CHAPITRE XX

--1657--

Famille de Nicolas Fouquet.--Il épouse en premières noces Marie

Fourché, et en secondes noces Marie-Madeleine de

Castille-Villemareuil.--Positions élevées occupées par ses frères

François, Louis et Gilles.--Mariage de la fille aînée de Fouquet

avec le marquis de Charost (12 février 1657).--Projet rédigé par

Fouquet pour se mettre à l'abri de la vengeance de Mazarin.--Ham et

Concarneau sont désignés, dans la première rédaction du projet,

comme les places fortes où doivent se retirer les amis de

Fouquet.--Rôle important qu'il donne à la marquise du

Plessis-Bellière.--Caractère de cette femme.--Elle marie sa fille

au duc de Créqui.--Madame d'Asserac est citée également dans le

projet de Fouquet.--Elle achète pour le surintendant le duché de

Penthièvre.--Rôle assigné à l'abbé Fouquet et à la famille du

surintendant.--Attitude que devaient prendre les gouverneurs amis

de Fouquet.--Personnages sur lesquels il comptait à la cour et dans

le parlement: le duc de la Rochefoucauld et son fils, le prince de

Marsillac, Arnauld d'Andilly, Achille de Harlay.--Il avait gagné

l'amiral de Neuchèse et un marin nommé Guinan.--Les frères et les

amis du surintendant devaient entretenir l'agitation dans les

parlements et le clergé.--Mesures à prendre dans le cas où Fouquet

serait mis en jugement.--Réponse de Fouquet à l'occasion du projet

trouvé à Saint-Mandé.--Il en reconnaît l'authenticité.--Il veut

acheter une charge de secrétaire d'État.--Travaux exécutés à

Vaux-le-Vicomte, près de Melun.--Fouquet se laisse cuivrer par la

flatterie.

Nicolas Fouquet n'imita pas d'abord la fougue ni les emportements de son

frère l'abbé. Il s'était toujours montré plus prudent et plus modéré que

lui. A l'époque où nous sommes parvenus, sa conduite est celle d'un

ambitieux qui marche vers son but avec une habile circonspection. Il

prépare de loin sa puissance, se fait des amis et des partisans de haut

rang, étend ses domaines, et s'efforce de poser solidement les bases de

sa fortune. Il avait épousé, en premières noces, Marie Fourché, dame de

Quehillac, qui lui avait apporté une dot assez considérable. On l'évalue

à trois ou quatre cent mille livres, dans un mémoire dont l'auteur

s'attache à diminuer la fortune de Fouquet, afin de rendre ses

dilapidations plus frappantes[496]. Marie Fourché mourut bientôt,

laissant une fille qui devint plus tard marquise, puis duchesse de

Charost.

Vers 1650, époque où il acheta la charge de procureur général au

parlement de Paris, Nicolas Fouquet épousa, en secondes noces,

Marie-Madeleine de Castille-Villemareuil, fille unique de François de

Castille, qui fut successivement maître des requêtes et président d'une

des chambres des enquêtes au parlement de Paris. Fouquet eut, dit-on, de

ce second mariage, quatre ou cinq cent mille livres[497]. Les Castille

étaient une famille de marchands réputés fort riches, et qui avaient

contracté de grandes alliances. Le président Jeannin, ministre de Henri

IV et négociateur célèbre[498], avait marié sa fille à Pierre Castille,

qui, de marchand de soie, était devenu receveur du clergé. Nicolas

Jeannin-de-Castille et Marie-Madeleine de Castille-Villemareuil étaient

les descendants de ce Pierre Castille; le premier devint marquis de

Montdejeu et trésorier de l'épargne; la seconde épousa Nicolas Fouquet.

La femme du surintendant resta dans l'ombre tant que son mari fut riche

et puissant; mais, après sa disgrâce, elle montra un courage et un

dévouement qui honorent sa mémoire. Elle s'efforça, de concert avec la

mère de Fouquet, d'exciter la pitié des juges et de désarmer la colère

du roi. Ces deux femmes se tenaient presque chaque jour à la porte de

l'Arsenal, où siégeait la chambre de justice, et présentaient des

requêtes en faveur de l'accusé[499]. Après la condamnation du

surintendant, sa femme s'enferma avec lui dans la forteresse de

Pignerol, et y resta jusqu'à la mort de Nicolas Fouquet. Elle lui

survécut trente-six ans, entourée du respect que méritaient ses vertus.

«Elle mourut à Paris, en 1716, dit Saint-Simon[500], dans une grande

piété, dans une grande retraite et dans un exercice continuel de bonnes

Å“uvres pendant toute sa vie.» La mère et la femme de Fouquet

contrastaient par leurs qualités simples et modestes avec le reste de la

famille.

Nicolas Fouquet avait alors deux frères évêques: l'aîné, François, avait

longtemps occupé l'évêché d'Agde; mais la faveur croissante de sa

famille le porta, en 1656, à la coadjutorerie de l'archevêché de

Narbonne. Il assura trente mille livres de rente, en bénéfices d'Église,

au neveu de l'archevêque, et obtint ainsi le titre de coadjuteur de

Narbonne[501]. En même temps il résigna son évêché d'Agde en faveur de

son frère cadet, Louis Fouquet, qui avait été récemment pourvu d'une

charge de conseiller au parlement de Paris. Enfin un troisième frère du

surintendant, Gilles, entra dans la maison du roi, et finit par devenir

premier écuyer de la grande écurie. Son mariage avec la fille unique du

marquis d'Aumont releva la famille un peu roturière des Fouquet[502]. Le

marquis d'Aumont se démit, en faveur de son gendre, du gouvernement de

Touraine et des châteaux forts qui en dépendaient.

