CHAPITRE XVI

--1654--

État de la France en 1651: elle est menacée à l'extérieur et

troublée à l'intérieur.--Le surintendant Nicolas Fouquet fournit de

l'argent pour l'entretien de l'armée: création de quatre nouveaux

intendants des finances.--Translation du cardinal de Retz de

Vincennes au château de Nantes (30 mars).--Son évasion (8

août).--Son projet audacieux; il ne peut l'exécuter.--Agitation à

Paris à la nouvelle de cette évasion.--_Te Deum_ chanté par ordre

du chapitre; libelles publiés; Mazarin est pendu en

effigie.--L'abbé Fouquet lui donne avis de l'état de

Paris.--Tranquillité de Mazarin.--Les chanoines et les curés les

plus factieux sont mandés à Péronne.--Lettre de Mazarin à l'abbé

Fouquet en date du 24 août sur les mesures adoptées.--Victoire

remportée par l'armée française le 25 août.--Mazarin s'empresse de

l'annoncer à l'abbé Fouquet.--Il ne témoigne que du mépris pour les

manifestations turbulentes de Paris.--Fuite de Retz, qui se retire

en Espagne, puis à Rome.--La cour revient à Paris 5

septembre.--Nouveau règlement pour les députés des rentiers qui

sont nommés par le roi sur une liste, présentée par le prévôt des

marchands, les échevins et les conseillers de ville.--Nicolas

Fouquet achète les principaux membres du parlement.

L'année 1654 fut une des plus critiques pour Mazarin. L'invasion du

prince de Condé dans l'Artois à la tête d'une armée espagnole, et la

fuite du cardinal de Retz, menacèrent en même temps la sécurité des

frontières et la tranquillité intérieure. Le surintendant Nicolas

Fouquet fournit l'argent nécessaire pour opposer à Condé une armée

victorieuse. De son côté, l'abbé Fouquet travailla avec succès à

réprimer les mouvements séditieux.

Dans la détresse du trésor royal, Nicolas Fouquet eut recours à une

mesure trop souvent employée sous l'ancienne monarchie. Il créa de

nouvelles charges et les vendit aux plus offrants. On ajouta quatre

nouveaux intendants des finances aux huit qui avaient été établis

l'année précédente[407]: le premier nommé fut un maître des requêtes,

appelé Paget. Les autres charges furent laissées au choix des

surintendants, à condition qu'ils tireraient de chacun des nouveaux

intendants une somme de deux cent mille francs. C'était toujours Fouquet

qui, dans ces affaires, avait le principal rôle. Mazarin, qui s'était

rendu à Sedan, écrivait le 11 juillet à l'abbé Fouquet: «Je suis fort

obligé à M. votre frère des pensées qu'il a pour faciliter le

remboursement des cinquante mille écus que j'ai avancés aux officiers de

l'armée, et je vous prie de l'en remercier. Je m'étonne que M. Servien

ne lui ait encore rien dit des intendants. Lorsque j'ai écrit sur cette

matière, ç'a toujours été en commun. L'on envoie à présent la commission

pour M. Paget et une autre en blanc, que les surintendants pourront

remplir de quelque personne qui se trouvera capable pour cela et qui

donnera les deux cent mille livres en argent comptant. Quand ces deux

charges seront remplies, on se défera plus aisément des deux autres,

pour lesquelles il sera aisé de l'aire expédier les commissions, et on

pourra songer ensuite à les faire ériger en titres d'offices en

finançant, ce qui pourra être une affaire qui produira quelque bonne

somme.»

Les surintendants vendirent les trois charges laissées à leur

disposition aux sieurs Boislève, Housset et Brisacier[408]. Le premier

était un avocat au conseil, qui avait pris part aux traités pour la

fourniture des vivres. Housset avait été trésorier des parties

casuelles, c'est-à-dire chargé de recevoir l'argent que versaient au

trésor les magistrats pour devenir propriétaires de leurs charges. Enfin

Brisacier avait été successivement commis du comte de Brienne,

secrétaire d'État chargé des affaires étrangères, puis maître à la

Chambre des comptes. Ce fut grâce aux huit cent mille livres que

produisit la vente de ces charges que Mazarin put entretenir l'armée

avec laquelle il tint tête aux Espagnols.

