--1653-1654--
Administration financière pendant les années 1653 et 1654 racontée
par Nicolas Fouquet.--Règlement qui détermine les fonctions de
chacun des surintendants.--Erreurs du récit de Fouquet.--Embarras
financiers pendant l'année 1653, prouvés par la correspondance de
Mazarin et de Colbert.--Le cardinal Mazarin se fait traitant et
fourisseur des armées, sous un nom supposé.--Les surintendants se
montrent d'abord assez difficiles, et Colbert s'en plaint.--Fouquet
profite d'une absence de Servien (octobre 1653) pour régler les
affaires d'après les désirs du cardinal.--Mazarin exige que les
deux surintendants vivent en paix.
Les plus grands embarras de cette époque venaient de la détresse des
finances: il fallait pourvoir à la guerre et à l'entretien des armées,
et réparer le mal causé par les troubles des cinq dernières aimées.
C'est alors surtout que des financiers intégres et habiles eussent été
nécessaires. Malheureusement Servien, homme supérieur dans les
négociations, était peu versé dans ces matières, et quant à Fouquet, il
appliqua tous ses soins à trouver l'argent que demandait le cardinal,
sans s'inquiéter de grever l'avenir par les intérêts énormes qu'il
fallait payer aux traitants. Lui-même, il prit part à ces prêts
usuraires, et entra dans la voie déplorable qui devait le conduire à sa
perte. Toutefois, il sut pendant longtemps dissimuler ses dilapidations.
Il avait beaucoup de ménagements à garder en présence d'un collègue,
qui, par son âge et sa réputation, tenait le premier rang. S'effacer et
attendre que les embarras financiers le fissent rechercher par Mazarin,
tel fut le plan de conduite qu'il adopta et suivit fidèlement en 1653.
Si l'on en croyait l'apologie que Nicolas Fouquet a publiée sous le nom
de _Défenses_[397], il n'aurait pas agi ainsi par calcul, mais par ordre
du cardinal. Dans la partie de ses _Défenses_, où il raconte son
administration pendant les années 1653 et 1654, le surintendant prend le
ton de l'histoire, et on voit qu'il aspire à tracer de véritables
Mémoires, mais il manque souvent de sincérité.
«Dans cette première année 1653, dit-il[397a], M. Servien, par ordre de
M. le cardinal, agissait seul, réglait les affaires de toute nature. Je
lui disais bien ma pensée; mais il en usait comme il lui plaisait, ne
faisait à mon égard autre chose que m'envoyer les expéditions qu'il
avait signées, pour y mettre mon nom, suivant les ordres que j'en avais
reçus de M. le cardinal, qui ne s'adressait alors qu'audit sieur
Servien, mon ancien, d'une grande réputation pour la variété et
l'importance des emplois par où il avait déjà passé.
«Nous eûmes plusieurs différends ensemble, ledit sieur Servien et moi.
Il se fâcha que j'eusse écrit de ma main un fonds sur une ordonnance.
Nous portâmes nos différends l'un et l'autre à M. le cardinal pour les
régler, et fûmes ouïs ensemble par lui. Ledit sieur Servien soutenait
devoir écrire les fonds tout seul. Je disais, au contraire, que ce
n'était pas une prérogative de l'ancien, et que cela devait être fait
sans affectation[398] par lui, ou moi, ou M. Hervart, selon les
occasions, comme avaient fait les précédents surintendants.
«M. le cardinal, prévenu par le sieur Colbert, auquel ledit sieur
Hervart faisait de grands biens pour avoir sa protection, régla que,
puisque nous ne pouvions nous accorder, nous n'écririons les fonds ni
l'un ni l'autre, et que ce serait ledit sieur Hervart, qui les mettrait
tous de sa main, Son Éminence le considérant comme un homme de son
secret domestique.
«M. Servien porta ce règlement avec beaucoup d'impatience; il alléguait
toujours audit sieur cardinal que M. Hervart, auquel il était dû de
grandes sommes pour d'anciennes assignations, ayant seul la connaissance
des fonds par son registre et écrivant les assignations de sa main sur
les ordonnances et billets, était maître de toutes les finances,
écrivant fort mal, lui étant facile, après avoir mis un fonds qui ne
valait rien en notre présence, et que nos signatures étaient apposées,
de le changer, les billets se rompant à l'épargne, et n'y ayant plus de
preuve que par son registre. D'ailleurs il l'accusait de beaucoup de
choses dont il rapportait des circonstances particulières, et disait que
ce règlement était comme entre un maître et son secrétaire, lequel
voudrait prétendre que, à cause qu'il écrit quelquefois des lettres, le
maître ne pourrait plus écrire de sa main. Cela demeura en cette forme
pendant toute l'année 1654.»