Nicolas Fouquet était, par son crédit, le principal auteur de cette

rapide fortune de sa famille. On trouva même, dans ces papiers, la

preuve que le trésor public avait payé les dignités et les alliances des

Fouquet. Le surintendant aspirait à un mariage brillant pour la fille

unique qu'il avait eue de son premier mariage, et il y parvint. Elle

épousa, le 12 février 1657[503], le fils aîné du comte de Charost,

gouverneur de Calais et capitaine des gardes du roi. Pour acheter cette

alliance illustre, Nicolas Fouquet avait donné six cent mille livres de

dot à sa fille[504], et avait fait rembourser au comte de Charost cinq

cent mille livres qui lui étaient dues pour d'anciens services. On

célébra ces noces avec une pompe extraordinaire.

Les Charost étaient une branche de la maison de Béthune, à laquelle la

France avait dû Sully, ministre de Henri IV. Le comte de Charost avait

rendu de grands services au cardinal de Richelieu et rempli sous son

administration des fonctions importantes. Il resta en faveur sous le

ministère de Mazarin, et s'en montra digne par sa fidélité et son

dévouement à la cause royale. En mariant son fils à la fille du

surintendant, il s'assura le payement d'anciennes dettes que la couronne

avait contractées envers lui, et se prépara de nouvelles faveurs aux

dépens du trésor public.

La Gazette en vers de Loret ne manqua pas de célébrer ce mariage. On lit

dans la lettre qui porte la date du 7 février 1657:

Le fils du comte de Charaut[505],

Jeune seigneur qui beaucoup vaut.

Avec une allégresse extrême

Se maria ce jour-là même

A mademoiselle Fouquet,

Que Dieu préserve de hoquet;

Car, outre qu'elle est très-bien née,

Et de plusieurs dons ornée,

Diverses gens m'ont raconté

Que c'est un trésor de bonté,

Et qu'elle est fort spirituelle;

Mais aussi de qui tiendrait-elle?

Puisqu'on peut dire avec raison

Qu'elle est fille d'une maison

Qui paraît une pépinière

De sagesse, sens et lumière:

Témoin son oncle paternel[506],

Digne d'un bonheur éternel,

Par l'excellence naturelle

De son âme tout à fait belle;

Témoin aussi son cher papa,

Dont l'esprit jamais ne chopa

Dans ces deux charges d'importance

Qu'il exerce en servant la France.

Enfin c'est un rare trésor.

Malgré les progrès de sa puissance et de ses richesses, le surintendant

n'était pas sans inquiétude. Le cardinal Mazarin connaissait son

ambition et prêtait l'oreille à ses ennemis. Nicolas Fouquet se tint sur

ses gardes, songea à se préparer un asile en cas de disgrâce, et rédigea

en 1657 le fameux projet qui fut trouvé à Saint-Mandé. Dans un long

préambule[507] il expliquait le motif de ses craintes: la défiance du

cardinal contre tous les hommes puissants, les inimitiés que lui,

Fouquet, s'est attirées comme surintendant, et que les fonctions de son

frère l'abbé ont encore aggravées, enfin la persuasion que Mazarin ne

les attaquera que s'il croit pouvoir les ruiner et les perdre

complétement. «Il faut donc, ajoute-t-il, craindre tout et le prévoir,

afin que, si je me trouvais hors de la liberté de m'en pouvoir

expliquer, on eût recours à ce papier pour y chercher les remèdes qu'on

ne pourrait trouver ailleurs.»

Le surintendant voulait avant tout s'assurer une place forte où il pût

braver la colère du cardinal. Depuis Richelieu, les principaux

ministres avaient eu leur ville de refuge. Richelieu s'était fait donner

le Havre et avait fortifié cette place, dont le gouverneur et la

garnison ne dépendaient que de lui. Mazarin était maître de Brouage. Le

surintendant songea d'abord à Concarneau et à Ham. La première de ces

villes était un petit port de Bretagne que, dès 1656, l'abbé Fouquet

avait acheté avec l'argent fourni par le surintendant. Les deux frères

s'étaient efforcés de donner une certaine importance à Concarneau, et y

avaient fait construire un grand vaisseau du port de huit cents

tonneaux, auquel ils donnèrent le nom de l'_Écureuil_[508]. Quant à la

forteresse de Ham, elle avait été donnée à l'abbé Fouquet, en récompense

des services qu'il avait rendus en découvrant les projets de la duchesse

de Châtillon sur Péronne et en les faisant échouer[509]. Dans la

première rédaction du projet de résistance, que Nicolas Fouquet écrivit

de sa main en 1657[510] il désigna Ham et Concarneau comme les places

fortes où ses amis devaient se retirer s'il était disgracié.

Ce projet, sur lequel il est nécessaire d'insister, se divise en deux

parties. Dans l'une, le surintendant prévoit le cas où il serait

seulement arrêté, et dans l'autre celui où on le mettrait en jugement.

