--1655-1657--
L'abbé Fouquet dispose de la police.--Anecdote racontée à ce sujet
par Gourville.--Passion de l'abbé Fouquet pour madame de
Châtillon.--Portrait de cette dame.--Son avidité.--Elle s'enfuit à
Bruxelles après l'exécution de Berthaut et Ricous.--Puis elle
revient en France et conspire avec le maréchal d'Hocquincourt pour
livrer Ham et Péronne à Condé et aux Espagnols.--Lettre de la
duchesse de Châtillon à ce sujet (17 octobre 1655); elle est
interceptée.--La duchesse de Châtillon est arrêtée et confiée à la
garde de l'abbé Fouquet.--Fureurs jalouses de ce dernier.--Scène
violente qu'il fait à la duchesse de Châtillon (1656).--Rupture
entre l'abbé Fouquet et madame de Châtillon.--Désespoir de
l'abbé.--Il tente de se réconcilier avec la duchesse, mais sans
succès.--Fin de madame de Châtillon.
Tant que la lutte contre la Fronde fut sérieuse, le surintendant et son
frère, l'abbé Fouquet, restèrent unis: ils avaient à combattre des
ennemis implacables, et ils savaient que de leur union dépendait leur
force. Mais, lorsque la victoire fut assurée, et qu'il ne s'agit plus
que de partager les dépouilles, les liens de famille et d'amitié se
relâchèrent. L'abbé Fouquet ne tarda pas à se laisser emporter par ses
passions et devint pour son frère un obstacle et un danger. Nous sommes
encore loin de la catastrophe; mais déjà les deux frères sont entraînés
vers l'abîme par une ambition et des passions qu'ils ne savent plus
dominer. Basile Fouquet, qui n'avait jamais montré la même prudence que
le surintendant, porta dans l'exercice du pouvoir une violence et un
arbitraire qui le compromirent, en même temps qu'il soulevait des haines
violentes par le scandale de ses amours.
L'abbé Fouquet avait été comblé de faveurs par Mazarin. Le cardinal
avait ajouté à son pouvoir occulte des dignités et des titres qui en
faisaient presque un grand seigneur. L'abbé avait acheté, dès 1654, la
survivance de la charge de procureur général au parlement de Paris,
qu'exerçait son frère, et devenait ainsi un des chefs de ce grand corps
de magistrature, quoiqu'il n'eût été antérieurement que conseiller au
parlement de Metz, et cela pendant six semaines seulement[463]. Peu de
temps après il acheta la charge de chancelier de l'ordre du
Saint-Esprit, et porta, au grand scandale de la noblesse, le cordon
bleu, qui était réservé aux princes et aux personnages les plus éminents
par le rang et la naissance[464]. Enfin, à une époque où la liberté
individuelle n'était garantie par aucune loi, l'homme qui dirigeait la
police et disposait de la Bastille était investi d'une puissance
redoutable. On en trouve une preuve dans l'anecdote suivante.
Gourville, un des commis de Nicolas Fouquet, avait été mis à la Bastille
pour avoir mécontenté Mazarin. Il n'en sortit que grâce à l'abbé
Fouquet. «Sachant, dit-il[465], que M. l'abbé Fouquet était fort employé
par M. le cardinal pour faire mettre des gens à la Bastille, et qu'il en
faisait aussi beaucoup sortir, je tournai toutes mes pensées vers ce
côté-là. A ce propos, je me souviens d'un procureur, homme d'esprit et
grand railleur, qu'il y avait fait mettre. Comme nous nous promenions un
jour ensemble, il entra un homme dans la cour, qui, y trouvant un
lévrier, en fut surpris, et demanda pourquoi il était là. Le procureur
répondit avec un air goguenard: «Monsieur, c'est qu'il a mordu le chien
«de M. l'abbé Fouquet.» Je fis proposer de parler à M. le surintendant,
et de voir avec M. son frère si, en parlant de temps à autre à M. le
cardinal, comme il avait coutume, des autres prisonniers, il ne pourrait
pas trouver moyen de me faire sortir. Cela réussit si bien, que, M. le
cardinal devant partir, deux ou trois jours après, pour aller à la Fère,
M. l'abbé Fouquet lui porta la liste de tous les prisonniers de la
Bastille, comme il faisait de temps en temps, il ordonna la sortie de
trois, dont je fus un.»