Si l'on en croit Fouquet, les ressources financières étaient loin de
manquer à cette époque[399]: «Ces deux années, dit-il, on ne manqua pas
d'argent; les gens d'affaires payaient ponctuellement et faisaient
volontiers des prêts et des avances. D'autres particuliers mêmes, en
leur donnant des fonds à 15 pour 100 d'intérêt, ou avec des billets de
remboursement de vieilles dettes au lieu d'intérêts, fournissaient des
sommes considérables. La raison de cette facilité provenait du rabais
des monnaies, les pistoles ayant été réduites de douze livres à dix,
l'argent blanc à proportion, et la réduction ne s'en faisant que peu à
peu en divers termes, de trois mois en trois mois; tous ceux qui
voulaient éviter la perte apportaient leur argent avant le terme ou le
prêtaient aux traitants de leur connaissance. Ainsi tout le monde avait
alors du crédit. Cela dura dix-huit mois et plus, à cause de quelque
prolongation du dernier terme. On atteignit par ce moyen la fin de
septembre 1654.
«Cette facilité fit consommer par avance le fonds des deux années
suivantes, 1655 et 1656, et toutes les affaires dont on avait pu
s'aviser. Son Éminence fit payer beaucoup d'assignations des années
précédentes, qui n'avaient pu être acquittées depuis les désordres de
1649.
«Les troupes prirent leur quartier d'hiver dans le cÅ“ur du royaume
pendant ces deux années 1653 et 1654, et avaient ruiné dans leurs
logements tout le plat pays des meilleures généralités. «Le mois de
septembre arrivant, il fallait s'assurer des fonds pour diverses
dépenses pressées, dont le plus grand effort pendant la guerre tombait
sur les derniers mois de l'année et les premiers de la suivante. Les
receveurs généraux avaient fait leurs plaintes publiques de la
désolation de leurs généralités et de la perte sans ressource, si on
continuait à y mettre des troupes. Les fermiers des gabelles pour les
provinces d'impôt représentaient la même chose; les uns et les autres
avaient traité des années suivantes, à condition d'en être exemptés,
avaient fait leurs promesses pour 1655 et 1656, et les promesses étaient
déjà consommées en dépenses du passé, par la facilité d'en trouver de
l'argent. «Les monnaies étant réduites à leur prix, le crédit manqua
tout à coup; la raison qui l'avait fait trouver cessant, les
particuliers auxquels on avait racheté des rentes et payé des dettes,
comme il est notoire qu'on faisait de toutes parts, se trouvant chargés
de leurs deniers, pour éviter la perte de l'intérêt et d'un sixième de
leur bien par cette diminution d'espèces, les avaient donnés, quoique
avec crainte, aux gens d'affaires. Mais, faisant réflexion sur la
banqueroute de 1648, aussitôt que le prix des monnaies fut fixé, ils ne
songeaient plus qu'à les retirer. On se trouva lors en grande
perplexité; la saison pressait, et de loger encore les troupes dans les
provinces pour y consommer les tailles, c'était épuiser les provinces,
tout révolter et faire une seconde banqueroute aux gens d'affaires, qui
avaient avancé les deniers des tailles et payé d'autres sommes pour
l'exemption de ce logement.
«Personne ne voulait faire des avances sur 1657, les termes du
remboursement étant trop éloignés. D'ailleurs le crédit était cessé, et
la parole de M. Servien n'était pas fort bien établie, plusieurs se
plaignant qu'il y avait manqué.
«Nous fûmes mandés par M. le cardinal, MM. Servien, Hervart et moi,
priés de nous engager chacun en notre particulier et faire les efforts
que nous pourrions. M. le cardinal emprunta aussi en son nom, et nous
fîmes tous quelque somme, qui fut bientôt consommée, à cause de la
multiplicité des dépenses, tant ordinaires qu'extraordinaires, qui
s'accumulaient tous les jours. On demeura tout d'un coup à sec et notre
crédit épuisé; les gardes françaises criaient, les Suisses voulaient se
retirer, la maison du roi ne voulait plus fournir.
