui-même Fouquet, et, si la chose
était nécessaire, de lui faire connaître l'auteur de cette révélation.
Ce dernier laissa l'indication de sa demeure, pour qu'on pût le
retrouver au besoin. Le surintendant, averti par le confesseur et
inquiet comme tous les ambitieux, fit venir le pénitent et l'interrogea.
L'émissaire de l'abbé répéta, avec une apparence de bonne foi et de
naïveté, la leçon qui lui avait été dictée. Fouquet lui demanda s'il
pourrait reconnaître la personne qui avait fait ces confidences à
Gourville. Le pénitent répondit qu'il l'avait vue à peine; mais que
cependant il pourrait la reconnaître si elle se présentait à lui. Le
surintendant fit aussitôt appeler Vatel, son maître d'hôtel, dans lequel
il avait une pleine confiance, et lui ordonna de conduire cet homme au
Louvre, afin qu'il vît tous ceux qui entreraient et tâchât de
reconnaître le confident de Gourville.
Pendant trois jours consécutifs, Vatel conduisit notre homme au Louvre.
Ce fut seulement le troisième jour que, ayant aperçu le duc de la
Rochefoucauld, qui s'appuyait sur un bâton, le pénitent déclara que
c'était la personne qu'il avait vue chez Gourville; qu'il se souvenait
que, pendant l'entretien, il avait laissé tomber son bâton, et que
Gourville l'avait ramassé. Le personnage était bien choisi. Ancien
maître de Gourville, la Rochefoucauld avait conservé sur lui de
l'ascendant. Aussi la fable, quoique assez grossière, ne laissa pas de
produire de l'effet. Gourville remarqua une certaine froideur chez le
surintendant, et ce ne fut que longtemps après qu'il en connut la cause
par une conversation où Vatel lui raconta tous ces détails.
L'abbé Fouquet chercha encore à priver le surintendant du crédit sans
lequel il n'aurait pu trouver de l'argent et satisfaire aux exigences
souvent tyranniques de Mazarin. Il gagna Delorme, qui avait déjà trahi
Servien[530a], et, comme ce commis avait des relations avec les
principaux financiers, l'abbé se persuada que, par sa connivence, il
enlèverait à son frère des ressources sans lesquelles le gouvernement
devenait impossible. Mais son plan fut découvert, et Gourville parvint à
le déjouer[530b]. Il conseilla au surintendant de s'adresser à Hervart,
qui, après avoir amassé une fortune énorme, était devenu contrôleur
général des finances. Hervart consentit à faire au surintendant des
avances considérables, et d'autres banquiers suivirent son exemple.
Lorsque le surintendant se fut ainsi assuré des ressources suffisantes,
il fit connaître aux financiers habitués à traiter avec Delorme qu'ils
eussent à s'adresser désormais à Gourville, s'ils voulaient continuer un
trafic qui les enrichissait. Delorme fut aussitôt abandonné par les
traitants et chassé par Fouquet.
Une autre intrigue de l'abbé ne réussit pas mieux. Bussy-Rabutin avait
acheté, comme nous l'avons vu plus haut, la charge de mestre de camp
général avec l'argent que lui avait prêté le surintendant, à condition
qu'il la lui revendrait dans trois ans au prix convenu; mais Bussy
prétendit que le surintendant ne lui avait pas payé ses appointements et
ne lui faisait pas obtenir la compensation qu'il lui avait promise.
L'abbé Fouquet, instruit de ces démêlés entre Bussy et le surintendant,
excita le premier à porter plainte au cardinal; mais l'affaire n'eut
pas de suites[531]. Ainsi toutes les tentatives de l'abbé pour renverser
son frère tournèrent à sa honte. Cependant il conserva encore pendant
quelque temps du crédit auprès de Mazarin; mais, à la longue, sa
conduite compromit le cardinal, qui, sans le disgracier entièrement, lui
relira sa confiance et toute influence dans le gouvernement.