Armé de cette autorité arbitraire, l'abbé Fouquet ne sut pas en user
dans l'intérêt, je ne dis pas de la justice (ce serait trop demander à
de pareils caractères), mais dans l'intérêt véritable de son élévation
et de la grandeur de sa famille. Il se compromit par de folles amours et
par de téméraires rivalités avec les plus grands seigneurs. Nous avons
déjà vu quelle était l'audace de l'abbé Fouquet: il s'était attaqué aux
plus grandes dames, et, entre autres, à mademoiselle de Chevreuse[466],
puis à la duchesse de Châtillon. Celle-ci, issue de l'illustre famille
des Montmorency, alliée aux Coligny, parente de Condé, était une des
beautés les plus célèbres de la cour de la reine Anne. Elle avait
débuté, ainsi que nous l'avons dit antérieurement[467], par des
aventures romanesques, et s'était bientôt rendue fameuse par ses
intrigues et ses amours. Elle avait cependant une réputation de bel
esprit et figurait au nombre des _précieuses_, à une époque où Molière
n'avait pas encore rendu ce titre ridicule. C'est d'elle que le poëte
Segrais a dit:
Obligeante, civile et surtout _précieuse_,
Qui serait le brutal qui ne l'aimerait pas?
L'éloge s'accorde avec le témoignage de madame de Motteville, qui, comme
nous l'avons vu plus haut[468], n'est pas partiale en faveur de madame
de Châtillon.
Le portrait de cette dame figure dans la galerie que nous a laissée
mademoiselle de Montpensier[469]. Il est flatté, sinon au physique, du
moins au moral. Quel qu'en soit l'auteur (car il est peu probable,
malgré le titre, qu'il ait été composé par madame de Châtillon
elle-même), il est bon de le rapprocher des autres jugements que nous
ont laissés les contemporains sur cette femme célèbre. C'est madame de
Châtillon elle-même qui parle: «Le peu de justice et de fidélité que je
trouve dans le monde fait que je ne puis m'en remettre à personne du
soin de faire mon portrait, de sorte que je veux moi-même vous le donner
le plus au naturel qu'il me sera possible et dans la plus grande naïveté
qui fut jamais. C'est pourquoi je puis dire que j'ai la taille des plus
belles et des mieux faites qui se puisse voir. Il n'y a rien de si libre
et de si aisé. Ma démarche est tout à fait agréable, et, en toutes mes
actions, j'ai un air infiniment spirituel. Mon visage est un ovale des
plus parfaits, selon toutes les règles; mon front est un peu élevé, ce
qui sert à la régularité de l'ovale. Mes yeux sont bruns, fort brillants
et bien fendus[470]; le regard en est fort doux et plein de feu et
d'esprit. J'ai le nez assez bien fait[471] et, pour la bouche, je puis
dire que je l'ai non-seulement belle et bien colorée, mais infiniment
agréable par mille petites façons qu'on ne peut voir en nulle autre
bouche. J'ai les dents fort belles et bien rangées. J'ai un fort joli
petit menton. Je n'ai pas le teint très-clair; mes cheveux sont d'un
châtain clair et tout à fait lustrés. Ma gorge est plus belle que laide.
Four les bras et les mains, je ne m'en pique pas; mais, pour la peau, je
l'ai fort douce et fort déliée. On ne peut voir la jambe ni la cuisse
mieux faites que je l'ai, ni le pied mieux tourné.
«J'ai l'humeur naturellement fort enjouée et un peu railleuse; mais je
corrige cette inclination par la crainte de déplaire. J'ai beaucoup
d'esprit, et j'entre agréablement dans les conversations. J'ai le ton de
la voix tout à fait agréable et l'air fort modeste. Je suis fort
sincère[472] et n'ai pas manqué à mes amis. Je n'ai pas un esprit de
bagatelle ni de mille petites malices contre le prochain. J'aime la
gloire et les belles actions. J'ai du cœur et de l'ambition. Je suis
fort sensible au bien et au mal; je ne me suis pourtant jamais vengée de
celui qu'on m'a fait, quoique ce soit assez mon inclination; mais je me
suis retenue pour l'amour de moi-même. J'ai l'humeur fort douce et
prends mon plaisir à servir mes amis, et ne crains rien tant que les
petits démêlés des ruelles, qui d'ordinaire ne vont qu'à des choses de
rien. C'est à peu près de cette sorte que je me trouve faite en ma
personne et en mon humeur, et je suis tellement satisfaite de l'une et
de l'autre, que je ne porte envie à qui que ce soit. Ce qui fait que je
laisse à mes amis, ou à mes ennemis, le soin de chercher mes défauts.»