La première précaution à prendre, si on l'arrêtait, serait de veiller à

la sûreté des forteresses; et, pour cela, on devrait s'adresser à madame

du Plessis-Bellière, «à qui je me fie de tout, ajoute Fouquet, et pour

qui je n'ai jamais eu aucun secret ni aucune réserve. Elle connaît mes

véritables amis, et il y en a peut-être qui auraient honte de manquer

aux choses qui seraient proposées pour moi de sa part.»

Madame du Plessis-Bellière, que nous trouvons ici pour la première fois,

reviendra trop souvent dans l'histoire de Fouquet pour que nous n'en

parlions pas avec quelques détails. Suzanne de Bruc était veuve depuis

trois ans du marquis du Plessis-Bellière, lieutenant général des armées

du roi, brave et habile officier qui n'avait jamais manqué à la fidélité

pendant les années de troubles et de révolte qu'il avait traversées. Sa

veuve était, de l'avis de tous les contemporains, une femme d'esprit et

de tête. Elle s'empara complétement de Nicolas Fouquet, et les Mémoires

du temps font assez connaître la nature des relations qui existaient

entre eux. On lui prête même une lettre[511] qui la ferait descendre au

rang de basse et ignoble entremetteuse. Il est difficile de concilier

ces faits avec les amitiés illustres que conserva madame du

Plessis-Bellière. Madame de Sévigné ne cessa de témoigner la plus vive

affection à l'amie dévouée de Fouquet[512]. Simon-Arnauld de Pomponne et

madame de Motteville lui écrivaient[513]. Saint-Simon lui-même, en

annonçant la mort de la marquise du Plessis-Bellière, n'en parle qu'avec

un sentiment de respect et de sympathie[514]. Il est remarquable que,

dans les lettres qui sont parvenues jusqu'à nous, on ne trouve qu'un

seul billet qui puisse faire soupçonner la vertu de madame du

Plessis-Bellière; elle ne s'occupe le plus souvent que de questions

d'intérêt. Ambitieuse, elle visait pour sa fille à un mariage brillant,

et pour elle-même à la place de gouvernante des enfants de France. Cette

dernière charge fut donnée à madame de Montausier, si célèbre par son

bel esprit, son rôle de précieuse à l'hôtel de Rambouillet et sa

renommée de vertu, où il y avait plus d'apparat que d'austérité réelle.

Madame du Plessis-Bellière réussit mieux dans les projets d'alliance

pour sa fille. Le surintendant, qui lui avait assuré de riches pensions

sur les fermes d'impôts[515], contribua sans doute par ses largesses à

faciliter le mariage de Catherine du Plessis-Bellière avec François de

Créqui, qui devint dans la suite maréchal de France et un des plus

grands seigneurs du royaume. Ce qui est certain, c'est que Fouquet donna

plus tard deux cent mille livres pour assurer à François de Créqui la

charge de général des galères de France, en même temps qu'il ménageait

au fils de madame du Plessis-Bellière celle de vice-amiral des flottes

de l'Océan, que possédait le commandeur de Neuchèse. Ce dernier était

aussi un des obligés de Fouquet; il avait reçu du surintendant l'argent

nécessaire pour payer sa charge, et avait promis de s'en démettre en

faveur du fils de la marquise du Plessis-Bellière[516]. On voit combien

de motifs cette femme ambitieuse avait pour être dévouée au

surintendant. Elle ne manqua pas, du reste, à la reconnaissance et

s'honora par son dévouement pour Fouquet disgracié. Le surintendant

avait raison de compter sur le zèle de cette amie pour stimuler ses

partisans dans le cas où il serait arrêté.

Madame du Plessis-Bellière devait s'entendre immédiatement avec les

gouverneurs de Ham et Concarnau, et munir ces places de troupes et de

vivres, afin de résister à une attaque. Fouquet comptait

particulièrement sur le gouverneur de Concarnau, nommé Deslandes, «dont

je connais, disait-il, le cÅ“ur, l'expérience et la fidélité. Il faudrait

lui donner avis de mon emprisonnement et ordre de ne rien faire d'éclat

en sa province, ne point parler et se tenir en repos, crainte que d'en

user autrement ne donnât occasion de nous pousser; mais il pourrait,

sans dire mot, fortifier sa place d'hommes et de munitions de toutes

sortes, retirer les vaisseaux qu'il aurait à la mer, et tenir toutes

choses en bon état, acheter des chevaux et autres choses pour s'en

servir, quand il serait temps.»

Une autre femme, que nous trouvons aussi pour la première fois dans

l'histoire de Fouquet, madame d'Asserac, devait, aussitôt après avoir

reçu la nouvelle de l'arrestation, venir à Paris pour s'entendre avec

madame du Plessis-Bellière. Qu'était cette dame d'Asserac? Quelles

étaient ses relations avec Fouquet? Pélagie de Rieux, marquise

d'Asserac, possédait en Bretagne de vastes domaines qui touchaient à

ceux de Fouquet. Les papiers du surintendant renferment plusieurs

lettres de cette dame[517], qui prouvent que, dévouée à Fouquet, elle

avait su concilier son affection avec ses devoirs, et qu'elle faisait

mentir le proverbe: _Jamais surintendant n'a trouvé de cruelle_. Dès le

mois d'août 1656, elle lui écrivait une lettre d'affaires[518]. La

seconde lettre atteste que Pélagie de Rieux avait su résister à Fouquet

sans rompre avec lui: «De ma vie, lui écrivait-elle, je n'éprouvai si

bien la force que j'ai sur moi-même que je fis avant-hier. Il ne s'en

fallait rien qu'elle ne me manquât quand je vous quittai, et je me

saurai bon gré toute ma vie de l'avoir su garder jusques au bout. Enfin,

monsieur, voyez les desseins que le changement des vôtres m'a fait

prendre: ils sont de travailler toute ma vie à vous le faire reprocher à

vous-même, et si pendant tout ce temps il s'en trouve un où vous soyez

en situation de faire un discernement juste des gens, vous pourrez voir

que les moindres obligations font chez moi ce que les plus grandes,

ailleurs, ont peine d'y établir. Voyez si mon ressentiment est à

craindre[518a].»

