CHAPITRE XVII

--1655-1657--

Derniers actes d'opposition parlementaire à l'occasion de

l'enregistrement d'édits bursaux 20 mars 1655.--Les édits sont

vivement attaqués dans une séance du 9 avril.--Louis XIV impose

silence au parlement (13 avril).--Vaines doléances de ce

corps.--Nicolas Fouquet fait nommer Guillaume de Lamoignon premier

président du parlement de Paris.--Notes sur les membres de ce corps

rédigées vers 1657.--Opposition prolongée des partisans du cardinal

de Retz.--Efforts tentés en faveur du commerce.--Mémoire remis à

Fouquet sur ce sujet.--Colbert propose aussi ses vues sur les

moyens de ranimer l'industrie et le commerce.--Zèle de Fouquet pour

la marine et le commerce.--Mesures favorables au commerce et aux

colonies.--Fouquet a de nouveau recours à de fâcheux expédients

pour fournir aux dépenses de la guerre.

Le parlement, en partie gagné par Nicolas Fouquet, tenta cependant, en

1655, une dernière lutte; mais elle tourna à sa confusion, et, depuis

cette époque, on peut le considérer comme définitivement vaincu. Le

surintendant avait fait enregistrer dans un lit de justice, en présence

du roi, le 20 mars 1655, plusieurs édits bursaux portant création de

nouveaux offices, aliénation de droits du domaine, marque ou timbre du

papier et du parchemin destinés aux actes notariés, etc. Malgré

l'appareil solennel déployé dans ce lit de justice, le parlement

murmura. L'avocat général Bignon s'éleva avec énergie contre l'édit du

timbre; il dit «que celui qui avait osé donner l'avis de mettre la main

dans le sanctuaire de la justice, en voulant imposer un droit honteux et

inouï sur les actes les plus légitimes et les plus nécessaires à la

sûreté publique, était digne du dernier supplice; mais enfin que la

France espérait que Sa Majesté, à l'exemple de son aïeul, ce grand et

incomparable monarque Henri IV, prendrait un jour elle-même le soin de

ses affaires et apporterait un tempérament si doux et si convenable aux

maux de son État, que son nom et son règne en seraient à jamais en

vénération très-particulière dans toute l'étendue de son empire[427].»

Les autres compagnies souveraines, comme la chambre des comptes et la

cour des aides, devaient aussi enregistrer les édits bursaux; elles ne

firent pas un meilleur accueil à ceux qui vinrent les présenter au nom

du roi. Philippe de France, frère de Louis XIV, remplit cette mission à

la chambre des comptes. Là il entendit un orateur qui, dans le langage

souvent bizarre de m l'époque, compara les édits bursaux aux poisons de

Médée, «dont la composition était si subtile et si dangereuse, que, pour

ne pas en être atteinte elle-même, cette fameuse sorcière était

contrainte d'en détourner le visage lorsqu'elle y travaillait.»

Le parlement, toujours plus puissant et plus hardi que les autres cours,

ne s'en tint pas à cette opposition de paroles. Il prétendit qu'il avait

le droit de soumettre à une discussion régulière les édits qu'il avait

été contraint d'enregistrer en présence du roi, sans pouvoir les

examiner. Cette prétention, qui serait juste et naturelle dans une

assemblée représentant réellement la nation, était exorbitante de la

part d'un corps judiciaire dont les membres nommés par le roi n'avaient

ni mission ni autorité politiques. L'inscription d'un édit sur leurs

registres était une simple formalité dans l'origine, une notification de

la loi au parlement, afin qu'il en fit l'application. Peu à peu les

cours souveraines s'étaient arrogé le droit d'accorder ou de refuser cet

enregistrement, et il avait fallu, pour les réduire au silence, que les

rois vinssent tenir un lit de justice, où ils paraissaient dans tout

l'éclat de leur souveraineté et imposaient l'obéissance. Annuler un

enregistrement exigé par l'autorité royale, c'était placer le parlement

au-dessus du roi et transférer la souveraineté dans la Grand'Chambre.