Il n'y a d'incontestable, dans ce portrait de madame de Châtillon, que
l'éloge de sa beauté. A trente ans (c'était l'âge de la duchesse de
Châtillon en 1656), elle en avait conservé tout l'éclat, et le relevait
par la richesse de sa parure. Mademoiselle de Montpensier, qui ne
l'aimait pas, est forcée d'en convenir. Elle la vit à cette époque même
au château de Chilly: «Rien, dit-elle[473], n'était plus pompeux que
madame de Châtillon; elle avait un habit de taffetas aurore, tout brodé
d'un cordonnet d'argent. Elle était plus blanche et plus incarnate que
je ne l'ai jamais vue, avait plus de diamants aux oreilles, aux doigts,
aux bras; enfin, elle était dans une dernière magnificence.» Le jeune
Louis XIV ne fut pas insensible aux charmes de la duchesse: la cour le
remarqua, et Benserade en fit un couplet:
Châtillon, gardez vos appas
Pour une autre conquête.
Si vous êtes prête,
Le roi ne l'est pas.
Avec vous il cause;
Mais, mais, en vérité,
Pour votre beauté
Il faut bien autre chose
Qu'une minorité.
Un autre roi, mais un roi exilé, se rangea aussi parmi les adorateurs de
madame de Châtillon: Charles II, roi d'Angleterre, qui habitait alors la
France. Un des seigneurs attachés aux Stuarts possédait près de Merlou
une maison de campagne où Charles II allait souvent chasser. Le jeune
prince visita madame de Châtillon, et se laissa prendre facilement à sa
beauté et à sa coquetterie. Mademoiselle de Montpensier prétend, dans
ses _Mémoires_[474], que la duchesse aurait voulu se faire épouser par
le roi d'Angleterre, et que déjà ses gens la berçaient de cette
espérance. Une de ses femmes de chambre lui aurait dit en la coiffant:
«Vous seriez une belle reine! «Mais Henriette de France, veuve de
Charles Ier, rompit cette intrigue.
L'abbé Fouquet osa devenir le rival des rois; il connaissait la duchesse
de Châtillon depuis longtemps, et c'était surtout en négociant avec
elle, en 1652[475], qu'il avait commencé à s'éprendre d'une passion qui
troubla la netteté de son jugement. La duchesse de Châtillon, qui avait
besoin de l'abbé, employa avec lui ces manèges de coquetterie féminine
qui lui avaient tant de fois réussi. Nemours, Beaufort, Condé, les
Anglais Craf et Digby, pour ne citer que les plus connus[476], avaient
subi le pouvoir de ses charmes. Quant à la duchesse, elle n'avait guère
ressenti les passions qu'elle faisait éprouver; elle paraît n'avoir été
sincèrement attachée qu'à un seul amant, le duc de Nemours. Pour le
prince de Condé, le duc de Beaufort, le maréchal d'Hocquincourt, elle
fut bien aise de les traîner à son char comme un ornement, et surtout
d'en tirer des présents considérables; car ce qui flétrit le plus cette
conduite scandaleuse d'une Montmorency, alliée à tant d'illustres
familles, c'est son avidité. Elle s'était fait donner par le prince de
Condé la terre de Merlou[477], et, lorsqu'elle se résigna à encourager
les galanteries de l'abbé Fouquet, ce fut pour profiter de sa puissance
et s'enrichir de ses présents.