En même temps que le surintendant fournissait des fonds pour continuer

la guerre, l'abbé Fouquet veillait à la sûreté intérieure. «J'ai toute

la reconnaissance possible, lui écrivait Mazarin le 7 août, de l'amitié

que vous continuez de me témoigner, et vous croirez bien que je ne suis

pas sans inquiétude des mauvais desseins que l'on a contre vous, dont

j'espère néanmoins que vous saurez bien vous garantir. J'ai été bien

aise de voir ce que M. le procureur général m'a écrit sur l'arrêt que le

parlement a donné touchant les syndics. On considérera toujours

particulièrement en ces matières-là l'avis de M. le premier président et

le sien. Je vous envoie le billet pour la résignation de l'abbaye de

Noailles. Je vous adresse aussi la réponse que je fais à M. l'évêque

d'Avranches et la lettre de cachet pour la préséance du sieur de

Boislève sur le sieur Housset, me remettant du surplus à la vive voix de

votre secrétaire. Je vous envoie la lettre ci-jointe pour M. de Sève,

que le roi a choisi pour remplir la charge de prévôt des marchands. Il

ne le sait pas encore, et je vous adresse cette lettre, afin que, la

recevant de votre main, cela l'oblige de lier une plus étroite amitié

avec M. le procureur général et vous. Je lui mande qu'il tienne la chose

secrète jusqu'à ce qu'on lui rende une lettre du roi qui la déclare

publiquement; ce qui sera dans deux jours au plus tard.»

Vers cette époque, la fuite du cardinal de Retz vint fournir aux deux

frères une nouvelle occasion de signaler leur zèle. Cette crise fut une

des pins dangereuses que le cardinal eut à traverser depuis la Fronde.

Retz avait conservé de nombreux amis, dont le dévouement éclata surtout

à l'occasion de son emprisonnement à Vincennes. MM. de Caumartin et

d'Hacqueville se signalèrent entre les plus ardents. Le clergé de Paris

ne cessa de faire des prières publiques pour la délivrance du cardinal

de Retz[409], pendant que le nonce adressait au roi des remontrances en

sa faveur[410], et que ses gardes mêmes s'attendrissaient sur son

sort[411]. Plusieurs d'entre eux se laissèrent gagner et remettaient à

Retz des billets de ses amis[412]. Il était parfaitement au courant de

la situation de Paris et de l'armée des princes. Les gouverneurs de

Mézières, de Charleville et de la forteresse appelée le mont Olympe (non

loin de Charleville) promettaient de le soutenir. Les curés de Paris, à

l'exception d'un seul, le curé de Saint-Barthélemy, lui étaient dévoués,

et, dès que l'archevêché de Paris devint vacant par la mort de son oncle

(20 mars 1654), il en prit possession par procureur.

L'agitation que les partisans du cardinal de Retz entretenaient dans le

royaume inquiétait Mazarin. Il entama avec lui une négociation, par

l'intermédiaire du premier président de Bellièvre, pour obtenir sa

démission de l'archevêché de Paris. A cette condition, il lui promettait

la liberté et de riches bénéfices. L'abbé Fouquet s'opposa énergiquement

à ce projet[413], et, n'ayant pu en détourner Mazarin, il employa un des

gardiens de Retz pour l'empêcher de donner sa démission. C'était ce même

Pradelle, qui était plus à l'abbé Fouquet qu'à Mazarin, et qui savait

que son protecteur ne voulait en aucune manière la liberté de Retz[414].

Ce dernier, après avoir quelque temps hésité, se décida enfin par cette

considération qu'une démission donnée au donjon de Vincennes ne

l'engageait à rien. Rassuré par cette restriction mentale, Retz accepta

les conditions imposées, sortit de Vincennes le 30 mars 1654, et fut

confié à la garde du maréchal de la Meilleraye, qui le conduisit au

château de Nantes pour y demeurer prisonnier en attendant que sa

démission eût été acceptée par le pape[415]. Mais Innocent X ayant

refusé son approbation au traité, la captivité de Retz se prolongea

jusqu'au moment où, secondé par des amis dévoués, il parvint à

s'échapper du château de Nantes (8 août 1654).