Voilà ce qu'avait tenté la Fronde sans oser l'avouer, et ce que les

magistrats entreprenaient de nouveau en proposant de déclarer nulles et

non avenues les ordonnances enregistrées en présence du roi.

Louis XIV, alors âgé de dix-sept ans, était à Vincennes, où il chassait.

Il apprit que le parlement s'était réuni le 9 avril et avait soumis à un

nouvel examen les édits qu'il avait fait enregistrer le 20 mars. Ces

édits furent vivement attaqués et mal défendus. Le chancelier, Pierre

Séguier, n'aimait pas le surintendant Fouquet; il déclara qu'il n'avait

eu aucune connaissance des ordonnances, et en rejeta toute la

responsabilité sur le surintendant. Matthieu Molé, qui était alors garde

des sceaux, ne se montra pas plus disposé à défendre le ministère. Il

déclara qu'il n'avait vu ces édits qu'en les scellant le jour même où on

les avait portés au parlement. Les membres du conseil du roi déclinaient

aussi toute responsabilité dans cette affaire. Il fallait, ou se

soumettre au parlement et accepter sa tutelle, ou briser cette

résistance. Le jeune Louis XIV n'aimait pas le parlement, dont

l'opposition avait agité les premières années de son règne. On se

rappelle qu'à l'âge de dix ans il avait dit, en apprenant la victoire de

Lens: «_Le parlement sera bien mécontent_.» Depuis cette époque, son

pouvoir s'était affermi et son caractère s'était développé. Il était

assez fort pour imposer l'obéissance et était décidé à user de son

pouvoir. Averti que le parlement s'était réuni de nouveau le 15 avril,

il partit subitement de Vincennes dans son costume de chasse avec un

justaucorps rouge, un chapeau gris et de grosses bottes[428], et se

rendit droit au parlement. Il y montra le visage sévère et imposant que

lui donnent déjà les portraits de cette époque, et y tint le langage

d'un maître. S'adressant aux magistrats: «Chacun sait, leur dit-il,

combien vos assemblées ont excité de troubles dans mon État, et combien

de dangereux effets elles y ont produits. J'ai appris que vous

prétendiez encore les continuer, sous prétexte de délibérer sur les

édits qui naguère ont été lus et publiés en ma présence. Je suis venu

tout exprès pour vous en défendre la continuation (il montrait en même

temps du doigt les chambres des enquêtes, dont la turbulence était

connue), ainsi que je le fais absolument, et à vous, monsieur le premier

président (et il montrait aussi du doigt le premier président, Pomponne

de Bellièvre), de les souffrir, ni de les accorder, quelque instance

qu'en puissent faire les Enquêtes[429].»

Pas un seul membre du parlement n'osa prendre la parole, et le roi, se

levant immédiatement, sortit de l'assemblée, se rendit au Louvre, et de

là à Vincennes, où l'attendait le cardinal Mazarin. Cette scène fut un

coup de foudre pour le parlement; il en resta accablé. Ses doléances

prouvèrent sa faiblesse; il se plaignit du costume insolite du roi, qui

avait semblé vouloir insulter le parlement en y paraissant en habit de

chasse. On ajoutait même qu'il avait un fouet à la main, et, qu'aux

remontrances du premier président qui lui parlait de l'intérêt de

l'État, il avait répondu: «L'État, c'est moi.» Ces détails sont de pure

invention. Il n'y eut point de remontrances du premier président. Mais,

quoique dépouillée des incidents dramatiques qui se sont gravés dans les

esprits et que répètent la plupart des histoires, la scène que nous

venons de rappeler produisit son effet et réduisit le parlement au

silence.