Il ne faudrait pas, du reste, se représenter l'abbé Fouquet avec les
traits sérieux et le costume austère que son titre rappelle. Les deux
belles gravures de Nanteuil, qui sont à peu près de l'époque qui nous
occupe, lui prêtent une physionomie séduisante. L'Å“il est fin et doux;
l'ensemble du visage respire la jeunesse et l'esprit. Ces portraits sont
loin de justifier l'assertion de Bussy-Rabutin, qui prétend que l'abbé
Fouquet avait la mine basse. Ce mot s'applique mieux au caractère qu'à
la figure de l'abbé. Quoique Basile Fouquet eût alors plus de quarante
ans, il ne porte pas cet âge dans la gravure de Nanteuil. Son costume
est celui des gens de cour. Rien n'y rappelle l'homme d'Église; il porte
le cordon bleu qui était réservé aux seigneurs de la plus haute
noblesse. L'abbé Fouquet venait, en effet, d'acheter, comme nous l'avons
dit, la charge de chancelier de l'ordre du Saint-Esprit, qui lui donnait
le droit d'en porter les insignes[478]. Mais ce ne furent pas ces
avantages extérieurs qui touchèrent madame de Châtillon; elle vit dans
l'abbé Fouquet, frère du surintendant et favori du cardinal Mazarin, un
homme qui pouvait puiser dans le trésor public et lui donner part au
trafic des impôts qui servait à enrichir le surintendant et ses
créatures. La duchesse de Châtillon sacrifia à cette honteuse
considération son nom et son rang, sa fidélité même au parti qu'elle
avait embrassé et jusqu'à la vie des malheureux qu'elle avait excités à
conspirer contre Mazarin[479]. Elle subit les fureurs jalouses de l'abbé
Fouquet, pour augmenter les trésors qu'elle ne cessa d'accumuler jusqu'à
la fin de sa vie.
Quant à l'abbé, il fut tourmenté pendant plusieurs années par la passion
que lui inspirait cette femme artificieuse; toute sa politique eut alors
pour but de l'amener de Merlou à Paris et de la mettre entre ses mains.
Madame de Châtillon avait été impliquée dans la conspiration de Bertaut
et Ricous; mais on ne l'arrêta point à cette époque, soit qu'elle eût
trahi ses complices, soit que Mazarin, qui connaissait la passion de
l'abbé Fouquet, voulût la ménager. Après l'exécution de Bertaut et
Ricous, vers la fin d'octobre ou le commencement de novembre 1653,
l'abbé Fouquet écrivait au cardinal: «La dernière exécution faite sur la
personne des deux pestes d'État qui furent pris naguère, était
non-seulement nécessaire pour couper racine aux entreprises de la nature
de celle dont ils ont été convaincus, mais elle parle si haut en faveur
de l'autorité royale, qu'il ne s'est rien fait de plus utile et qui
aille plus loin que cette justice. Ce n'est pas tout néanmoins: car il
est certain que, tant que madame de Châtillon demeurera où elle est
(c'est-à-dire à Merlou), il y aura toujours des intrigues entre elle et
M. le Prince, lequel conserve de secrètes intelligences dans sa maison,
où est le rendez-vous secret et l'entrepôt de ceux qui vont et viennent
vers M. le Prince, qui a auprès de lui un Ricous, frère de celui qui a
été exécuté, et dont la femme, qui est Écossaise et se nomme Foularton,
est domestique de ladite dame et sert fort à tous leurs mystères.»
Mazarin répondit à l'abbé Fouquet le 10 novembre: «Pour madame de
Châtillon, j'ai fait différer l'ordre du roi, afin qu'elle eût le temps
de le donner à ses affaires; mais, comme on juge absolument nécessaire
de l'éloigner, en sorte qu'elle ne puisse avoir facilité dans le
commerce avec Paris et le prince de Condé, je ne pourrai pas empêcher
qu'on ne lui envoie dans trois ou quatre jours l'ordre de s'éloigner.
Cependant je suis très-aise qu'elle ait écrit, comme vous me mandez.» Si
l'on en croyait Bussy-Rabutin, l'abbé Fouquet aurait profité de la
terreur qu'il avait su inspirer à la duchesse de Châtillon, impliquée
dans un crime capital, pour l'enlever et la tenir cachée pendant quelque
temps. Ce roman, auquel des écrivains modernes ont attaché trop
d'importance[480], est complétement démenti par les lettres de Mazarin à
l'abbé Fouquet. Elles prouvent que la duchesse de Châtillon s'enfuit, en
effet, de Merlou, mais pour se rendre en Belgique auprès de Condé.
Mazarin écrivait le 18 novembre à son confident: «Le voyage de madame de
Châtillon à Bruxelles ne sera pas de grande réputation pour elle. Vous
savez de quelle manière j'en ai usé à son égard, et je vous puis dire
avec sincérité que ç'a plutôt été par votre considération que par aucun
autre motif.»