L'intention de Retz était de se rendre directement à Paris, de s'y faire

installer comme archevêque dans la cathédrale, et de braver plus

audacieusement que jamais l'autorité du roi et du ministre. Les

circonstances semblaient favorables: Mazarin, emmenant avec lui le roi

et la cour, avait quitté Paris pour se rendre à l'armée. L'Artois était

envahi par le prince de Condé à la tête de trente-deux mille hommes et

d'une formidable artillerie: la ville d'Arras était assiégée. Les

gouverneurs de Mézières, de Charleville et du Mont-Olympe n'attendaient

qu'une occasion pour se déclarer. Quant à Paris, les dispositions de la

population encourageaient le cardinal de Retz. Le chapitre de Notre-Dame

était si dévoué à son archevêque qu'à la première nouvelle de l'évasion

de ce prélat, il fit chanter un _Te Deum_ solennel. Servien, en

l'annonçant à Mazarin le 14 août, manifestait son indignation contre un

pareil attentat: «Son Éminence, lui écrivait-il, apprendra de divers

endroits l'action insolente du chapitre de Notre-Dame, qui a fait

chanter un _Te Deum_ et sonner la grosse cloche aussitôt qu'il a su

l'évasion du cardinal de Retz. Si cette entreprise, faite pour déplaire

au roi dans sa ville capitale, demeure sans punition éclatante, elle

donnera une très-mauvaise opinion de l'autorité royale à Paris, tant

dedans le royaume qu'aux pays étrangers.»

Un accident empêcha le cardinal de Retz de donner suite à l'audacieux

projet de se rendre à Paris pour exciter l'ardeur de ses partisans et

rallumer la guerre civile. Il se démit l'épaule en tombant de cheval et

fut obligé d'aller se faire soigner en Bretagne dans les domaines de sa

famille[416]. Il se rendit chez le duc de Retz, à Machecoul

(Loire-Inférieure).

Ces événements enlevèrent à l'évasion du cardinal de Retz une partie de

sa gravité; cependant elle fournit l'occasion à tous les factieux de

s'agiter et de troubler Paris, les curés par leurs prédications, et le

parlement par des assemblées dont le tumulte rappelait les désordres de

la Fronde; enfin sous le nom des rentiers, les anciens Frondeurs

reparurent, attaquèrent le gouvernement et menacèrent Mazarin. Il y eut

des placards affichés, des libelles publiés, et même on éleva des

potences où le cardinal fut pendu en effigie. L'abbé Fouquet s'empressa

d'en donner avis à Mazarin; mais le ministre ne s'émut guère de ces

vaines agitations. Sa conduite et celle de ses partisans montrèrent

combien depuis deux ans l'autorité royale s'était affermie. Les

opérations militaires ne furent point suspendues, et les succès

brillants remportés par Turenne contribuèrent à calmer les esprits et à

rétablir l'ordre dans Paris.

L'abbé Fouquet et le procureur général s'y étaient activement employés.

Dans une lettre du 19 août, ils avaient fait connaître à Mazarin la

situation de Paris et les mesures à prendre: saisir tous les revenus du

cardinal, chasser du chapitre les factieux et les emprisonner, s'opposer

énergiquement à ce que le prélat démissionnaire fut reconnu en qualité

d'archevêque de Paris, et s'adresser, pour le remplacer, à l'archevêque

de Lyon comme primat des Gaules, enfin fournir au maréchal de la

Meilleraye, gouverneur de Bretagne, les ressources nécessaires pour

s'emparer de Retz ou le forcer à quitter la Bretagne. Le cardinal

approuva ces mesures. «Leurs Majestés, ajoutait-il, ont été très-aises

des personnes qui ont été arrêtées par la diligence du procureur

général.»

Les curés et les chanoines les plus compromis furent mandés à Péronne,

où était la cour. Ils furent exilés en divers lieux, et Mazarin

témoignait contre eux, dans ses lettres à l'abbé Fouquet, une vive

indignation; il paraissait d'abord disposé à traiter en criminels tous

ceux qui avaient été d'avis de chanter le _Te Deum_, et attaquait

surtout le curé de Saint-Paul, auquel il attribuait des intentions

coupables. «Je sais de science certaine, écrivait-il le 24 août à l'abbé

Fouquet, qu'il est le plus ambitieux des hommes. Il a prétendu être

évêque, et, par cette raison, a caché quelque temps le jansénisme qu'il

avait dans le cÅ“ur et a fait ostentation d'être ennemi du cardinal de

Retz: mais, n'ayant pas été élevé à cette dignité, il n'a rien oublié

pour témoigner son chagrin, allumant le feu partout et se signalant en

tout ce qu'il pouvait croire qui déplairait au roi. L'on m'a écrit que

c'est lui qui a fait la réponse au nom des curés à la lettre que le

cardinal de Retz leur a écrite. Elle est fort imprudente, et je m'assure

que M. le procureur général et vous l'avez jugée de même.