Ce fut seulement quelques jours après que le premier président alla

trouver le cardinal Mazarin à Vincennes et lui fit part des doléances de

la compagnie. Il lui représenta qu'elle était dans une consternation

profonde d'avoir encouru l'indignation du roi, qui s'était manifestée

non-seulement par ses paroles, mais par son costume insolite et son

arrivée imprévue. Le cardinal répondit par des généralités et protesta

des intentions bienveillantes de Louis XIV; il promit même que, dans

quelques mois, le parlement pourrait s'assembler pour faire des

remontrances. Mais cette concession parut trop considérable aux

secrétaires d'État et aux surintendants, et elle fut retirée. Vainement

les Enquêtes continuèrent de demander l'assemblée des chambres avec leur

turbulence ordinaire; le premier président les prévint «qu'il y avait

des carrosses préparés pour enlever ceux d'entre eux qui feraient

irruption dans la Grand'Chambre contrairement aux ordres du roi.» Cette

menace suffit pour arrêter les plus ardents. La Fronde était

définitivement vaincue. Il n'en paraissait de loin en loin qu'un

fantôme, que faisait évanouir le premier regard un peu sévère de Louis

XIV.

Nicolas Fouquet, qui comme surintendant et procureur général, avait un

double intérêt à l'apaisement du parlement, ne cessa d'y travailler.

Lorsque le premier président de Bellièvre mourut, la cour voulut avoir à

la tête de ce corps un magistrat qui n'eût point d'engagements avec la

Fronde, et qui n'appartint même pas aux anciennes familles

parlementaires. Fouquet recommanda un maître des requêtes, Guillaume de

Lamoignon, qui est devenu la tige d'une maison célèbre dans la

magistrature. Elle lui a dû sa première illustration, et peut-être la

plus éclatante. Lamoignon sut concilier, dans la haute position qu'il

occupa, ses devoirs envers le parlement et la soumission à l'autorité

royale. Fouquet se vantait avec raison du choix qu'il avait inspiré:

«M. le premier président de Lamoignon, écrivait-il dans son trop fameux

projet, m'a obligation tout entière du poste qu'il occupe, auquel il ne

serait jamais parvenu, quelque mérite qu'il ait, si je ne lui en avais

donné le dessein, si je ne l'avais cultivé et pris la conduite de tout

avec des soins incroyables.»

Lamoignon n'était pas seulement un magistrat habile et intègre, il

aimait les lettres, et il ne cessa d'en donner des preuves jusqu'à la

fin de sa vie. Boileau lui a dédié une de ses compositions les plus

ingénieuses. Ce poëte était, avec Racine, un des hôtes les plus assidus

du château de Bâville, où Lamoignon réunissait l'élite des beaux

esprits. A Paris, l'hôtel du premier président était également le

rendez-vous d'écrivains distingués et quelquefois même brillants, qui

venaient y donner lecture de travaux littéraires. L'abbé Fleury y

parlait d'Hérodote et de Platon; Pellisson y dissertait sur le Tasse. Le

P. Rapin et Bourdaloue s'y rencontraient avec les Arnauld et le

sceptique Gui Patin. Ce fut une gloire pour Fouquet d'avoir donné au

parlement un chef aussi éminent.

Quant aux anciens frondeurs, le procureur général ne cessa de les

surveiller. Des notes rapides et peu bienveillantes furent rédigées vers

cette époque sous son inspiration et signalèrent le caractère et les

relations de chaque membre du parlement en indiquant le moyen de s'en

emparer et de le dominer[430]. Je me bornerai à quelques extraits

relatifs aux conseillers frondeurs. Le président Viole est caractérisé

comme «un esprit actif, inquiet, entreprenant, fougueux, vindicatif,

dévoué aux intérêts du prince de Condé; il s'est vu, ajoute l'auteur de

la note, l'un des chefs de la Fronde, et avec grand crédit dans le

parlement. Le dépit d'avoir été exclu de la charge de chancelier de la

reine l'a emporté; il a donné tout à l'ambition.» Le président Charton,

un de ceux pour lesquels on avait fait des barricades, n'est pas mieux

traité: «Esprit brusque, turbulent, qui se pique d'intelligence, de

capacité et de justice; il veut de grandes déférences et de grands

honneurs, et se rend facilement; songe néanmoins à ses intérêts; s'était

embarrassé au canal de Loire[431]; a été grand frondeur; a sa brigue

dans sa chambre, en laquelle il trouve de l'estime, s'y comportant bien

pour l'expédition des affaires. Sa femme a pouvoir sur lui, M. de

Périgny, son parent, est fort bien avec lui.»