Madame de Châtillon ne tarda pas à rentrer en France, où elle continua
ses étranges relations avec Condé, avec l'abbé Fouquet et avec plusieurs
autres personnages. Parmi les amants qu'elle prenait pour donner des
alliés à Condé, on trouve le maréchal d'Hocquincourt, gouverneur de
Péronne. A cette époque, les gouverneurs étaient à peu près
indépendants, et déjà, pendant la Fronde, d'Hocquincourt avait promis de
livrer Péronne aux rebelles par amour pour madame de Montbazon. Tout le
monde connaît son billet: _Péronne est à la belle des belles_. La
duchesse de Châtillon n'eut pas moins de puissance sur lui que madame de
Montbazon. Elle arracha au maréchal la promesse de livrer au prince de
Condé Péronne et Ham, qui lui appartenaient. Mazarin fut instruit des
intrigues de madame de Châtillon, et il est probable que ce fut son
agent ordinaire, l'abbé Fouquet, qui les découvrit; c'est du moins dans
ses papiers que se trouve la lettre adressée par madame de Châtillon à
Condé, lettre qui fut interceptée et fournit une preuve positive du
complot:
«Vasal est arrivé, écrivait-elle à Condé le 17 octobre 1655[481], comme
j'étais à la cour, et je suis partie le lendemain pour vous faire
réponse avec toute la diligence que vous désirez; ce qui est nécessaire
pour vous avertir que l'on a grand'peur que vous ne fassiez quelque
chose avec la bonne compagnie que vous avez. Mais, comme je suis
persuadée que vous ne vous y épargnerez pas, je ne vous dirai rien pour
vous faire voir le besoin que vous en avez et la facilité que vous y
trouverez. Vous êtes assez éclairé sur toutes choses pour qu'il ne soit
pas à propos de dire seulement un pauvre mot sur ce chapitre, si bien
que je le vais finir pour vous parler d'un autre. Je ne puis comprendre
que vous ne me remerciiez pas d'un présent de senteur que je vous ai
envoyé il y a plus d'un mois. Dame! il était si beau et si bon que je ne
suis pas consolable que vous ne l'ayez point reçu. C'était un homme de
Chavagnac qui vous le portait, et, comme il avait assurément ordre de
voir Marsin, j'appréhende, selon ce que Bouteville[482] me mande qu'il
en use avec vous, qu'il n'ait renvoyé l'homme sans vous le faire voir,
afin de détourner son maître de vous aller trouver. Mais enfin je vous
mandais que j'avais vu M. le maréchal d'Hocquincourt, qui m'avait dit
des choses dont on pouvait faire son profit; c'est, en un mot, que vous
fassiez en sorte que Fuensaldagne lui envoie un homme de créance pour
traiter avec lui sur le bruit qui court qu'il est mal avec la cour, et,
pour peu que l'on soit raisonnable, il y a toute apparence que l'on fera
affaire; mais, afin que Fuensaldagne soit sans soupçon, nous avons jugé
à propos que vous disiez que le maréchal n'est point assez de vos amis
pour que l'affaire se fasse par vous. Néanmoins vous ne manquerez pas de
vous entendre avec le maréchal d'Hocquincourt; je l'ai fait jurer plus
de mille fois, et je ne doute point que l'on ne soit dans la dernière
peine de ne rien voir de ce que l'on attendait sur cela. M. de Duras ira
faire un tour à Merlou pour voir le maréchal d'Hocquincourt et
l'encourager en cas qu'il fût changé, sur ce qu'il n'a point ouï parler
de Fuensaldagne. Je lui en expliquerai la cause, et vous donnerez ordre
pour que cette aventure soit réparée au plus tôt. J'envoie pour cela un
nouveau courrier en diligence.
«Je vous jure que je me fais un effort furieux de ne vous point parler
des choses sur lesquelles vous paraissez la plus aimable créature du
monde, et je prétends vous faire voir par là que je préfère votre
intérêt au mien dans toutes les aventures, parce que j'en trouve un
assez complet dans cette affaire. Mon frère[483] m'en parle encore;
mais je ne vous en dirai rien pour cette fois, ayant trop d'impatience
que vous receviez cette lettre-ci. Enfin, mon cousin, je vous dirai
seulement, en passant, que j'ai fait par avance tout ce que vous me
mandez que vous désirez que je fasse et que je pense sur ce que je vois.
J'ai peur que je n'aille jusqu'au point où vous dites que vous voulez
que
De la même ardeur que je brûle pour elle,
Elle brûle pour moi.