«Vous ne me mandez pas, ni M. le chancelier non plus, qu'on ait rien

fait contre le curé de Saint-Merri, qui assurément est le plus coupable

de tous, n'y ayant rien de plus séditieux et de plus grand mépris pour

le roi que ce qu'il a dit dans son prône, et d'autant plus qu'il a eu

l'insolence de le faire après les défenses du roi. Je vous prie de me

faire savoir quelle résolution ou prendra là-dessus.

«On ne manquera pas de faire connaître à Rome l'intention du cardinal de

Retz dans les retranchements que ses prétendus vicaires ont faits des

deux mots si essentiels, _apostolique et romaine_; et, au surplus,

oubliant de prier pour la reine et voulant qu'on prie pour le prince de

Condé, qui est de la maison royale, ils se contredisent, n'étant pas

possible de demander à Dieu des bons succès pour le roi contre ses

ennemis, et le prier aussi pour M. le prince de Condé, puisque ledit

prince travaille autant pour la prise d'Arras que le roi pour

l'empêcher.

«J'ai reçu le papier de M. l'archevêque de Toulouse[417]; je vous prie

de l'en remercier de ma part et de l'assurer du secret. Au surplus, il y

aura temps de résoudre ce qu'il y aura à faire, et, pour moi, je crois

que l'expédient contenu dans cette lettre est le meilleur.

«Vous avez été bien averti que le cardinal de Retz enverrait ici; car à

l'instant que je reçus votre lettre, il arriva un gentilhomme de sa

part, avec des lettres pour le roi et M. de Brienne, auquel il

s'adressa; mais il n refusé de les recevoir et lui a dit qu'il était

bien hardi de se présenter ici âpres ce que ledit cardinal a fait, et

que Sa Majesté n'entendrait parler de lui que lorsqu'il serait

prisonnier à Nantes. On fera ce qu'il faut à Machecoul, et on donne à M.

le maréchal de la Meilleraye toutes les troupes, officiers d'artillerie,

canons, vaisseaux, galères, petits bâtiments, et généralement tout ce

qu'il pourra désirer pour pousser l'affaire à bout, et c'est, à mon

avis, le langage qu'il faut tenir au cardinal de Retz pour l'obliger à

prendre les résolutions auxquelles il témoigne être si contraire.[418]

«Je suis très-aise de ce qui s'est passé au parlement, et je n'ai pas

manqué de faire valoir auprès de Leurs Majestés l'adresse et la sage

conduite de M. le premier président. Il sera bon de savoir quelle

réponse il faudra faire à la lettre qu'il écrira au roi; bien entendu

que Sa Majesté n'accordera pas de procéder à cette députation des

syndics, que les brouillons et malintentionnés poursuivent sous le nom

et le prétexte des rentiers, qui n'ont rien à souhaiter, étant payés

avec ponctualité, et le roi voulant que cela continue toujours sans que,

par quelque accident que ce puisse être, il y puisse avoir le moindre

changement. Je vous dirai aussi que le roi est si résolu à empêcher la

continuation du parlement pendant les vacations, qu'il n'y a moyen

duquel Sa Majesté ne se serve pour l'empêcher.

«Je n'ai pas manqué de faire remarquer à Leurs Majestés l'utilité que

leur service ressent de gagner temps en l'affaire du parlement. On songe

sérieusement aux précautions pour l'assemblée générale du clergé, et

j'espère que tout ira bien. J'envoie les nouvelles du siège d'Arras à M.

le chancelier, qui en fera part au conseil. Je vous prie de les dire à

M. le président de ma part. En un mot, ce qu'il y a d'essentiel, c'est

que, demain jeudi, Saint-Louis, on donnera aux lignes, avec les trois

armées composées de dix-sept mille hommes de pied, onze mille chevaux,

quatre mille officiers et ce qui sortira d'Arras pour le même effet, qui

fera bien son devoir. Le succès est entre les mains de Dieu, et le roi a

à gagner beaucoup sans hasarder qu'Arras.

«Je vous prie d'assurer M. le procureur général de mon amitié, ainsi que

je suis persuadé que vous l'êtes entièrement.»

L'attaque que Mazarin annonçait pour le 25 août réussit complètement, et

les Espagnols furent forcés de lever le siège d'Arras. Cette victoire

adoucit le cardinal et la cour. Les curés, qui avaient été mandés à

Péronne, furent traités avec plus de mépris que de sévérité. «On

renverra, écrivait Mazarin à l'abbé Fouquet, le curé de

Saint-Côme[419], et le chanoine qui a fait chanter le _Te Deum_ à

l'Hôtel-Dieu; car on a bien reconnu qu'ils n'ont pas péché par malice.