Ces notes pouvaient servir, comme on le voit, à diriger le surintendant

dans les gratifications qu'il faisait distribuer aux conseillers et dans

les divers moyens qu'il'employait pour s'en faire des créatures.

L'argent du trésor et les menaces du roi réussirent à corrompre ou à

intimider l'assemblée, et, de ce côté, la victoire fut complète. Les

partisans du cardinal de Retz se soumirent moins facilement. Leurs

murmures et leur opposition agitèrent l'assemblée du clergé en

1657[432]. Ils répandaient des libelles contre Mazarin. «Il faut

n'épargner rien, écrivait le cardinal à Colbert, pour découvrir et

châtier les écrivains, les imprimeurs et ceux qui délivrent les pièces.

Parlez-en à MM. le chancelier et le procureur général.» Le moyen

qu'adoptèrent ces magistrats fut décisif; on soumit tous les ouvrages à

la censure préalable du chancelier[433], et, quant aux libelles

clandestins, on en poursuivit les auteurs et les imprimeurs avec une

rigueur impitoyable.

Le surintendant profita des moments de calme qui suivirent tant

d'agitations pour s'occuper du commerce et de la navigation. Enrichir la

France par l'industrie et le trafic, c'était le meilleur moyen d'assurer

au gouvernement les ressources pécuniaires qu'il se procurait trop

souvent par des ventes d'offices de judicature, par des traités onéreux

avec des financiers ou par l'aliénation du domaine et des impôts. Il

semble que Fouquet ait eu quelques velléités de sortir de ce désordre et

de donner au commerce une impulsion nouvelle. Un mémoire qu'on lui remit

vers cette époque constate le fâcheux état de la France au point de vue

commercial et industriel. Quant aux causes et aux remèdes qu'il indique,

on peut en contester l'efficacité; mais il n'en reste pas moins établi

que le surintendant s'occupait alors de ces questions.

«Le plus grand avantage, dit l'auteur de ce mémoire[434], que les États

puissent avoir, est celui que le négoce leur produit. Le royaume de

France, qui, par la Providence de Dieu, abonde en tout ce qui est

nécessaire pour l'utilité de la vie par sa fertilité, reçoit encore de

très-grandes richesses par un effet merveilleux de l'adresse et de

l'industrie de ceux qui l'habitent et par le commerce qu'ils ont avec le

reste du monde. Ce qui se fait par le moyen des grandes et célèbres

fabriques de toutes sortes de marchandises qu'ils dispersent dans tous

les pays étrangers, attirant ainsi de grandes quantités d'or et

d'argent. C'est pourquoi les rois de France ont donné de si belles

prérogatives à ceux qui se sont employés au négoce, et c'est un trésor

que l'on doit garder chèrement, puisque c'est par lui que Sa Majesté

reçoit de grandes assistances dans le besoin de ses sujets. On ne doit

donc rien oublier, non-seulement pour le maintenir, mais encore pour

l'augmenter. On voit pourtant que, depuis cinq ou six années, il est

extrêmement diminué, de telle sorte que les diverses fabriques qu'il y a

dans le royaume sont presque anéanties. Ceux qui n'ont pas pénétré dans

le fond des choses en ont attribué la cause aux guerres, aux subsides et

aux logements des troupes dans les provinces, mais on n'a pas trouvé la

véritable raison. Il n'y en a point d'autre que le transport de l'or et

de l'argent hors du royaume, qui se fait par plusieurs voies, et la

privation de celui qui venait de l'étranger.