L'abbé Fouquet s'était lié avec un des seigneurs les plus brillants et
les plus corrompus de cette époque, François-René du Bec, marquis de
Vardes. Ce courtisan recherchait en mariage mademoiselle de Nicolaï à
cause de sa grande fortune, et prétendait l'emporter de haute lutte. Les
Nicolaï, alliés aux principales familles de la robe, se montrèrent peu
favorables à Vardes. Les Molé-Champlâtreux les soutinrent, et, comme on
redoutait les audacieuses entreprises de Vardes, on mena mademoiselle de
Nicolaï chez le président de Champlâtreux, dont l'hôtel paraissait un
asile inviolable. Vardes, irrité, s'en plaignit à l'abbé Fouquet, qui
disposait encore de la puissance occulte de la police. L'abbé se
concerta avec un autre seigneur, aussi brillant et aussi présomptueux
que Vardes, le duc de Candale, fils du duc d'Épernon. Candale était
colonel des gardes françaises. Il leur fit prendre les armes. Les gardes
partirent de leur quartier, tambour battant, et vinrent entourer l'hôtel
du président de Champlâtreux, qui était situé sur la place Royale.
C'était à cette époque le quartier le plus brillant et le plus fréquenté
de Paris; on peut juger du bruit que fit ce mouvement de troupes. La
magistrature tout entière prit parti pour le président de Champlâtreux.
Le cardinal, averti, s'empressa d'envoyer l'ordre de ramener les troupes
dans leur quartier, et adressa de sévères reproches à l'abbé Fouquet. Ce
fut un cri général contre les insolences de cet abbé, qui aurait mérité
d'être plus rudement châtié[532].
Il ne tarda pas à recevoir une nouvelle leçon de mademoiselle de
Montpensier, qui revint à la cour en 1657. Elle connaissait à peine
l'abbé Fouquet, quoique depuis longtemps il l'eût entourée de ses
espions. Dès 1655, il surveillait ses démarches[533]. Parmi les femmes
qui avaient suivi Mademoiselle dans son exil de Saint-Fargeau,
quelques-unes entretenaient des relations avec l'abbé. De ce nombre
était madame de Fiesque[534]. Lorsque la princesse se fut réconciliée
avec Mazarin et eut permission de revenir à la cour, l'abbé Fouquet fut
le seul des confidents du cardinal qui ne vînt pas la visiter. Il se
permit même de critiquer la conduite de mademoiselle de Montpensier à
l'égard de la comtesse de Fiesque. Dans la suite, il envoya à la
princesse l'évêque d'Amiens et le duc de Bournonville pour s'excuser,
alléguant qu'on avait voulu lui rendre de mauvais offices[535], et qu'il
n'avait pas tenu les propos qu'on lui prêtait. Mademoiselle répondit
avec hauteur et dédain, déclarant qu'elle ne savait ce qu'on voulait lui
dire. «Si l'abbé Fouquet, ajouta-t-elle, m'a manqué de respect, je suis
bien fâchée que tout le monde le sache et que je l'ignore; mais, comme
on me connaît assez fière et assez prompte, on aura voulu me cacher ce
qu'il a fait, sachant que je ne suis pas personne à le souffrir. Tout ce
que j'ai à vous dire, c'est que je ne me soucie pas de voir l'abbé
Fouquet. S'il a manqué au respect qu'il me doit, directement ou
indirectement, M. le cardinal m'en fera raison[536].»
Comme on le voit, la princesse le prenait de haut avec cet abbé Fouquet
qu'elle connaissait à peine de nom, et qui prétendait lutter contre une
personne de son rang. Vainement les ambassadeurs envoyés par l'abbé
voulurent faire comprendre à mademoiselle de Montpensier que Basile
Fouquet était un personnage considérable[537], qui pouvait rendre de
grands services à ses amis; elle leur répondit avec sa hauteur
ordinaire: «Je suis d'une qualité à ne pas chercher les ministres
subalternes. J'irai toujours droit à M. le cardinal, et ne me soucie
guère de votre abbé Fouquet. J'ai fort méchante opinion d'un ministre,
ou d'un homme qui veut passer pour tel, et qui fait sa capitale amie de
la comtesse de Fiesque.»