Le marquis d'Asserac mourut en 1657, ainsi que le prouve la _Gazette_ de

Loret (à la date du 29 septembre):

D'Asserac, ce brave marquis,

Qui par bonheur s'était acquis

Une épouse de haut lignage,

Et dont l'esprit et le visage

Enflammeraient les plus glacés,

Est décédé ces jours passés;

Dont sadite épouse éplorée

Dans un couvent s'est retirée

Pour y soupirer à loisir,

Touchant son présent déplaisir.

Puis, quand ses yeux pourvus de charmes

Auront, de quantité de larmes,

Fait sacrifice à son époux,

On la reverra parmi nous

Avec ses appas ordinaires;

Car ayant de grandes affaires

Pour régler sa noble maison,

Ce ne serait pas la raison

Qu'une veuve si renommée

Demeurât longtemps enfermée.

La marquise d'Asserac resta l'amie de Fouquet et continua de lui donner

d'utiles conseils, comme on le voit par la lettre suivante: «Je

m'aperçois que l'amitié dans mon cÅ“ur ne peut perdre ses droits, et vous

ne sauriez croire l'impatience que je sentis de vous mander ce qui m'est

revenu par deux personnes de qualité et de croyance, c'est que l'oncle

d'une personne qui est votre proche alliée, et ce que vous avez

d'ennemis dans le parlement, et force autres même, font une espèce de

ligue et entreprennent de vous mettre mal dans les esprits de celles qui

ne vont pas au voyage, et, pour y parvenir, cherchent jusques aux choses

les plus particulières, et même dans votre famille. Songez-y; ne

négligez rien. L'envie est d'ordinaire l'ombre des grandes fortunes:

plus la vôtre s'élèvera, plus l'effort de vos ennemis et leur haine

seront grands. Je m'admire de vous faire ici une espèce de discours

instructif. J'en retranche ce que je puis, et je vous assure qu'il ne

vous paraît que ce que je ne puis retenir. Il eût été mieux de vous

écrire seulement ce que j'ai appris, et de finir comme je vais faire,

en vous assurant que je serai toute ma vie dans vos intérêts sans

empressement de vous le dire, à moins qu'il n'y aille de vous servir.»

Telle était cette dame d'Asserac, amie dévouée, qui avait su résister

aux dangereuses séductions du surintendant. Ces lettres, que nous

reproduisons dans toute leur simplicité et leur vérité, attestent que

Fouquet avait une puissance sympathique qui lui gagnait des âmes élevées

et généreuses, et que lui-même, malgré la faiblesse de son cÅ“ur et

l'entraînement de ses passions, savait comprendre la vertu et ses nobles

instincts. Ainsi s'explique le dévouement des amis nombreux qui

restèrent fidèles à son infortune. Madame d'Asserac servit Fouquet avec

beaucoup de zèle dans les acquisitions qu'il fit en Bretagne[519]. Ce

fut sous son nom qu'il acheta, du financier Boislève, le duché de

Penthièvre, qui avait pour ville principale Guingamp (département des

Côtes-du-Nord). Le prix était fixé à un million neuf cent mille livres.

Madame d'Asserac, qui, à la mort de son mari, était criblée de

dettes[520], n'aurait pu faire pour elle-même une pareille acquisition,

et Fouquet devint sous son nom propriétaire d'un duché qui étendait son

influence dans le nord de la Bretagne. Madame d'Asserac possédait

l'Île-Dieu, sur les côtes de cette province, et Fouquet recommande, dans

son projet, qu'elle ait soin de mettre cette île en état de défense, et

d'y réunir des vaisseaux pour porter des secours partout où il serait

nécessaire.

L'abbé Fouquet ne joue, dans ce plan de résistance, qu'un rôle

secondaire. Son frère, qui n'avait pas encore rompu avec lui, commençait

à s'en défier. En recommandant à ses amis de s'adresser à l'abbé Fouquet

et de le laisser agir, il ajoute: «pourvu qu'il conserve pour moi

l'amitié à laquelle il est obligé et dont je ne puis douter.» La famille

du surintendant, sa mère, sa femme, ses frères, son gendre, devaient se

réunir pour obtenir par leurs instances qu'on lui laissât une partie de

ses gens qu'il désigne nominativement. Fouquet les engageait à faire

tous leurs efforts pour se mettre en relation avec lui et entretenir un

commerce régulier, soit par le moyen d'autres prisonniers, soit en

gagnant ses gardiens. Ils devaient en même temps voir sous main tous

ceux que la reconnaissance obligeait d'être dans ses intérêts. C'est

toujours à madame du Plessis-Bellière que Fouquet leur recommande de

s'adresser.