«Pour connaître bien cette raison, il faut considérer que, depuis

quelques années, ce qui faisait venir l'or et l'argent en France a

manqué, qui était la vente des blés hors du royaume du côté de la mer

Méditerranée, en Catalogne et en Italie, et le transport des

marchandises fabriquées dans les provinces de Languedoc et Dauphiné,

qu'on portait au Levant et dans toute l'étendue des États de Turquie. La

vente des blés ne subsiste plus, d'autant que le pays de Catalogne étant

paisible, les récoltes s'y font avec facilité et abondance. L'Italie

tire des blés de Sicile et d'autres pays où ils sont à beaucoup moindre

prix qu'en France, et c'est là ce qui fait que, le Languedoc et Arles,

qui sont des pays qui n'abondent qu'en cela, ne trouvent pas à les

débiter, et sont, par ce moyen, privés de l'argent qui venait de toutes

parts. On a vu, les trois dernières années, que la recette a été

très-petite, et pourtant les blés ont été à un prix fort bas. Par suite,

le pays de Provence et de Languedoc a été privé depuis quelques années

de recevoir de l'argent étranger.

«On n'en a pas non plus reçu de la vente des marchandises, d'où on avait

coutume de tirer des sommes très-considérables, parce que le commerce

qui se faisait ordinairement des marchandises de France en Levant a été

changé et détruit par le transport de l'or et de l'argent, qu'on a

inventé en le transformant en des basses monnaies d'argent, sur

lesquelles on espère quelque plus-value en les portant auxdits pays du

Levant, de sorte qu'on a abandonné le transport des marchandises et

qu'on ne porte plus que de l'argent effectif. C'est ce qui a causé et

cause, même à présent, la perte et la destruction des fabriques du

royaume par plusieurs raisons: la première, parce que les marchands

abandonnent les fabriques, ne trouvant plus le débit de leurs

marchandises, et ensuite parce que la France est épuisée d'argent pour

la fabrication de ces basses monnaies qui consistent en pièces de cinq

sous. Faute de billon étranger, on refond, pour les fabriquer, dans les

hôtels des monnaies, tous les écus blancs et les autres espèces

d'argent. Comme ces pièces de cinq sous passent avec un bénéfice un peu

considérable au Levant, on y en porte quantité sans espoir de retour.

Mais le profit n'est qu'apparent, car les marchandises qu'on reçoit en

échange sont augmentées à proportion, ce qui est contraire au commerce

et l'a détruit. Antérieurement, l'on ne portait que des marchandises de

fabriques françaises, lesquelles, par la quantité des étoffes qu'elles

produisaient, donnaient à gagner à tous ceux qui habitaient les

provinces. A présent, ils sont pour la plupart réduits, faute de cela, à

la mendicité, ledit trafic des pièces de cinq sous n'étant avantageux

que pour certaines personnes, qui ont intelligence et commerce avec les

maîtres des monnaies. Ceux-ci, pour gagner un petit intérêt, causent en

France une disette d'argent qui ne pourra de longtemps se réparer, et

cela est même cause que l'on ne voit point en ces provinces de petites

espèces, faute de quoi le public souffre beaucoup.

«Par la rétention de ces petites espèces dans le royaume, les sujets de

Sa Majesté trouveraient un soulagement extrême en ce que les négociants

seraient obligés de faire valoir les fabriques abandonnées et de les

remettre en état, et, par ce moyen, les pauvres et autres personnes qui

sont maintenant oisives auraient de quoi s'occuper et profiter. Chacun

pourrait jouir de l'avantage de ces basses monnaies, dont on est

entièrement privé par le lucre de trois ou quatre pour cent que les

maîtres des monnaies perçoivent de ceux qui font ce transport. Ce qui

est contraire à la volonté de Sa Majesté, qui n'en a permis la fabrique

que pour le soulagement de son peuple et pour la facilité du commerce

dans son royaume, par suite des humbles remontrances qui lui ont été

faites. Et cependant on n'en jouit aucunement dans les provinces

obligées à ne travailler absolument que pour ceux qui pratiquent le

transport de ces pièces, sans que personne autre puisse en avoir. Ce

transport est contraire aux ordonnances du roi, qui le défendent sous

des peines très-sévères; il porte un notable préjudice au public. Nous

donnons cet avis afin que Sa Majesté, en étant informée, ordonne ce qui

sera de son bon plaisir.»