Cependant Mademoiselle consentit à recevoir l'abbé Fouquet[538],
présenté par l'évêque de Coutances et le duc de la Rochefoucauld. Il
s'excusa, en rejetant sur ses ennemis les bruits qu'on avait répandus,
et prétendit qu'on lui imputait des idées et des paroles auxquelles il
n'avait jamais songé. La princesse reçut sa justification avec dédain,
et elle ne manqua pas de s'en vanter devant la petite cour qui
l'entourait: «L'abbé Fouquet, disait-elle ironiquement, est un grand
seigneur pour menacer les gens d'insulte! il n'y a personne qui en
mérite tant que lui[539].»
Malgré ces leçons réitérées, l'abbé Fouquet n'en continua pas moins de
rivaliser avec les plus grands seigneurs. Repoussé par la duchesse de
Châtillon, il s'attacha à madame d'Olonne, qui était alors une des
beautés les plus renommées et les plus compromises de la cour. Fille
aînée du baron de la Loupe, longtemps célèbre pour sa vertu comme pour
sa beauté, comptée au nombre des précieuses, et des habituées de l'hôtel
de Rambouillet, Henriette-Catherine d'Angennes ne résista pas à
l'influence d'une cour corrompue, et ce fut une des personnes qui
gardèrent le moins de retenue dans le vice et l'emportement des
passions. Le duc de Candale, le marquis de Sillery, de la famille des
Brulart de Puysieux, le comte de Guiche, fils du maréchal de Gramont, le
prince de Marsillac, fils du duc de la Rochefoucauld, se disputaient
l'amour de madame d'Olonne. C'étaient, avec Vardes, les jeunes seigneurs
les plus renommés, vers 1658, pour leur éclat et leurs galanteries.
L'abbé Fouquet, ne pouvant lutter avec eux, s'efforça de les diviser. Sa
nature, jalouse et envieuse, tournait de plus en plus à l'aigreur et à
la bassesse. Blessé par le prince de Marsillac, il chercha à s'en
venger en se faisant livrer les lettres qu'il avait écrites à madame
d'Olonne[540]. Lorsqu'il les eut entre les mains, il voulut s'en servir
pour rompre le mariage projeté entre Marsillac et sa cousine,
mademoiselle de Liancourt, que l'on élevait dans la pieuse retraite de
Port-Royal. Ce mariage, sur lequel la maison de la Rochefoucauld
comptait pour relever sa fortune, dépendait surtout du vieux duc de
Liancourt. L'abbé eut soin de lui faire parvenir les lettres de
Marsillac à madame d'Olonne; mais, bien loin de s'en indigner, le duc de
Liancourt répondit que l'on ne rompait pas un mariage pour quelques
galanteries. «Pour moi, qui ai été galant, ajouta-t-il[541], j'en estime
davantage Marsillac de l'être, et je suis bien aise de voir qu'il écrit
aussi bien que cela. Je doutais qu'il eût autant d'esprit, et je vous
assure que cette affaire avancera la sienne.» En effet, le mariage se
fit quelque temps après[542].
L'abbé Fouquet ne continua pas moins de poursuivre de sa haine le prince
de Marsillac. Il montra au cardinal Mazarin quelques lettres de ce
courtisan, où il manquait de respect au roi et à la reine mère.
Apprenant que Marsillac disait partout que, sans la considération qu'il
avait pour le procureur général, il ferait donner des coups de bâton à
son frère[543], l'abbé chercha à armer contre lui quelques-uns des
spadassins qu'il entretenait à ses gages. Il choisit un des officiers
des gardes de Mazarin, nommé Biscara, et le chargea de faire une insulte
publique au prince de Marsillac. Biscara affecta de ne pas saluer le
prince au cours de la Reine, qui était alors la promenade la plus
fréquentée. Il le rencontra quelques jours après au Louvre et passa
encore sans le saluer. Cette affectation fut remarquée, et Marsillac,
s'adressant à Biscara, lui demanda pourquoi il en usait ainsi. «Parce
que cela me plaît,» fut la seule réponse qu'il obtint du spadassin.