«M. le cardinal proposa plusieurs fois de toucher aux rentes et faire
une banqueroute nouvelle; mais il n'osait. On voyait l'orage tout prêt à
fondre et tout disposé à un nouveau bouleversement. Il fil tous ses
efforts pour persuader aux uns et aux autres de patienter; il parla aux
gens d'affaires lui même, menaça de leur ôter leurs assignations, les
fit assembler pour aviser ensemble ce qui se pourrait, et tout cela ne
produisit rien, sinon que plus on paraissait alarmé, plus on publiait le
mal, et plus les bourses se fermaient. Le sieur Colbert ne demandait pas
les finances alors, et, quand il les eût eues, lui qui veut son compte
et sa sûreté partout, y eût été bien empêché. Il se réservait pour la
paix, quand il n'y aurait rien à risquer.
«Les choses demeurèrent ainsi jusqu'à la fin de novembre, tout étant à
la veille d'une confusion plus grande que jamais. En décembre 1654, le
sieur cardinal me prit en particulier, et me dit que M. Servien ne
répondait nullement à son attente en cette charge; me demanda si je la
pourrais exercer seul, et me conjura de l'assister et lui dire mon avis,
et qu'il ne me dissimulait pas qu'il croyait tout perdu, ne voyant aucun
fonds certain de deux ans et peu de personnes en pouvoir et en volonté
de prêter sur des fonds éloignés; que les moyens extraordinaires étaient
pour la plupart épuisés et les succès trop incertains pour y faire
quoique fondement, et qu'ayant à prendre des mesures pour de grands
desseins de guerre qu'il méditait au printemps, c'était une chose
cruelle de n'avoir devant soi aucun fonds assuré, et n'en avoir aucun
pour l'avenir. Je lui remis l'esprit, lui disant que je ne jugeais pas
les choses si désespérées ni la subsistance de l'État impossible; que je
ne m'y étais pas appliqué parce qu'il ne m'avait pas semblé le désirer,
et qu'il connaissait l'humeur de M. Servien, qui ne s'accommodait pas
volontiers aux pensées d'autrui; mais que je n'estimais pas bonne la
conduite qu'on avait tenue jusqu'alors, et qu'il n'y avait meilleur
moyen pour subsister que d'en prendre une toute opposée; qu'il fallait
ne manquer jamais de parole pour quelque intérêt que ce fût, mais
ramener les personnes à la raison par douceur et de leur consentement;
ne menacer jamais de banqueroute et ne parler de celle de 1648 qu'en cas
de besoin, et pour la détester comme la cause des désordres de l'État,
afin qu'il ne pût tomber en la pensée qu'on fût capable d'en faire une
seconde; ne toucher jamais aux rentes ni aux gages et n'en pas laisser
prendre le soupçon, afin que la tranquillité et l'affection, qui sont
une autre source de crédit, ne fussent jamais altérées; ne point tant
parler de taxes sur les gens d'affaires, les flatter et, au lieu de
leur, disputer des intérêts et profits légitimes, leur faire des
gratifications et indemnités de bonne foi quand ils avaient secouru à
propos, et que le principal secret, en un mot, était de leur donner à
gagner, étant la seule raison qui fait que l'on veut bien courir quelque
risque; mais surtout de s'établir la réputation d'une sûreté de parole
si inviolable, qu'on ne croit pas même courir aucun danger.
«Je le convainquis de tant de choses sur cette matière, que, après y
avoir bien médité quelques jours, il me dit que j'avais raison, et me
pria instamment de prendre soin de tout, et qu'il dirait à M. Servien de
me laisser agir. Je lui fis entendre qu'il serait importuné de nos
différends tous les jours, et qu'il nous donnât par écrit ce que nous
avions chacun à faire, afin que les fautes de l'un ne fussent pas
imputées à l'autre; ce qui fut fait. Le règlement est du 24 décembre
1654.» Par cet arrêté, Servien était chargé exclusivement des dépenses,
et Fouquet des recettes; ce dernier traitait seul avec les fermiers des
impôts et les financiers qui faisaient des prêts à l'État. Ainsi toute
la partie délicate du système financier était exclusivement attribuée à
Fouquet. Voici le passage du règlement qui détermine les fonctions qui
lui étaient réservées: «Il pourvoira au recouvrement des fonds et des
sommes de deniers qui devront être portés à l'épargne, et, à cet effet,
ledit sieur Fouquet fera compter les fermiers et traitants, leur
allouant en dépense tout ce qu'ils auront payé en vertu des quittances
et billets de l'épargne, expédiés à leur décharge sur les ordres desdits
sieurs surintendants. Il arrêtera aussi tous les traités, prêts et
avances, examinera les propositions de toutes les affaires qui se
présenteront, fera que les édits, déclarations et arrêts nécessaires
soient dressés, et en fera poursuivre l'enregistrement partout où besoin
sera.» Ainsi Fouquet était seul chargé de fournir les sommes dont
Servien réglait l'emploi.