Joly[420], étant le plus coupable de tous, Leurs Majestés ont été

surprises qu'il n'ait pas accompagné les autres chanoines. Pour le curé

de Saint-Paul, je suis très-aise qu'il veuille changer de conduite et

bien servir le roi à l'avenir, et je le serai encore davantage si je

vois qu'il tienne parole. On me mande que Vassé tient de très-méchants

discours sur le sujet du cardinal de Retz, de qui il est parent. Je vous

prie de vous en informer et m'en faire savoir la vérité. Je ne m'étonne

pas de ce que Pontcarré dit. Il serait bon que M. le premier président

en eût connaissance comme d'une chose que je vous ai écrite; car c'est

un esprit qui ne fera jamais bien à Paris. J'ai su que le président

Lottin a fait rage dans la dernière assemblée du parlement, ayant ouvert

l'avis de continuer le parlement pour faire et établir les députés des

rentes.

«Il ne faut pas s'étonner de la liberté avec laquelle vous me dites que

l'on parle à Paris; car cela arrive toujours quand le parlement

s'assemble et témoigne mauvaise volonté, et quand des personnes de

qualité font connaître d'être disposées au remuement. Je suis persuadé

que chacun modérera ses passions, voyant contre leur attente les

bénédictions qu'il plaît à Dieu de verser sur le roi par tant

d'importants et glorieux succès qu'il fait remportera ses armes, et que

l'on voudra bien attendre d'autres occasions moins favorables pour

montrer leur venin; mais comme ce serait une grande imprudence de

prétendre à force de victoires et de conquêtes contenir un chacun dans

son devoir, il est absolument nécessaire que le roi donne ordre à ses

affaires, en sorte que, quelque événement qu'aient ses desseins et ceux

des ennemis, il ne soit pas exposé à éprouver la mauvaise volonté des

malintentionnés de son royaume.

«Je me réjouis avec vous, et M. le procureur général, de l'avantage que

le roi a remporté à Arras, qui est assez décisif. Vous en avez reçu le

premier la nouvelle; je vous prie de faire mes compliments là-dessus à

M. le premier président et l'assurer toujours de mon amitié et de la

passion que j'ai de lui en donner des marques. Les potences, les

libelles, les méfiances parmi les rentiers, les remuements de noblesse

et choses semblables, sont des armes avec lesquelles combat d'ordinaire

le cardinal de Retz; mais, à mon avis, elles seront faibles pour

résister à celles avec lesquelles on l'attaque et ses principaux

fauteurs. Et pour moi je vous dirai ce que le duc de Savoie et le duc

d'Ossone dirent, quand ils eurent avis d'avoir été, l'un pendu à Gênes

et l'autre à Venise, que, pourvu que l'original se portât bien, ils ne

se mettaient point en peine de ce qui arriverait à l'effigie. Soyez en

repos sur ce que l'on fera à Machecoul; le roi en sera absolument

maître. Je ferai partir au plus tôt de mes gardes.»

En effet, le duc de Retz, n'osant lutter contre la royauté, engagea le

cardinal, auquel il avait donné asile, à s'enfuir à Belle-Isle, où il ne

passa que peu de temps; de là il gagna l'Espagne, et enfin Rome. Ainsi

s'évanouirent les dangers qui avaient menacé Mazarin: d'un côté, les

Espagnols étaient vaincus et l'Artois délivré; de l'autre, Retz n'était

plus qu'un fugitif qui allait demander asile au saint-siège. Ses biens

étaient mis sous le séquestre, et on excitait ses créanciers, qui

étaient nombreux, à le poursuivre. L'abbé Fouquet se signala, si l'on en

croit Retz[421], par son ardeur à piller les biens de l'archevêché et à

en faire un usage scandaleux. Il eût voulu aller encore plus loin et

enlever à Retz la dignité archiépiscopale, dont il prétendait qu'il

avait donné sa démission. Il est probable qu'il reprit alors ses projets

de vicariat général[422]; mais le vieux Gondi était mort et le chapitre

peu disposé à se prêter aux vues ambitieuses de l'abbé Fouquet. Il

fallut se contenter d'avoir éloigné de France un prélat turbulent.

Mazarin confia à de Lyonne la mission d'aller déjouer à Rome les

intrigues de Retz; il était surtout chargé de le représenter comme un

protecteur des jansénistes, que condamnait le saint-siège. «Il est

certain, écrivait Mazarin à de Lyonne, qu'il n'y a pas un plus grand

janséniste que le prétendu vicaire du cardinal de Retz. Il fait du pis

qu'il peut, remue ciel et terre pour cabaler dans Paris et exécute

aveuglément tout ce qui lui est suggéré par les adhérents du cardinal de

Retz; mais il se tient si bien caché que l'on ne peut savoir où il est.