«Adieu, mon cousin, je pense que je suis folle; mais c'est parce que
vous êtes très-éloigné et que vous me faites pitié, car, sans cela, je
conserverais toujours mon bon sens et la gravité que Dieu m'a donnée.»
L'abbé Fouquet, excité par la jalousie et par l'intérêt de l'État,
poussa Mazarin à faire arrêter madame de Châtillon. Livrer Ham et
Péronne à Condé et aux Espagnols, c'était livrer la frontière
septentrionale de la France et menacer Paris; il fallait pourvoir à ce
danger par de promptes mesures. La duchesse de Châtillon fut arrêtée à
Merlou, transférée à Paris et confiée à la garde de l'abbé Fouquet, «ce
qui, écrivait madame de Sévigné[484], parut plaisant à tout le monde.»
La cour entra ensuite en négociation avec le maréchal d'Hocquincourt
pour l'empêcher de recevoir l'ennemi dans Péronne. Il en coûta au trésor
deux cent mille écus; moyennant cette somme, le maréchal livra les deux
places au roi. Le gouvernement de Péronne fut laissé au marquis
d'Hocquincourt, fils du maréchal, et celui de Ham donné à l'abbé
Fouquet, en récompense des bons services que sa police vigilante avait
rendus à la France. L'abbé atteignait en même temps un autre but qu'il
poursuivait depuis longtemps: il était chargé de la garde de la duchesse
de Châtillon. Mais, à peine parvenu au comble de ses vÅ“ux, il commença à
éprouver les inquiétudes et les tourments de la jalousie. Les ruses et
la coquetterie de la duchesse de Châtillon le mettaient au désespoir. Il
voyait bien que, tout en acceptant ses présents, elle se moquait de
lui[485] et continuait son commerce de lettres avec le prince de Condé.
La jalousie de l'abbé allait souvent jusqu'à la fureur; il voulut même
s'empoisonner, si l'on en croit Bussy-Rabutin. Ce qui est plus certain,
c'est qu'il s'emporta jusqu'à faire à la duchesse de Châtillon des
scènes violentes dont la cour et la ville étaient scandalisées. En voici
une, entre autres, que raconte mademoiselle de Montpensier.
L'abbé Fouquet s'était absenté de Paris; la duchesse de Châtillon en
profita pour reprendre des lettres qu'elle avait eu l'imprudence de lui
confier. Comme elle était connue des gens de l'abbé Fouquet et
considérée comme la maîtresse du logis, elle pénétra dans son cabinet,
ouvrit les cassettes qui renfermaient ses papiers et s'en empara. A son
retour, l'abbé Fouquet entra en fureur, et, se rendant chez la duchesse,
il éclata en reproches et lui dit tout ce que la colère et la passion
lui suggérèrent de plus violent. Il brisa même les miroirs à coups de
pied et la menaça d'envoyer saisir ses meubles et ses pierreries, qu'il
prétendait lui avoir donnés. Madame de Châtillon, qui avait tout à
craindre de l'emportement de l'abbé, fut obligée de faire défendre sa
maison et ensuite de se réfugier chez madame de Saint-Chaumont[486].
«Jamais affaire n'a fait tant de bruit que celle-là, ajoute mademoiselle
de Montpensier. C'est une étrange chose que la différence des temps! Si
l'on avait dit à l'amiral de Coligny: «La femme de votre petit-fils sera
maltraitée par l'abbé Fouquet,» il ne l'aurait pas cru, et il n'était
nulle mention de ce nom-là de son temps, non plus que du temps des
connétables de Montmorency et du brave Bouteville, père de madame de
Châtillon[487].»
Cette scène violente entraîna une rupture, qui mit l'abbé Fouquet au
désespoir. Il chercha par tous les moyens à renouer ses relations avec
madame de Châtillon. Il n'avait plus la ressource des affaires
politiques, la duchesse ne donnant alors aucune prise de ce côté. Il fit
intervenir la religion et se servit de sa mère, dont la simplicité fut
dupe des fourberies de l'abbé. Apprenant que la duchesse de Châtillon
était au couvent de la Miséricorde du faubourg Saint-Germain[488], il
s'y rendit avec sa mère. Lorsque madame de Châtillon l'aperçut, elle dit
à madame de Brienne, qui l'accompagnait: «Ah! que vois-je? Quoi! cet
homme devant moi[489]!» Mais la mère Madeleine, supérieure de la
communauté, gagnée par la mère de l'abbé Fouquet, et ne voyant dans
cette scène de comédie qu'une Å“uvre charitable, suppliait madame de
Châtillon de mettre ses ressentiments aux pieds du crucifix. «Au nom de
Jésus-Christ, lui disait-elle, regardez-le en pitié.» Madame Fouquet
joignait ses instances à celles de la mère Madeleine, et leurs prières
finirent, si l'on en croit mademoiselle de Montpensier, par triompher
des ressentiments de la duchesse de Châtillon. «Ce fut, comme dit la
princesse, une farce admirable.»