«Après ce règlement signé, ajoute Fouquet[400], ce n'était pas tout: il
fallait de l'argent. L'état des affaires que j'ai représenté ci-devant
ne permettait pas d'en espérer. M. le cardinal me dit des choses si
extraordinaires que je ne serais pas cru si je les rapportais; mais sans
exagération, il me parla comme n'espérant son salut que de moi et
n'ayant d'autre ressource à sa fortune et à son ministère que mon zèle
au service du roi, mon affection et ma reconnaissance pour lui en son
particulier, mes soins et mes engagements personnels et de tous mes
amis, m'offrant aussi quand je voudrais, m'autoriser, de la part du roi,
pour tout ce que je voudrais faire, et me laissant maître absolu
d'accorder telles remises, donner tels intérêts et telles gratifications
qu'il me plairait, et généralement faire tout ce que je jugerais à
propos, pourvu qu'on tirât les sommes indispensablement nécessaires,
dont il me donnerait des états par chacun an, moyennant quoi il
consentait que je lisse du reste comme je l'entendrais. Ce sont choses
véritables, dites en présence d'aucunes personnes, répétées en plusieurs
de ses lettres, écrites par MM. Roussereau ou Roze, ses secrétaires, qui
ne peuvent être ignorées de MM. de Lyonne, le Tellier et Colbert, et de
M. de Fréjus[401], si constantes et si publiques que, quand même on ne
voudra pas me représenter mes lettres, personne n'en pourra douter.
«Peu de jours après[401a], il m'envoya l'état général des sommes dont il
voulait que je fisse le fonds en argent comptant par chacun mois, pour
la guerre, les vaisseaux, les galères, l'artillerie, les fortifications,
et un autre état pour toucher pareillement en argent comptant d'autres
sommes par mois pour les dépenses des ambassadeurs, pensions étrangères,
ligues des Suisses, jeu et divertissement du roi, ballets, comédies,
deuil de la cour, renouvellement de meubles, vaisselle et choses
semblables; de toutes lesquelles dépenses il se chargeait à forfait en
gros, sans entrer avec moi dans le détail de chacune. Il voulait que les
sommes en fussent payées manuellement à ceux qu'il commettait pour cet
effet, argent comptant, aux termes portés par lesdits états, sans
vouloir prendre d'assignations, observer les formes ni faire expédier
les ordonnances et quittances des parties prenantes, le tout ou la
plupart se recevant par des commis sur des récépissés et promesses de
tenir compte et fournir décharges, ou sur des ordonnances de comptant,
lesdites décharges ne se rapportant que longtemps après, et
quelques-unes point du tout.»
Le récit de Fouquet sur son administration financière pendant les années
1653 et 1654 ne peut être admis sans examen. Il importe de rechercher la
part de la vérité et celle de l'invention, en s'appuyant sur des
documents qui n'ont pas été fabriqués après coup dans l'intérêt d'une
cause. Telle est, par exemple, la correspondance de Mazarin et de
Colbert. Il en résulte, si je ne me trompe, que plusieurs des assertions
du surintendant sont inexactes. Ainsi, en 1653, les finances, bien loin
d'avoir été dans un état prospère, comme le prétend Fouquet, étaient si
misérables que, dans les besoins les plus pressants, on ne pouvait
trouver à l'épargne la somme de cent mille livres. Il fallait, pour se
la procurer, engager les pierreries du cardinal et emprunter à des
partisans, qui s'indemnisaient ensuite largement aux dépens du trésor
public. Quant à Fouquet, s'il parut d'abord s'effacer devant son
collègue Servien, c'était pour se faire rechercher. Servien était probe,
mais brusque et dur; ses manières éloignaient les gens d'affaires, que
séduisait l'affabilité de Fouquet. Servien n'entendait rien à cet art
dangereux de procurer des ressources à l'État, en engageant l'avenir et
en livrant à vil prix les fermes des impôts pour un grand nombre
d'années. Fouquet le laissa aux prises avec le cardinal, qui se lassa
bientôt de sa roideur; puis, profitant d'une absence de Servien, il
montra la souplesse et la fécondité de son génie financier. Voilà ce qui
résulte des lettres de Mazarin à Colbert; ce dernier était alors chargé
de l'administration des biens du cardinal, et il lui servait
d'intermédiaire dans ses relations avec les surintendants. C'est à
Colbert que Mazarin ouvre son cÅ“ur et dévoile ses pensées les plus
secrètes, avouant même ses défauts[402] et se laissant gourmander par
son confident[403].