Marsillac s'emporta, lui dit que, s'il était dans un autre lieu, il lui
apprendrait le respect qu'il lui devait, et ajouta force menaces. Cette
scène fit craindre un plus grand scandale, et on mit à la Bastille
Marsillac et Biscara, le premier, sous la surveillance d'un exempt ou
officier des gardes, et l'autre d'un simple garde, pour marquer la
différence de rang[544]. La conduite de l'abbé Fouquet, qui avait excité
cette querelle, fut universellement blâmée; le cardinal Mazarin comprit
de plus en plus que l'abbé Fouquet, après avoir été un serviteur dévoué
et utile dans les époques de troubles et d'agitation, devenait un
courtisan dangereux et compromettant dans les temps de calme et de
régularité, et il lui enleva peu à peu la direction des affaires de
police, dont il lui avait laissé jusqu'alors le maniement.
Ce fut Colbert qui devint en tout et pour tout l'homme de confiance de
Mazarin. Le cardinal avait éprouvé sa fidélité et son dévouement dans
l'administration de son immense fortune; il l'employa pour les affaires
publiques avec le même succès. Colbert était en tout l'opposé de
Fouquet. Froid, impassible, _vir marmoreus_, comme l'appelle Gui-Patin,
il savait dominer ses passions; travailleur infatigable, dur à lui-même
et aux autres, il ne poursuivait qu'un but et y appliquait toutes les
forces de son esprit. Mazarin avait su reconnaître les qualités de son
intendant. Ce fut lui qu'il employa pour toutes les affaires délicates,
comme le prouve sa correspondance pendant les dernières années de sa
vie. Il le chargeait de surveiller les partisans du cardinal de Retz,
les pamphlétaires, tous ceux en un mot qui cherchaient à ranimer la
Fronde. C'était jadis la mission de l'abbé Fouquet, que Colbert avait
complétement remplacé dans la confiance intime du cardinal.
Dès le 16 mai 1657, Colbert rendait compte à Mazarin de ses conférences
avec le chancelier sur l'assemblée du clergé et sur l'agitation
janséniste. «M. le chancelier m'a dit que les jansénistes avaient
échauffé beaucoup d'esprits dans le parlement contre la dernière bulle
du pape et les lettres d'adresse qui y devaient être portées; qu'il ne
croyait pas que l'enregistrement en pût passer à présent; mais, quand on
serait assuré qu'il dût passer, qu'il n'était point d'avis de le
hasarder, de crainte que, dans une assemblée des chambres, les amis du
cardinal de Retz ne profitassent de cette occasion pour brouiller.»
Mazarin, toujours inquiet des menées des Frondeurs, recommandait à
Colbert de veiller sur les pamphlétaires que Retz avait à ses ordres:
«Je vous prie de dire à toutes les personnes qu'il faudra faire la
guerre aux imprimeurs et tâcher de punir quelqu'un des faiseurs de
libelles; car autrement cette escarmouche durera longtemps, et il n'y a
rien qui débauche tant les esprits que ces écrits factieux. On m'assure
que le dessein du cardinal de Retz, de ses adhérents, et
particulièrement des jansénistes, est d'en jeter toutes les semaines, et
qu'ils ont résolu de les envoyer toutes les semaines par les ordinaires
(les courriers) à Paris. Il faut faire une exacte diligence pour se
saisir de ces libelles, quand ils viendront, étant aisé de connaître les
paquets qui en seront chargés. Il faut s'appliquer à cela et n'épargner
rien pour découvrir et châtier les écrivains, les imprimeurs et ceux qui
délivrent les pièces. Parlez-en à MM. le chancelier et le procureur
général, en sorte qu'ils reconnaissent qu'il y faut travailler de la
bonne manière.» Ces citations suffisent pour prouver que le rôle de
l'abbé Fouquet était maintenant rempli par Colbert, qui y déployait le
même zèle et la même vigilance avec plus de conscience et d'honnêteté.
Quant au surintendant son frère, qui avait rompu avec l'abbé aussi bien
que Mazarin, une maladie dangereuse l'avait tenu pendant quelque temps
éloigné des affaires. La _Gazette_ de Loret, à la date du 29 juin, parle
de son rétablissement en même temps qu'elle signale le danger qu'il
avait couru:
.....Monsieur Fouquet,
Ce grand ornement du parquet,
Dont la personne tant prisée,
Pour être lors indisposée,
D'un dangereux mal de côté,
Était presque à l'extrémité;
Mais, comme cet homme notable
Est bienfaisant et charitable,
On a tant prié Dieu pour lui,
Qu'il se porte mieux aujourd'hui.