Après avoir consacré trois mois à se reconnaître et à s'entendre, les

amis de Fouquet devaient commencer à prendre une attitude menaçante: le

comte de Charost, dont le fils avait épousé sa fille, se retirerait à

Calais, dont il était gouverneur, mettrait la place et la garnison en

bon état, et si son fils, le marquis de Charost, n'était point de

service auprès du roi, où le retenait souvent sa charge de capitaine des

gardes, il s'enfermerait aussi à Calais avec son père et y mènerait sa

femme, fille du surintendant. C'était surtout cette jeune femme qui

devait stimuler le zèle de son mari et de son beau-père en faveur de

Fouquet. «Il faudrait, ajoutait-il, que madame du Plessis-Bellière lui

rappelât en cette occasion toutes les obligations qu'elle m'a, et

l'honneur qu'elle peut acquérir en tenant monsieur son beau-père et son

mari dans mes intérêts.»

Fouquet énumérait ensuite les gouverneurs qui devraient, à l'exemple du

comte de Charost, s'enfermer dans leurs places et s'y préparer à une

résistance armée. Il citait, entre autres, MM. de Bar, de Créqui et de

Feuquières. De Bar, gouverneur d'Amiens, avait été chargé par Mazarin,

de veiller à la garde des princes enfermés au Havre en 1650. Il avait

conservé de grandes intelligences dans cette place, ainsi que dans

Hesdin et Arras. On espérait obtenir, par son concours, que MM. de

Bellebrune, gouverneur de Hesdin, et Montdejeu, gouverneur d'Arras,

s'enfermassent aussi dans leurs forteresses et y prissent une attitude

capable d'intimider Mazarin. Fabert, gouverneur de Sedan, était trop

dévoué au cardinal pour que l'on se flattât de l'en détacher. Mais le

marquis de Créqui lui rappellerait la parole formelle qu'il avait donnée

à Fouquet et à lui-même, de soutenir les intérêts du surintendant. Si

Fabert persistait dans les mêmes sentiments, on lui demanderait

d'écrire, en son nom et au nom de tous les gouverneurs indiqués

ci-dessus, une lettre pressante au cardinal Mazarin pour obtenir la

liberté de Fouquet, en s'engageant à lui servir de caution.

Les amis du surintendant ne devaient pas se servir de la poste pour

leurs communications, mais envoyer des agents, sur le dévouement

desquels on pût compter. Langlade et Gourville étaient désignés comme

les principaux auxiliaires de madame du Plessis-Bellière pour donner des

ordres et organiser la résistance. Ils ne resteraient pas à Paris, mais

auraient soin de se mettre en sûreté, en laissant Paris des personnes

dévouées. A la cour, MM. de la Rochefoucauld, de Marsillac et de

Bournonville pourraient être d'utiles alliés. «J'ai beaucoup de

confiance en M. de la Rochefoucauld, écrit Fouquet, et en sa capacité.

Il m'a donné des paroles si précises d'être dans mes intérêts, bonne ou

mauvaise, fortune, envers et contre tous, que, comme il est homme

d'honneur et reconnaissant de la manière que j'ai tenue avec lui, et des

services que j'ai eu intention de lui rendre, je suis assuré que lui et

M. de Marsillac ne me manqueront pas.» C'était Gourville, autrefois

attaché au duc de la Rochefoucauld, qui avait fait sa liaison avec le

surintendant. Le futur auteur des _Maximes_, fidèle à ses principes

égoïstes, avait profité de la faveur et des prodigalités de Fouquet;

mais il témoigna peu de sympathie pour son malheur. On vit alors combien

étaient vrais les traits sous lesquels la Rochefoucauld lui-même s'était

peint[521]: «Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l'y être

point du tout. Cependant, il n'est rien que je ne fisse pour le

soulagement d'une personne affligée, et je crois effectivement que l'on

doit tout faire jusqu'à lui témoigner même beaucoup de compassion de son

mal, car les misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand

bien du monde; mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en

témoigner et se garder bien soigneusement d'en avoir. C'est une passion

qui n'est bonne à rien au dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à

affaiblir le cÅ“ur et qu'on doit laisser au peuple.» Cette théorie de

l'égoïsme réel et de la sensibilité en paroles s'affiche ici avec un

cynisme qui révolte; mais les contemporains de la Rochefoucauld, qui ne

lisaient pas au fond de son cÅ“ur, se laissaient prendre à ses belles

paroles, à ses semblants d'affection et de dévouement. Telle fut sans

doute la cause de l'illusion de Fouquet dans ses relations avec le duc.

Quant au prince de Marsillac, fils de la Rochefoucauld, il présentait

avec son père le contraste le plus complet. Il avait l'esprit aussi

fermé et aussi terne que le duc l'avait ouvert et brillant, et ce fut,

si l'on en croit Saint-Simon[522], la cause principale de sa faveur

auprès de Louis XIV. Le roi était fatigué des beaux-esprits dont sa cour

était remplie. Il préféra Marsillac, qui, bien loin de l'importuner par

son éclat comme les Candale, les Guiche, les Vardes, subissait son

ascendant avec toute la docilité et la bassesse d'un courtisan. Il fut

bientôt de toutes les parties du roi. Le surintendant ne pouvait pas

plus compter sur Marsillac que sur son père, et Gourville avait raison

de lui dire, lorsqu'il lui montra son projet, que, parmi les personnes

qu'il citait comme ses amis, plusieurs ne seraient fidèles qu'à sa

fortune.