Colbert s'occupait, de son côté, des moyens de ranimer le commerce. Le

mémoire qu'il remit à Mazarin atteste des vues plus justes et plus

élevées. Liberté et sécurité, voilà pour Colbert les deux causes

principales de la prospérité commerciale. Pour assurer la liberté, il

réclamait des relations faciles avec l'étranger et la suppression des

entraves qui gênaient le transport des marchandises à l'intérieur du

royaume. Quant à la sécurité, elle était menacée à cette époque par des

pirates qu'il était de l'intérêt commun des peuples civilisés de faire

disparaître[435]. «Bien que l'abondance, disait Colbert, dont il a plu à

Dieu de douer la plupart des provinces de ce royaume, semble le pouvoir

mettre en état de se suffire à lui-même, néanmoins la Providence a posé

la France en telle situation, que sa propre fertilité lui serait inutile

et souvent à charge et incommode sans le bénéfice du commerce, qui porte

d'une province à l'autre et chez les étrangers ce dont les uns et les

autres peuvent avoir besoin pour en attirer à soi toute l'utilité.»

Après avoir rappelé les effets désastreux des troubles civils, Colbert

continue ainsi: «Pour remettre le commerce, il y a deux choses

nécessaires: la sûreté et la liberté. La sûreté dépend d'une mutuelle

correspondance à empêcher les pirates et courses des particuliers, qui,

au lieu de s'appliquer en leur navigation à l'honnête exercice du

commerce, rompent avec violence le lien de la société civile par lequel

les nations se secourent les unes les autres en leurs nécessités. Cette

sûreté ne se peut établir que par des défenses respectives, dans les

deux États de France et d'Angleterre[436], de faire des prises sur les

marchands des nations.» Colbert conseillait a Mazarin de permettre aux

Anglais d'introduire et de vendre leurs draps en France, à condition

qu'ils ouvriraient leurs ports aux vins français. Ainsi, bien loin

d'être, comme on l'a prétendu, un partisan exclusif et absolu du système

prohibitif, il réclamait, dans une sage mesure, la liberté du commerce.

Pour l'intérieur, Colbert demandait également la suppression des

entraves imposées par la routine, ou par des intérêts privés, à la libre

circulation des marchandises. Quelques passages de ces lettres à Mazarin

suffisent pour le prouver: «Il est très-important, lui écrivait-il, de

remédier aux défenses faites par M. de Roannez, de son autorité privée,

de porter des blés de Poitou en Aunis, pour avoir lieu de donner ses

passe-ports et d'en tirer un profit considérable. Ce qui ne doit point

être souffert, ni pour le service du roi, ni pour l'avantage particulier

de Votre Éminence, attendu que ces défenses troublent entièrement le

commerce de ces gouvernements[437], et qu'elles rendent nuls les

passe-ports du roi que l'on distribue à la Rochelle. Il faut, pour

empêcher cette intrigue, une lettre du roi audit sieur de Roannez, pour

lui en défendre la continuation et lui ordonner de laisser la liberté du

commerce aux sujets de Sa Majesté.» Et ailleurs: «Votre Éminence a su

que de Vendôme[438] avait envoyé les deux vaisseaux de Neuchèse à

l'embouchure des rivières de Sèvre et de Charente pour faire payer les

droits doubles à toutes les marchandises qui en sortent; ce qui ruine

entièrement le commerce, et particulièrement celui du sel, s'il n'y est

promptement remédié.»