Après sa guérison, le surintendant songea à remplacer la forteresse de
Ham, qui dépendait de son frère, par une place qui lui appartiendrait et
qui pourrait lui servir d'asile. Il obtint du cardinal la permission
d'acheter Belle-Île, sur les côtes de Bretagne. Mazarin avait vu avec
inquiétude cet ancien domaine de la maison de Retz occupé quelque temps
par Paul de Gondi après sa fuite du château de Nantes. Il aimait mieux
qu'il fût entre les mains de Nicolas Fouquet, dont il connaissait et
partageait les dilapidations, mais dont la fidélité ne lui était pas
encore suspecte. En conséquence, il n'hésita pas à autoriser le
surintendant à acheter, en 1658, l'île et forteresse de Belle-Île[544a].
Il lui fit expédier, le 20 août 1658, un brevet qui portait que la terre
et marquisat de Belle-Île, étant dans une situation forte et
indépendante, il importait que cette place ne tombât pas au pouvoir de
personnes suspectes. Par ce motif, le roi, qui avait pleine confiance
dans la fidélité de Nicolas Fouquet, lui permettait d'acheter Belle-Île,
et même l'y engageait. Toutefois, comme il importait de ne pas divulguer
les dépenses du surintendant, la vente se fit sous un nom supposé. Le
contrat, qui est du 5 septembre 1658, porte que le sieur Floriot,
secrétaire du roi, devient acquéreur de Belle-Île, moyennant une somme
de treize cent mille livres, dont quatre cent mille seront payées
comptant, et le reste à divers créanciers indiqués par l'acte[545].
Une fois en possession de Belle-Île, Nicolas Fouquet se fit délivrer une
déclaration par le sieur de Montatelon, commandant de la garnison de
cette place, qui s'engageait à ne la remettre qu'entre les mains de
madame du Plessis-Bellière et de M. de Créqui, son gendre[546]. C'est
alors que le surintendant modifia son projet de résistance, substitua
Belle-Île à Ham et au Havre, et effaça partout le nom de son frère. Mais
il n'en continua que plus activement de préparer ses moyens de défense
en fortifiant Belle-ÃŽle et en s'emparant de toute la puissance navale de
la France. Ce fut à Belle-Île qu'il recommanda à ses amis de se
rassembler; ce fut là que le capitaine Guinan dut réunir une petite
flotte, armer des corsaires et des brûlots. La Bretagne, où Fouquet
avait déjà Concarnau, Guingamp et le duché de Ponthièvre, allait devenir
son fief et presque son royaume. Il lui importait d'en défendre les
abords. Aussi le voyons-nous, pendant les années 1658, 1659 et 1660,
s'emparer des gouvernements du Mont-Saint-Michel, du Croisic et de
Guérande, exiger de nouveaux engagements des gouverneurs et se préparer
à une lutte sérieuse en cas d'attaque.
Ce fut en 1658 que Deslandes, gouverneur de Concarnau, un des hommes sur
lesquels Fouquet comptait le plus, lui remit un engagement par écrit
conçu en ces termes: «Je promets et donne ma foi à M. le procureur
général, surintendant des finances de France et ministre d'État, de
n'être jamais à autre personne qu'à lui, auquel je me donne et m'attache
du dernier attachement que je puis avoir, et lui promets de le servir
généralement contre toutes sortes de personnes sans exception, et de
n'obéir à personne qu'à lui, et même de n'avoir aucun commerce avec ceux
qu'il me défendra, et de lui rendre la place de Concarnau qu'il m'a
confiée, toutes les fois qu'il me l'ordonnera, ou à telle autre personne
qu'il lui plaira, de quelque qualité et condition qu'il puisse être,
sans excepter dans le monde un seul. Pour assurance de quoi, je donne
avec ma foi le présent billet écrit et signé de ma main, de ma propre
volonté, sans qu'il l'ail même désiré, ayant la bonté de se fier à ma
parole qui lui est assurée, comme le doit un bon serviteur à son maître.