Tels ne furent pas les Arnauld, que Fouquet énumère aussi parmi ses

amis les plus dévoués. Il cite particulièrement Arnauld d'Andilly, qui,

depuis plusieurs années, s'était retiré à Port-Royal des Champs. Ce

personnage, longtemps mêlé aux affaires politiques, semblait y avoir

renoncé complétement pour la vie solitaire. Cependant, malgré sa piété,

il conserva toujours quelques relations dans le monde et à la cour; il

aimait à obliger ses amis, et il est probable qu'il en recommanda

quelques-uns au surintendant, et qu'il le remercia de ses services par

des protestations de dévouement. Ce qui est certain, c'est que le

solitaire de Port-Royal et sa famille restèrent fidèles à Fouquet après

sa disgrâce. C'est à Simon Arnauld de Pomponne, fils d'Arnauld

d'Andilly, que sont adressées les lettres si touchantes de madame de

Sévigné sur le procès de Fouquet. Le jeune Arnauld avait même été exilé

à l'époque de l'arrestation du surintendant. Ce qui fait supposer que

des relations intimes existaient entre lui et Fouquet. Plus tard,

lorsque Olivier d'Ormesson eut contribué, par son rapport, à sauver la

vie du surintendant, Arnauld d'Andilly lui en exprima sa joie et sa

reconnaissance avec effusion. Ce vieillard de quatre-vingts ans avait

conservé toute la vivacité de cÅ“ur de la jeunesse. Madame de Sévigné lui

présenta, à Livry, le rapporteur du procès de Fouquet. «Il me fit mille

embrassades, dit Olivier d'Ormesson dans son _Journal_, avec des

témoignages d'estime et d'amitié les plus obligeants du monde; il se

porte bien et agit avec un feu admirable.»

Parmi les membres du parlement sur lesquels Fouquet croyait pouvoir

compter, on trouve MM. de Harlay, Maupeou, Miron et Chanut. Le premier,

qui lui succéda comme procureur général du parlement, portait un nom

illustre dans la magistrature; il en était digne par l'étendue, les

lumières et la sagacité de son esprit; mais, à en croire le témoignage

suspect de Saint-Simon[523], il aurait déshonoré son nom par la bassesse

de son caractère: «Issu de grands magistrats, Harlay en eut toute la

gravité, qu'il outra en cynique; il en affecta le désintéressement et la

modestie, qu'il déshonora, l'une, par sa conduite, l'autre, par un

orgueil raffiné mais extrême, qui, malgré lui, sautait aux veux. Il se

piqua surtout de probité et de justice, dont le masque tomba bientôt.

Entre Pierre et Jacques, il conservait la plus exacte droiture; mais,

dès qu'il apercevait un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt

il était vendu.» Si l'on s'en rapportait à Saint-Simon[524], Fouquet

aurait été encore moins heureux dans le choix de ses amis au parlement

qu'en fait de grands seigneurs et de courtisans.

Les marins lui furent plus dévoués. Comme la Bretagne, sur laquelle le

surintendant fondait ses principales espérances, est surtout accessible

par mer, il avait eu soin de s'assurer des flottes et des amiraux. Il

cite surtout, dans son projet, l'amiral de Neuchèse: «Il est bon,

dit-il, que mes amis soient avertis que M. le commandeur de Neuchèse me

doit le rétablissement de sa fortune; que sa charge de vice-amiral a été

payée des deniers que je lui ai donnés par la main de madame du Plessis,

et que jamais un homme n'a donné des paroles plus formelles que lui

d'être dans mes intérêts en tout temps, sans distinction et sans

réserve, envers et contre tous. Il est important que quelqu'un d'entre

eux lui parle et voie la situation de son esprit, non pas qu'il fût à

propos qu'il se déclarât immédiatement pour moi; car, de ce moment, il

serait tout à fait incapable de me servir. Mais, comme les principaux

établissements sur lesquels je me fonde sont maritimes, il est bien

assuré que, le commandement des vaisseaux tombant en ses mains, il

pourrait nous servir bien utilement en ne faisant rien, et, lorsqu'il

serait en mer, trouvant des difficultés qui ne manquent jamais quand on

veut.»

Fouquet avait aussi gagné un marin expérimenté, nommé Guinan[525], homme

de conseil, d'entreprise et d'exécution, disent les pièces du procès. Il

comptait sur lui pour mettre Concarnau et le Havre en état de défense:

«Il faudrait que M. Guinan, lequel a beaucoup connaissance de la mer et

auquel je me fie, contribuât à munir toutes nos places de choses

nécessaires et d'hommes qui seraient levés par les ordres de Gourville

ou des gens ci-dessus nommés. C'est pourquoi il serait important qu'il

fût averti en diligence de se mettre en bon état et de se rendre à

Concarnau ou au Havre; ce dernier serait le meilleur.»