Cependant, depuis cette époque, la réconciliation ne fut jamais
complète, et, lorsque mademoiselle de Montpensier revint à Paris en
1658, elle fut encore témoin d'une scène assez ridicule entre la
duchesse de Châtillon et l'abbé Fouquet. Un soir que la princesse était
à la foire Saint-Germain[490] avec Monsieur, frère de Louis XIV,
qu'accompagnaient la princesse Palatine, Anne de Gonzague, et d'autres
dames de la cour, la duchesse de Châtillon vint les rejoindre. Peu de
temps après, l'abbé Fouquet arriva; aussitôt madame de Châtillon dit à
Monsieur: «Permettez-moi de mettre un masque; j'ai froid au front[491].»
Elle se couvrit le visage d'un de ces légers masques de velours que
l'usage permettait aux femmes de porter; elle le garda tant qu'elle fut
en présence de l'abbé Fouquet. Comme le prince et ces dames visitaient
diverses boutiques de la rue de Tournon, ils furent plusieurs fois
séparés. Dès que la duchesse de Châtillon se trouvait dans un lieu où
n'était point l'abbé Fouquet, elle ôtait son masque et le remettait dès
qu'il paraissait. De son côté, l'abbé affectait pour la duchesse un
dédain qu'il était loin d'avoir. «Il y eut hier comédie au Louvre,
écrivait Olympe Mancini le 20 août 1658[492]; Mademoiselle y était,
ainsi que madame de Châtillon, l'abbé Fouquet aussi, lequel dit toujours
qu'il ne se soucie point de la belle, et même il s'en moqua tout hier
soir. Mais je crois que tout ce qu'il en fait, ce n'est que par colère,
et je jurerais qu'ils se raccommoderont.»
Repoussé par madame de Châtillon, l'abbé Fouquet ne tarda pas à porter
ailleurs ses volages amours. Il s'attacha à une des beautés célèbres de
cette époque, à madame d'Olonne, et devint le rival des Marsillac, des
Candale, des Guiche, en un mot de toute la brillante jeunesse de la
cour. Quant à la duchesse de Châtillon, lorsqu'elle vit les adorateurs
s'éloigner d'elle, elle songea à faire une fin et épousa un prince
allemand, Christian-Louis, duc de Mecklembourg. Depuis cette époque,
elle s'occupa surtout de satisfaire sa passion dominante, celle des
richesses; elle entassa de l'or, de l'argent, des meubles précieux, des
pierreries. Cependant elle conserva longtemps des restes de beauté, et
madame de Sévigné, parlant d'un voyage qu'elle fit, en 1678, à l'armée
de son frère le maréchal duc de Luxembourg, la compare à Armide au
milieu des guerriers[493]. Saint-Simon, qui nous fait assister à la fin
de toutes les grandeurs du dix-septième siècle, a retracé les derniers
moments de Henriette de Montmorency-Bouteville, qui mourut sans aucun
retour vers des sentiments plus élevés[494]. Enfin madame de Sévigné
s'est chargée de son oraison funèbre. Annonçant la mort de la duchesse
de Mecklembourg à madame de Grignan: «Comment peut-on, dit-elle[495],
garder tant d'or, tant d'argent, tant de meubles, tant de pierreries, au
milieu de l'extrême misère des pauvres, dont on était accablé dans les
derniers temps? Mais comment peut-on vouloir paraître aux yeux du monde,
de ce monde dont on veut l'estime et l'approbation au delà du tombeau,
comment veut-on lui paraître la plus avare personne du monde, avare pour
les pauvres, avare pour ses domestiques, à qui elle ne laisse rien;
avare pour elle-même, puisqu'elle se laissait quasi mourir de faim, et,
en mourant, lorsqu'elle ne peut plus cacher cette horrible passion,
paraître aux yeux du public l'avarice même!»