Fait à Paris le 2 juin 1658[547].»
Quant aux gouvernements de Guérande, du Croisic et du mont Saint-Michel,
Fouquet les avait fait donner à la marquise d'Asserac, qui les tenait au
nom de son fils mineur[548]. On a vu plus haut[549] quel était le
dévouement de cette dame pour Fouquet. D'ailleurs, il avait eu la
précaution, comme l'établit un acte du 26 février 1659, d'exiger de
madame d'Asserac une résignation en blanc du gouvernement du mont
Saint-Michel[550], et il pouvait en investir qui bon lui semblerait.
Belle-ÃŽle se trouvait ainsi couverte par des gouvernements voisins, dont
disposait le surintendant. Quant à cette place, Fouquet la fortifia
avec le plus grand soin. Un mémoire écrit de sa main[551] indiquait les
fonderies de canons, les corps de garde, les écuries, les bastions, les
fossés, les ponts, les magasins, hôpitaux, logements pour les soldats,
etc., qu'on devait y établir. Il fit acheter des vaisseaux et des canons
en Hollande[552], et, pendant plusieurs années, des ingénieurs
travaillèrent à faire de Belle-Île une citadelle redoutable.
Comme cette place ne pouvait être attaquée que par mer, il était du plus
haut intérêt pour Fouquet de s'emparer des forces navales de la France.
L'amiral de Neuchèse lui devait sa charge, comme lui-même a pris soin de
le rappeler dans son projet[553], et il lui resta fidèle jusqu'au
dernier moment. On en trouve la preuve dans des lettres d'agents que
Fouquet entretenait à Bordeaux[554]. L'un d'eux écrivait de cette ville,
le 29 août 1661, peu de jours avant l'arrestation de Fouquet: «J'ai
rendu à M. le commandeur de Neuchèse la lettre que monseigneur le
surintendant lui écrit. Nous avons pris des mesures, pour ce qui regarde
le service de monseigneur. Assurément, il ne peut pas être plus zélé
qu'il l'est pour le service de monseigneur.»
Ce même agent de Fouquet était chargé de faire à Bordeaux des achats de
poudre, de biscuit, de chanvre pour Belle-ÃŽle, et on voit par les
lettres qu'il adresse au surintendant que l'amiral de Neuchèse lui
donnait toutes les facilités possibles pour l'acquisition et
l'embarquement de ces munitions. Il écrivait à Fouquet, le 29 août 1661:
«J'ai rendu votre lettre à M. le commandeur de Neuchèse; il l'a reçue
avec respect en me marquant les obligations qu'il vous a et son
attachement pour vos intérêts. Sur le moment, il envoya quérir M. Lanet,
lieutenant de l'amirauté, et lui dit la considération qu'il avait pour
moi, et que, pour les choses que je voudrais embarquer, il me fût
favorable en tout ce qu'il pourrait. Il lui répondit que M. l'amiral
l'aurait pour agréable, et que, pour cet effet, il lui en écrirait pour
lui en faire donner l'ordre.
«Nous sommes demeurés d'accord qu'il m'écrirait une lettre, par où il me
prierait de lui faire faire de la poudre de bombe, et de faire emplète
de chanvre et faire faire du biscuit; c'est à peu près ce qui est
nécessaire à Belle-Île. Je lui ai dit le prix de tout; il m'a dit qu'il
vous en écrirait pour vous faire voir ce que les choses coûteront pour
son armement. Le quintal de poudre nous coûte cinquante et une livres,
aussi est-elle faite fidèlement; le boulet sept livres douze sous. Le
chanvre coûte à cette heure dix-huit livres dix sous, et jusques à
dix-neuf livres. Pour le biscuit, cela dépend du prix du blé.
«Si vous jugez à propos que je reste ici pour votre service, je crois,
monseigneur, que ce ne serait pas mal que, pour les choses qu'il faut
faire pour les armements des vaisseaux, les ordres du roi me fussent
envoyés.