On a pourtant assuré que le nonce l'a retiré chez lui; ce qui serait une

chose étrange que le ministre du pape devint le protecteur du jansénisme

et un exécuteur des attentats du cardinal de Retz. Sa Sainteté a fait au

cardinal de Retz une réponse digne de sa prudence, quand elle lui a dit

qu'elle tenait sa croyance en suspens et que le temps l'éclaircirait de

la vérité; après quoi elle ferait justice fort exactement. Mais ce n'est

pas ce que cherche ledit cardinal, n'y ayant rien qui lui soit plus

contraire que la vérité et la justice.»

Après la défaite des Espagnols et la fuite de Retz, il ne restait plus

de dangers sérieux. Le parlement et les rentiers, qui s'étaient agités,

n'avaient pas réussi à soulever la population parisienne. Cependant la

cour étant revenue à Paris, Mazarin s'occupa, de concert avec les

surintendants, à terminer l'affaire des rentiers. Ils avaient

antérieurement des syndics, dont les assemblées et les représentations

violentes avaient été une des causes des agitations de Paris; on

supprima ce syndicat électif, et on y substitua des commissaires des

rentes choisis par le roi sur une liste de notables que formeraient le

prévôt des marchands, les échevins et autres officiers de l'Hôtel de

Ville. Une assemblée, convoquée le 15 septembre, procéda à la formation

de cette liste de candidats[423]. On y remarquait des magistrats d'une

probité et d'une capacité reconnues, comme Catinat, conseiller au

parlement et père du célèbre maréchal, et Bossu-le-Jau, maître de la

chambre des comptes. La liste des commissaires fut définitivement

arrêtée par le roi, et, au lieu d'assemblées tumultueuses qui

inquiétaient les rentiers et faisaient de l'Hôtel de Ville un foyer de

séditions, on n'eut plus qu'un conseil de bourgeois honnêtes et

expérimentés, qui se renfermèrent dans leurs attributions et ne

transformèrent pas les questions de finances en affaires politiques.

Quant au parlement, l'opposition qui s'y était manifestée fit comprendre

de plus en plus au procureur général la nécessité de s'y créer de

nombreux partisans. Nicolas Fouquet préférait la douceur à la violence,

et le trésor royal, dont il disposait, était un moyen puissant de

séduction: il l'employa avec succès. Un des hommes qui le servirent le

mieux en cette circonstance fui Gourville, qui, depuis peu de temps,

s'était attaché à son service[424]. Après avoir appartenu au duc de la

Rochefoucauld et au prince de Condé, Gourville était devenu un des

agents les plus dévoués du surintendant Fouquet. Homme d'action et

d'intrigue, peu scrupuleux sur les moyens, habile à pénétrer les

caractères, à en saisir le faible et à les diriger, Gourville convenait

parfaitement pour cette œuvre de corruption. On dressa une liste des

conseillers qui, dans chaque chambre, avaient le principal crédit et

entraînaient leurs collègues. Gourville en vit quelques-uns et fit

sonder les autres par leurs parents ou leurs amis. Il leur offrait, de

la part du surintendant, une gratification de cinq cents écus, et leur

fit espérer des avantages plus considérables pour l'avenir. Ce trafic,

que Gourville raconte comme la chose la plus naturelle[425], ne parait

pas avoir excité les scrupules des vénérables membres du parlement.

Quelquefois la gratification prenait une forme plus délicate, quand il

s'agissait de personnages plus importants ou plus scrupuleux. Ainsi

Fouquet, voulant gagner le président le Coigneux, Gourville lui dit

qu'il allait quelquefois à la chasse avec lui et qu'il trouverait bien

moyen de lui parler et de le prendre. En effet, comme le président Le

Coigneux l'entretenait des constructions qu'il faisait faire à sa maison

de campagne et des dépenses qu'elles entraînaient, Gourville lui dit

qu'il fallait faire en sorte que le surintendant l'aidât à achever une

terrasse qu'il avait commencée. Deux jours après il lui apporta deux

mille écus de la part de Fouquet, et lui fit espérer d'autres présents

par la suite. Peu de temps après, il se présenta une affaire au

parlement, où l'appui du président le Coigneux fut énergique et

efficace[426].

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 98 / 211 题