Au sortir de la Fronde, les gouverneurs de villes et de provinces se
regardaient encore comme indépendants, et il fallut plus d'une fois
acheter leur soumission. L'un de ces gouverneurs, Manicamp, refusait de
rendre la Fère-Champenoise, place d'une haute importance à une époque où
la frontière septentrionale de la France était menacée par une armée
espagnole. Il fallut, pour le décider à ouvrir les portes de la ville à
l'armée royale, que Mazarin lui promit une somme considérable. Il
écrivait à cette occasion à Colbert, le 18 juillet 1653: «Pour avoir la
Fère et tenir la parole que j'ai donnée par le moyen de M. le maréchal
d'Estrées, il faut payer cent cinquante mille livres, et, afin d'achever
cette affaire, sans qu'il puisse être exposé à aucun inconvénient, il
faudrait que ladite somme fut prête dans tout le jour du dimanche
prochain. J'en écris un mot à MM. les surintendants, et je vous prie, en
leur rendant le billet, de les conjurer de ma part à faire un effort en
cette rencontre, pour leur faciliter le moyen de la trouver; mais, en
cas qu'il ne leur fui possible de la faire ou en tout ou en partie, je
vous prie de prendre d'autres mesures et vous employer en sorte, suit en
engageant mes pierreries, soit en vous prévalant de l'argent que j'ai à
Lyon, que cette somme puisse être prête dans le temps marqué ci-dessus,
et nous ferons nos diligences, afin que les louis soient reçus à douze
livres. Cette affaire est si importante pour le roi et si bonne pour
moi, que je m'assure que vous n'oublierez rien pour la faire réussir.»
Il ajoutait encore à la fin de la lettre: «Je vous fais ce mot à part
pour vous dire que, en cas que MM. les surintendants, à qui vous ferez
voir la lettre ci-jointe, ne se disposent à envoyer les cent mille
livres, je désire que vous n'oubliiez rien pour m'envoyer en toute
diligence ce que vous pourrez, vous servant pour cela des expédients que
je vous écrivis et d'autres que vous jugerez à propos; mais je ne doute
pas que MM. les surintendants ne fassent l'impossible en cette
rencontre. Vous vous souviendrez aussi de leur dire que, outre les cent
mille livres, vous en chercherez cinquante mille pour acquitter les
lettres que je tirerai sur vous pour payer ceux qui les auront prêtées,
afin que mesdits sieurs les surintendants fassent un fonds pour cela. Il
sera bon de dire à la reine de les presser, en cas qu'il en soit besoin,
et que Sa Majesté croie que nous faisons une bonne affaire et
très-importante pour le service du roi.»