«Je suis fort connu en cette ville depuis la guerre, et, voyant le
séjour que j'y fais, ils en tirent mille conséquences et ne savent à
quoi l'attribuer; tantôt ils croient que le roi veut établir la gabelle
en ce pays et autres choses, et que je suis votre correspondant. Il est
vrai que cela est dit sourdement; ils ne s'en osent expliquer à moi.
S'ils m'en veulent parler, je les renverrai bien loin. Ils sont
mortifiés étrangement.
«Je disais bien, monseigneur, que vous triompheriez de vos ennemis, et
que vous fouleriez à vos pieds l'envie. Tous les bruits qui ont couru se
sont si fort dissipés, que l'on ne parle que de votre génie, du crédit
que vous avez sur l'esprit du roi; vous êtes trop juste, et vous aimez
trop l'État pour que Dieu ne bénisse pas toutes vos affaires.» Il est
assez curieux de se rappeler que, huit jours plus tard, Fouquet était
arrêté. Mais ce qui résulte surtout de cette lettre, c'est que le
surintendant continuait de fortifier Belle-ÃŽle en 1661 et avait sous sa
main les forces navales de la France.
Le général des galères était à cette époque le marquis de Créqui, gendre
de madame du Plessis-Bellière. C'était le surintendant qui avait payé
les deux cent mille livres que cette charge avait coûté[555]. L'affaire
n'avait été terminée qu'en 1661 après de longues négociations, dans
lesquelles Fouquet avait mis une vive insistance pour déterminer le
marquis de Richelieu à se désister de ses prétentions. La correspondance
intime du surintendant prouve que les sacrifices d'argent n'avaient pas
suffi pour obtenir le consentement de Richelieu. Il avait fallu avoir
recours à mademoiselle de la Motte, une des filles d'honneur de la
reine, qui avait grand crédit sur ce personnage. Fouquet, une fois en
possession de cette charge pour un homme qui dépendait de lui, eut à sa
disposition les flottes de la Méditerranée en même temps qu'il était
maître de celles de l'Océan par l'amiral de Neuchèse. Ainsi, de 1657 à
1661, il n'avait cessé de poursuivre l'exécution de son plan de
résistance et de continuer, par la fortification des places de sûreté et
par l'équipement des flottes, de se mettre en état de tenir tête au
premier ministre et même au roi. On ne peut dire, avec ses amis, et
comme il l'a sans cesse répété dans ses _Défenses_, que le projet trouvé
à Saint-Mandé était le résultat d'une inquiétude momentanée, et qu'il
avait été abandonné aussitôt après avoir été imaginé. On voit, au
contraire, que, pendant quatre années, au milieu des préoccupations les
plus diverses, Fouquet s'occupa sans cesse de l'exécution de ce plan. Il
le modifie après sa rupture avec son frère; il remplace Ham et le Havre
par Belle-ÃŽle, dont il vient de faire l'acquisition. Il accumule dans
cette place les moyens de résistance: canons, vaisseaux, soldats
dévoués. Il a soin de placer les gouvernements qui l'entourent entre des
mains fidèles, pendant que les amiraux de Neuchèse et de Créqui lui
répondent des flottes de l'Océan et de la Méditerranée.
Enfin Fouquet, étendant ses vues et ses possessions jusqu'en Amérique,
où il pouvait se ménager un asile plus assuré, y achetait l'Île de
Sainte-Lucie, que l'on appelait alors Sainte-Alouzie[556]. Il obtint le
titre de vice-roi d'Amérique[557], qui lui donnait dans ces contrées la
disposition des forces de la France et joignait à ses immenses richesses
un droit de souveraineté. Si l'on ajoute à cette vaste puissance
maritime les gouvernements dont il disposait dans l'intérieur du
royaume, on comprend que son ambition n'ait plus connu de bornes. Sa
devise: _Quo non ascendam?_ (jusqu'où ne monterai-je pas?) exprime le
fond de sa pensée. Ses amis, en lui parlant de Belle-Île, l'appelaient
_son royaume_; et, en réalité, les mesures prises par le surintendant
n'allaient à rien moins qu'à former un État dans l'État. Mais il était
trop prudent pour démasquer ses projets, et, en même temps qu'il
préparait sa résistance, il cherchait à se donner de nouveaux appuis
près de Louis XIV.