Fouquet connaissait la puissance de l'argent et n'avait pas négligé d'en

amasser pour être en état d'équiper des vaisseaux et de s'assurer des

défenseurs. Il savait aussi quel parti on pouvait tirer des parlements,

du clergé et des nations étrangères. Il avait songé à tous ces moyens

d'agitation, de résistance et de guerre. Son frère, Louis Fouquet, nommé

depuis peu de temps à l'évêché d'Agde, avait été pendant longtemps

conseiller au parlement de Paris; il y avait des amis. Le surintendant

lui recommandait de les faire agir à l'occasion des levées d'impôts, et

de susciter au ministre des embarras qui le rendraient plus timide et

plus disposé à traiter. Le clergé, où les jansénistes et les partisans

du cardinal de Retz étaient nombreux, formait, comme les parlements, un

corps puissant et peu docile. Deux des frères de Fouquet y occupaient de

hautes fonctions, François, comme coadjuteur de Narbonne, Louis, comme

évêque d'Agde. Leur mission devait être d'exciter le clergé à s'unir à

la noblesse pour demander les états généraux, ou, s'ils ne le pouvaient,

de convoquer des conciles nationaux en des lieux éloignés des garnisons,

«et là, ajoute Fouquet, on pourrait proposer mille matières délicates.»

Enfin les troubles des derniers temps n'avaient que trop montré quelles

forces les factieux pouvaient tirer de l'étranger. Bordeaux avait reçu

une garnison espagnole, et plus d'une fois les princes avaient appelé en

France le duc de Lorraine. Fouquet n'oubliait pas de parler «des secours

qu'on pouvait tirer des autres royaumes et États,» et désignait la

personne qui devait se charger de négocier avec eux.

Telle était la première partie du plan. Fouquet n'y prévoyait que le cas

où il serait arrêté; mais, si l'on allait plus loin et qu'on voulût lui

faire son procès, des mesures plus énergiques devaient être adoptées;

les gouverneurs s'empareraient des deniers publics et lanceraient leurs

garnisons sur les routes pour intercepter les communications entre le

pouvoir central et les provinces. Le capitaine Guinan armerait en

brûlots et corsaires tous les navires qu'il pourrait saisir sur la Seine

entre le Havre et Rouen. Les amis de Fouquet feraient les plus grands

efforts pour s'emparer de quelque personnage considérable, tel que le

secrétaire d'État le Tellier, qui servirait d'otage pour le

surintendant. En même temps, ils se concerteraient pour enlever le

rapporteur du procès et tous les papiers. Quant aux meubles et

argenterie du surintendant, on aurait eu soin, dès l'origine, de les

mettre en sûreté dans des maisons religieuses. La guerre des pamphlets,

qui avait été si redoutable entre les mains des frondeurs, ne devait pas

être négligée. Fouquet désignait Pellisson comme une des plumes les plus

habiles et les plus sûres de son parti. Enfin, il comptait que le

parlement de Paris, dirigé par un premier président qui lui devait sa

charge[526], ne souffrirait pas qu'un de ses principaux officiers, son

procureur général, fût livré à une commission judiciaire, en violation

des privilèges de ce corps. Il y avait, dans cette dernière partie du

projet, un véritable plan de guerre civile. L'armement des corsaires, la

saisie des recettes, les hostilités des garnisons, pouvaient être

hautement qualifiés d'attentats à la sûreté publique et de crimes de

lèse-majesté.

Fouquet n'a jamais nié la réalité de ce projet. Il dit d'abord, dans ses

_Défenses_, qu'il n'avait voulu que se mettre à l'abri du mauvais

vouloir de Mazarin sans conspirer contre le roi. «Il pourrait y avoir,

dit-il[527], des personnes qui soutiendraient que, le nom du roi n'étant

point en tout ce discours, s'agissant seulement de repousser la violence

et se garantir d'une oppression dernière faite par un homme, qui n'était

point le maître légitime, contre un sujet du roi qui l'avait servi et

servait encore avec honneur et courage, hasardant tout pour la gloire de

son souverain et le bien de son État, on aurait pu très-légitimement

employer toutes voies pour empêcher cette injustice, et d'autant plus à

mon égard qu'il est notoire qu'on ne me la voulait faire que par la

jalousie de M. le cardinal, qui, abusant de son crédit et de l'amitié du

roi, ne rendait jamais de témoignage à la vérité, dissimulant les

services des particuliers, s'appropriant l'honneur de tous les bons

événements où il avait le moins contribué, se déchargeant de ses propres

fautes, et ôtant à tout le monde l'accès auprès de Sa Majesté, pour

empêcher que la vérité ne lui fût connue.

«Ledit sieur cardinal était gouverné lui-même par Colbert, son

domestique, lequel, sous prétexte d'amasser des trésors à son maître,

s'était emparé de son cÅ“ur et de son esprit, et le portait à me détruire

pour profiter de mon emploi, lui inspirant une avarice insatiable et

m'accablant avec une insupportable dureté de demandes continuelles,

auxquelles je ne pouvais subvenir, le tout pour flatter son maître et

pour me faire succomber, sans considérer le besoin de l'État et la ruine

des peuples, et sans se pouvoir satisfaire de quarante ou cinquante

millions, dont M. le cardinal et les siens se sont trouvés enrichis,

sans aucune dette, depuis le mois de février 1653, que j'entrai dans les

affaires.

«On pourrait, dis-je, soutenir que, ne faisant rien contre le roi, ne

cherchant aucun secours chez les ennemis de l'État, où il était facile

d'en trouver en 1657 et 1658, lorsque ce papier a été écrit, ce ne

serait pas un crime d'avoir exécuté la plus grande partie du contenu en

ce projet et d'avoir garanti sa vie, en faisant peur audit sieur

cardinal par ce moyen, puisque toute voie de se sauver d'une pareille

injustice est naturelle et doit en quelque façon recevoir excuse.»