Le lendemain, nouvelle lettre de Mazarin plus pressante. «L'affaire est
très-délicate, écrivait-il à Colbert le 19 juillet, à cause du peu de
confiance qu'on peut prendre en Manicamp, si le roi s'éloigne une fois
de ces quartiers-ci sans qu'elle soit achevée, d'autant plus que les
ennemis ne sont pas trop loin, le prince de Ligne se trouvant avec un
corps à portée pour se pouvoir jeter dans la Fère en une marche. Tout le
monde a été d'avis, et moi plus que personne, de conseiller le roi à
faire mettre toutes pièces en Å“uvre pour obliger Manicamp à sortir de la
Fère dès aujourd'hui avec sa garnison. Et, comme j'avais écrit à M. le
maréchal d'Estrées qu'on ne prétendait pas cela de Manicamp, qu'il n'eût
sa récompense, soit par le moyen du gouvernement de Saint-Quentin avec
quelque argent, soit en l'équivalent, qui serait de cinquante mille écus
au moins, j'ai dépêché audit Manicamp cette nuit un gentilhomme qu'il
avait envoyé ici pour faire quantité de demandes et prendre temps à
remettre la place, et j'ai déclaré de la part du roi et en la présence
de Sa Majesté audit gentilhomme, à M. de Brancas, avec qui il était
venu, et à M. le maréchal d'Estrées, à qui il était adressé, que le roi
voulait coucher ce soir à la Fère; qu'il n'y voulait trouver aucune
garnison; que dès aujourd'hui on donnerait ici à la personne que ledit
Manicamp nommerait la somme de cinquante mille écus en argent comptant;
qu'il pourrait entrer dans Chauny, s'il voulait, pour y commander dès à
présent, et avec permission de récompenser le gouvernement de son
argent, en cas qu'il ne pût pas traiter de celui de Saint-Quentin, qui
sont les choses qu'on lui avait promises; que je ferais une obligation
particulière à M. le maréchal d'Estrées pour la somme de vingt-deux
mille six cents livres, payables dans cette année pour le remboursement
de quatre mille écus que Manicamp, entrant à la Fère, paya pour la
récompense du lieutenant de roi, dont il a l'assignation dans le
Soissonnais, et pour dix mille six cents livres qui lui sont dues par sa
place, et que MM. les surintendants eurent dernièrement ordre du roi de
payer; que M. le maréchal d'Estrées, ayant mes promesses, lui ferait la
sienne de ladite somme en son propre et privé nom, et qu'au surplus le
roi ne voulait pas lui accorder aucune des autres choses qu'il
demandait, ni différer seulement jusqu'à demain son entrée dans la Fère.
«En suite de quoi Sa Majesté ordonna, en la présence dudit gentilhomme
de Manicamp, que les maréchaux des logis allassent faire son logement à
la Fère, et que les gardes partissent dès le lendemain pour s'y en
aller, comme il a été exécuté.
«L'on avait déjà dépêché dès hier à l'armée pour la faire évacuer, et
nous croyons qu'elle pourra être le soir à Marle, et ayant aussi fait
arrêter M. de Bar, qui a mille chevaux auprès de Saint-Quentin, nous
avons, par ce moyen, pris les précautions nécessaires pour faire obéir
le roi par force, en cas que Manicamp refusât de le faire
volontairement.