Ces désordres prouvent que tout était à créer pour les relations

commerciales. Le surintendant Fouquet, dans les attributions duquel

rentrait cette branche d'administration, se fait honneur, dans ses

_Défenses_[439], du zèle qu'il montra pour le commerce, et rappelle que

son père s'était déjà signalé dans les conseils tenus sous Richelieu

pour les affaires de cette nature: «Tant que mon père a vécu, dit-il,

tout le détail des embarquements s'est fait par ses soins; tout se

résolvait en des assemblées tenues chez lui. Il y avait des compagnies

pour le Canada, Saint-Christophe et les autres îles, pour Madagascar,

pour le Sénégal, le cap Vert, le cap Nord et autres lieux. Par son

application, plus de vingt mille personnes avaient fait des colonies

volontaires et des établissements à l'honneur de la France, si

avantageux à notre nation que, si les étrangers qui nous ont succédé

n'avaient point pris à tâche de tout ruiner pour de légers intérêts,

c'eût été une chose très-considérable dans la suite. Depuis la mort de

mon père, M. le cardinal de Richelieu m'a continué dans cette

commission. Je lui ai rendu compte des affaires, conjointement avec M.

d'Aligre, à qui mon père avait aussi procuré cet emploi. Sitôt que j'ai

pu en jeter des semences dans l'esprit de M. le cardinal Mazarin, je

l'ai fait. Dans les derniers temps[440], il avait tellement approuvé les

pensées de mer et de compagnies de commerce, qu'il m'avait chargé de

m'en instruire davantage et d'y travailler.»

Le recueil des ordonnances de cette époque prouve, en effet, que, le

gouvernement s'occupa du commerce et des colonies. Il accorda des

encouragements aux armateurs qui équipaient des vaisseaux pour les deux

Amériques[441]. Une compagnie du Nord fut organisée avec privilège

exclusif pour exploiter le trafic des huiles de baleine[442]. Afin de

protéger le commerce français, on préleva un droit de cinquante sous par

tonneau sur les navires étrangers[443]. Diverses ordonnances

prescrivirent l'établissement de manufactures de bas de soie[444] et de

la Halle aux vins[445], le dessèchement des marais[446]; enfin la

rédaction d'un terrier ou cadastre du royaume[447], qui aurait permis de

faire une répartition plus équitable de l'impôt. On s'occupa aussi de

creuser de nouveaux canaux et de donner plus d'activité à

l'administration des postes[448].

Malheureusement les mesures destinées à multiplier et accélérer les

communications, à rendre l'industrie plus féconde et le commerce plus

actif, ne pouvaient avoir de résultats immédiats pour augmenter la

richesse du pays et les ressources du trésor. Mazarin était pressant,

et Fouquet, chargé de fournir de l'argent pour les armées et pour tous

les services publics, voyait le trésor épuisé, les revenus de plusieurs

années engagés à des traitants; en un mot, la détresse d'un côté, des

besoins urgents de l'autre. Il s'engagea de plus en plus dans les

spéculations funestes qui devaient le conduire à sa perte. Pour se

défendre, il alléguait les ordres de Mazarin et la nécessité. «Rien de

ce qui a été fait, dit-il dans ses _Défenses_[448a], ne l'a été que par

ordre de M. le cardinal. Je maintiens que ce que mes accusateurs

appellent confusion a été le salut de l'État. Après une banqueroute qui

avait produit la guerre civile et ôté le crédit au roi, il n'y avait que

l'espérance du gain, les remises, les intérêts, les facilités, les

gratifications faites à ceux qui avaient du crédit et de l'argent, qui

pussent les obliger de faire des prêts au roi et qui pussent faire

avancer les sommes et les secours nécessaires. Cet expédient fut proposé

à M. le cardinal comme le seul et souverain remède, après qu'il eut

étudié et tenté inutilement tous les autres. Il fut accepté, autorisé et

approuvé par Son Éminence.»

Et ailleurs[448b]: «Pendant une longue guerre, l'argent était le salut

de l'État; donc, s'il a fallu, pour avoir de l'argent pendant la guerre,

faire les choses qu'on appelle aujourd'hui désordre et confusion, j'ai

eu raison de dire que ce que l'on appelle désordre et confusion était en

ce temps-là le salut de l'État.» Sans doute l'histoire ne peut absoudre

Fouquet, parce qu'il a déféré aux exigences de Mazarin; cependant, pour

être complétement équitable envers lui, il faut entendre ses

justifications et les rapprocher des textes qui les confirment ou les

démentent.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 99 / 211 题