Fouquet ne présente cette explication que sous forme de doute: _On

pourrait dire_. Pour lui, il s'attache surtout (et ce fut le parti

qu'adoptèrent ses amis) à soutenir qu'il n'a jamais sérieusement songé à

l'exécution de ce projet; qu'il avait jeté quelques pensées sur le

papier dans un moment d'inquiétude et d'irritation, mais sans y attacher

d'importance. Ce papier, abandonné dans un coin de sa maison de

Saint-Mandé, ne pouvait devenir, selon le surintendant et ses amis, un

chef sérieux d'accusation. Nous reviendrons plus tard sur ces

allégations de Fouquet. Ce qu'il importe de constater en ce moment,

c'est que le projet était bien authentique, et que, pendant plusieurs

années, le surintendant ne cessa de se préparer à la résistance et de

prodiguer l'argent pour étendre ses domaines et se concilier de nouveaux

partisans. Il avait eu soin, en fournissant à Bussy-Rabutin une partie

de l'argent nécessaire pour acheter la charge de mestre de camp général

de la cavalerie, de stipuler qu'il pourrait, au bout de trois ans,

racheter cette charge au même prix. Il la destinait à un de ses

gendres[527a]. Il voulait même acquérir la charge de secrétaire d'État

des affaires étrangères, et fit offrir deux millions quatre cent mille

livres à Henri-Louis de Loménie, comte de Brienne, qui en avait la

survivance[527b]. La négociation échoua, mais les acquisitions de

domaines sous des noms supposés continuèrent et ne servirent qu'à

augmenter la jalousie contre le surintendant.

A la même époque, Fouquet faisait exécuter des travaux considérables à

son château de Vaux-le-Vicomte, près de Melun, et, comme on commençait à

se plaindre des sommes énormes qu'il y prodiguait, il recommandait à ses

agents d'user de prudence. Le 8 février 1657, il écrivait à Courtois,

qui avait l'intendance de Vaux: «Un gentilhomme du voisinage, qui

s'appelle Villevessin[527c], a dit à la reine qu'il a été ces jours-ci à

Vaux, et qu'il a compté à l'atelier neuf cents hommes. Il faudrait, pour

empêcher cela autant qu'il se pourra, exécuter le dessein qu'on avait

fait de mettre des portières et de tenir les portes fermées. Je serais

bien aise que vous avanciez tous les ouvrages le plus que vous pourrez

avant la saison où tout le monde va à la campagne, et qu'il y ait en vue

le moins de gens qu'il se pourra ensemble[527d].» D'autres billets

relatifs aux travaux exécutés à Vaux et à Saint-Mandé prouvent que

Fouquet cherchait à dissimuler les immenses dépenses qu'il faisait dans

ses domaines. Elles auraient trop manifestement révélé ses

dilapidations. Mais en même temps la vanité le portait à étaler son luxe

aux yeux de la cour. En novembre 1657, il reçut à Saint-Mandé le roi et

le cardinal Mazarin. La _Gazette_ de Loret, du 17 novembre, parle de la

visite faite à Fouquet par ces hôtes illustres:

Notre roi, dimanche au matin,

Jour et fête de Saint-Martin,

Étant suivi de l'Éminence

Et d'autres gens de conséquence,

Ayant ouï messe et prié Dieu.

Fut voir cet agréable lieu,

Qui Saint-Mandé, sans faute nulle,

Se qualifie et s'intitule,

Où le Seigneur de la maison[528],

Dont, avec justice et raison,

On fait cas, par toute la France,

Bien moins pour sa surintendance,

Ni pour sa charge au parlement,

Que pour son grand entendement,

Où, dis-je, cet homme notable,

Cet homme toujours honorable,

Reçut admirablement bien

Ce roi très-sage et très-chrétien,

Qui très-content témoigna d'être,

Tant de ce logis que du maître.

Vainement quelques amis tentèrent par leurs conseils d'arrêter Fouquet

dans la route dangereuse où il s'égarait. La flatterie étouffait leur

voix. Le surintendant y était tellement sensible, qu'il s'en laissait

enivrer. C'est ce que déclare formellement Gourville[529]: «M. Fouquet

aimait fort les louanges et n'y était pas même délicat. Un jour, partant

de Vaux pour aller à Fontainebleau, et m'ayant fait mettre dans son

carrosse avec madame du Plessis-Bellière, M. le comte de Brancas et M.

de Grave, ses plus grands louangeurs, il leur contait comment il s'était

tiré d'affaire avec M. le cardinal sur un petit démêlé qu'il avait eu

avec lui, dont il était fort applaudi, et je me souviens que,

précisément en montant la montagne dans la forêt, je lui dis qu'il était

à craindre que la facilité qu'il trouvait à réparer les fautes qu'il

pouvait faire ne lui donnât lieu d'en hasarder de nouvelles, ce qui

pourrait peut-être un jour lui attirer quelque disgrâce avec M. le

cardinal. Je m'aperçus que cela causa un petit moment de silence, et que

madame du Plessis changea de propos; ce qui fit peut-être que personne

ne répondit rien à ce que je venais de dire.»

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 102 / 211 题