«Je vous mande tout le détail de cette affaire, afin que vous en
informiez la reine et MM. les surintendants, les conjurant, de ma part,
le plus pressamment que vous pourrez de faire un effort pour nous
assister en ce rencontre, en quoi vous contribuerez ce qui pourra
dépendre de vous, leur donnant même mes pierreries, afin qu'ils puissent
trouver de l'argent dessus, ainsi que je vous écrivis hier plus
particulièrement. Vous direz aussi à MM. les surintendants que j'emploie
au payement de la somme qu'on doit donner à Manicamp les vingt-deux
mille écus qu'ils ont envoyés par un commis de M. de la Bazinière, les
deux mille louis qu'ils firent donner au roi par Girardin, les mille
louis que vous me donnâtes en partant avec cinq mille que j'avais encore
dans ma cassette, et que, pour le surplus, je travaille avec M. le
Tellier pour voir si on le pourra trouver parmi ceux qui sont à la suite
de la cour, et déjà je me suis assuré de plus de quinze cents louis par
MM. de Villeroy, de Roquelaure, de Créqui et de Beringhen, et, s'il me
manque quelque chose pour parfaire la somme, je tâcherai de le faire
contenter d'une lettre que je lui donnerai sur vous, payable à vue, dont
M. le maréchal d'Estrées lui répondra.
«Cependant la vérité est que, le soir après payement, il n'y aura plus
un sou à la cour, non-seulement pour donner à l'armée ce que MM. les
surintendants avaient envoyé, mais même pour subsister. C'est pourquoi
je vous prie, sans perdre un moment de temps, de presser MM. les
surintendants de nous envoyer un prompt secours au moins de cent mille
francs, et, s'ils veulent mes pierreries pour avoir plus de facilité de
trouver cette somme sur-le-champ, vous les leur donnerez. Avec cette
somme on pourvoira à ce qui sera nécessaire pour les travaux et pour
l'hôpital, pour faire quelque gratification aux principaux officiers des
régiments auxquels on l'a promis à Paris et pour donner lieu au roi
d'employer deux mille pistoles, comme il avait résolu de faire, aussi
bien que pour rendre une partie de ce que j'aurai emprunté aux personnes
ci-dessus, qui en auront besoin pour leur subsistance. En cas qu'où ne
put pas trouver à l'instant ladite somme entière, il faudrait au moins
en envoyer demain la moitié droit à la Fère, et, le jour suivant, le
reste; et on pourrait prendre quelques gardes de la reine pour en
assurer la voiture, n'oubliant pas de recommander à ceux qui en seront
chargés de marcher avec toute la diligence possible, vous priant
d'assister de votre côté MM. les surintendants en tout ce que vous
pourrez, afin que l'on gagne des moments dans l'exécution de ce que
dessus.»
Mazarin s'était chargé, pour cette même année 1653, de la fourniture du
pain de munition à l'armée de Champagne. Il se faisait traitant sous un
nom supposé, et espérait réaliser des bénéfices considérables; mais pour
cela il avait besoin de la connivence des surintendants. Il rencontra
d'abord une résistance qu'on ne peut attribuer qu'à la rigide probité de
Servien. Colbert s'en plaignit vivement: «Le malheureux pain de
munition de Champagne, écrivait-il à Mazarin, nous va accabler par la
dépense des mois de mai, juin, juillet, que l'on doit demander dans peu
de jours, sans avoir moyen d'en fournir. Votre Éminence s'est toujours
voulu charger de la sollicitation de cette affaire. Je voudrais bien
qu'elle se voulût charger aussi du payement.» Le lendemain, Colbert
revenait encore sur cette affaire: «Au nom de Dieu, je conjure Votre
Éminence de me permettre d'écrire à M. de Fabert que MM. les gouverneurs
des places frontières députent ici pour presser MM. les surintendants de
pourvoir à leur pain pour les cinq mois qui restent de cette année, et
d'en avertir aussi mesdits sieurs les surintendants. Votre Éminence doit
bien connaître que cette affaire ne lui peut être qu'à charge; et, par
ainsi, le plus tôt que nous pourrons nous en défaire, ce ne sera que le
mieux, bien entendu qu'il ne faut pas se déclarer de ce dessein qu'après
avoir eu les assignations, pour prendre les meilleures pour
remboursement de ce que nous avons avancé.»
Enfin, le 26 juillet, il écrivait encore sur cette matière avec une
nouvelle insistance, et, en se plaignant des surintendants, qui ne
voulaient pas satisfaire à toutes les exigences du cardinal: «Je conjure
une seconde fois Votre Éminence de me permettre de déclarer à MM. des
finances qu'elle ne pourvoira plus au pain de Champagne, et d'écrire la
même chose sur la frontière, afin que nous sortions une fois pour toutes
de cette sollicitude. Votre Éminence se peut tenir quitte des
remercîments qu'elle avait dessein de faire à MM. les surintendants. Il
est vrai que les cinq cent mille écus de remboursement sont assignés
sur la généralité de Paris pour 1654. L'on vient à bout avec force de
tout ce que l'on demande à longs jours, à la charge que ce que l'on
donne se trouvera diverti[404] à point nommé. Pour tout ce que l'on
demande comptant, l'on vous donne des traites de l'élection d'Issoudun,
de Coquerel et autres de même nature, que l'on n'oserait avoir offert au
dernier homme du royaume.»
Mazarin, en répondant à cette lettre le 25 juillet, se contentait de
dire: «Je serai à Paris dans trois ou quatre jours; je verrai avec vous
de quelle manière l'on en devra user.» Il parait que, dans ces
conférences avec les surintendants, Mazarin trouva plus de souplesse
chez Fouquet; car ce dernier devint, dès lors, le principal confident du
cardinal pour les questions financières. Une lettre de Mazarin à l'abbé
Fouquet, du 30 septembre 1655, en fournit une preuve, en même temps
qu'elle constate la détresse des finances: «Je vous fais ce mot à part,
écrivait le cardinal, pour vous dire que j'ai été surpris au dernier
point lorsque j'ai vu, par la dépêche que je viens de recevoir de MM.
les surintendants, qu'ils retranchent deux millions de la somme qu'ils
avaient tant de fois promise pour le quartier d'hiver des troupes; et,
ce qui augmente mon déplaisir, c'est que, nonobstant que deux termes
soient déjà échus, on n'ait pas envoyé un sou pour commencer à donner
aux troupes de quoi subsister, entrant en quartier. J'ai écrit à ces
messieurs les surintendants, me plaignant extrêmement de ce qu'ils
aient changé pour la somme et pour le temps, et, comme M. le procureur
général m'a parlé si positivement sur cette affaire, et que vous m'en
avez écrit en termes très-précis de sa part, je vous ai voulu faire part
de mon déplaisir, afin que M. le procureur général en ait connaissance,
étant persuadé qu'il n'oubliera rien pour y remédier, puisque, sans
exagération, il n'y a rien de si important. Je serai le premier à opiner
qu'il faut renvoyer les troupes, si on ne leur envoie de quoi
s'entretenir et se fortifier sur la frontière. Le plus grand
inconvénient de tous, c'est que le roi manque de forces pour rétablir
son autorité et contraindre les ennemis à la paix.» Il résulte de cette
lettre que, dès 1653, Nicolas Fouquet était celui des surintendants dans
lequel Mazarin avait le plus de confiance. Il la justifia en lui
fournissant les fonds qu'il désirait. Ce fut pendant une absence de
Servien, qui avait été mandé par le cardinal au commencement d'octobre,
que l'affaire fut conduite par Fouquet avec la dextérité dont plus lard
il donna tant de preuves. A cette occasion, un des confidents du
cardinal écrivait à Colbert le 12 octobre[405]: «Vous pourrez dire à M.
le procureur général qu'il n'a pas perdu son temps durant qu'il a été
seul. Il le peut connaître par la lettre que Son Éminence vous écrit,
outre ce qu'elle lui mande à lui-même.» Mazarin parlait dans le même
sens à l'abbé Fouquet: «Je suis très-obligé à M. le procureur général de
la manière dont il en use et pour ce qui regarde le service du roi et
pour mes intérêts particuliers. Je l'en remercie par la lettre que je
lui écris; mais je vous prie de lui témoigner encore le ressentiment que
j'en ai.»
Quelques jours après, le cardinal exprimait son contentement dans une
lettre à Colbert en date du 16 octobre: «Je vous dirai que je suis
très-aise de voir que vous avez mis en bon état les affaires que vous
poursuiviez auprès de MM. les surintendants, ne doutant pas que M.
Servien ne concoure à ce qui a été fait par M. le procureur général.» Le
10 novembre, Mazarin, écrivant à l'abbé Fouquet, parle encore de son
frère en termes qui prouvent qu'il était satisfait de sa conduite: «Je
vous prie, lui disait-il[406], d'assurer M. le procureur général de mon
amitié et service, et lui dire qu'il importe extrêmement que je sache au
plus tôt si les deux ternies des quartiers d'hiver sont prêts, comme on
m'a promis et comme j'en ni assuré toutes les troupes de la part du
roi.»
Enfin un des confidents de Mazarin disait le 18 novembre 1653 à l'abbé
Fouquet: «Il (le cardinal Mazarin) m'a fort demandé comment MM. les
surintendants vivaient ensemble, et m'a dit qu'il fallait qu'ils se
missent tous deux dans l'esprit de ne se pouvoir pas détruire l'un
l'autre. Je ne puis pas vous mander tout le détail de cette
conversation, mais j'y ai fait mon devoir: et, voyant qu'il penchait un
peu à croire que vous seriez relui qui vous accommode, riez le moins
bien avec M. Servien, je l'en ai détrompé et lui ai dit qu'il ne se
pouvait rien ajouter aux avances que vous aviez faites pour bien vivre
avec lui; que j'étais assuré qu'elles étaient sincères et que vous ne
commenceriez pas le premier à rompre.» Il résulte de toutes ces lettres
que, bien loin de s'effacer devant son collègue, Fouquet devenait peu à
peu le personnage principal dans l'administration des deniers publics.
Mazarin avait reconnu en lui le financier peu scrupuleux et fécond en
expédients, dont il avait besoin pour fournir aux dépenses de l'État et
élever sa propre fortune. Les deux Fouquet lui rendaient d'ailleurs
d'autres services, Nicolas comme procureur général, et l'abbé comme
chargé de l'administration de la police.