--1653--
Rôle de l'abbé Fouquet à cette époque; il est chargé sans titre
officiel de diriger la police; mémoire qu'il adresse à Mazarin sur
l'état de Paris.--Il découvre le complot de Bertaut et Ricous
contre la vie de Mazarin, les fait arrêter, surveille leur procès
et presse leur condamnation 23 septembre-11 octobre.--L'abbé
Fouquet accusé d'avoir voulu faire assassiner le prince de Condé;
il se disculpe.--Il ne cesse de veiller sur le parti frondeur, et
instruit le cardinal des démarches de mademoiselle de Montpensier
et des relations du cardinal de Retz avec le prince de
Condé.--Attitude du parlement de Paris: services qu'y rend le
procureur général, Nicolas Fouquet.--L'abbé Fouquet obtient, de
l'Hôtel de Ville de Paris, de l'argent et des vêtements pour
l'armée royale.--Répression des factieux et dispersion des
assemblées séditieuses.--L'abbé Fouquet répond aux attaques de ses
ennemis.--Mazarin l'assure de son amitié.
L'abbé Fouquet ne s'était pas oublié dans la distribution des faveurs.
Comblé de bénéfices ecclésiastiques, il fut chargé, sans titre officiel,
de la police secrète et de la direction de la Bastille. Sa position
auprès de Mazarin rappelle celle du P. Joseph auprès de Richelieu. Le
célèbre capucin n'avait pas plus de titre officiel que l'abbé Fouquet,
et cependant les affaires les plus considérables de la France et de
l'Europe passaient par ses mains. Avec moins de grandeur, l'abbé Fouquet
fut une sorte de ministre de la police, chargé tout spécialement de
veiller à la sûreté du cardinal et de déjouer les complots que les
factions vaincues ne manquèrent pas de tramer contre lui.
Un mémoire qu'il rédigea pour Mazarin fait connaître la situation des
affaires. Il les divise en trois chefs, pour me servir de ses
expressions. «Le premier, dit l'abbé, regarde le parlement qui se vante
d'éclater, si la chambre de justice n'est révoquée, pour la révocation
de laquelle le premier président a écrit en cour, à ce qu'ils disent.
Ils se promettent d'y faire joindre tous les autres parlements et
espèrent être protégés par les mécontents qui ne sont pas en petit
nombre. Le second regarde l'état de la religion qui commence à se
brouiller ouvertement, chacun prenant parti, et cela de la même manière
que les choses se passèrent en France, lorsque l'hérésie de Calvin fut
condamnée; à quoi il serait très à propos de remédier. Si Son Éminence
m'ordonnait d'en conférer avec M. le chancelier, qui est fort
intelligent et très-zélé, l'on pourrait trouver des remèdes à ce mal,
qui deviendra grand, s'il est négligé; bien entendu toutefois qu'après
avoir trouvé les expédients, on les communiquerait à Son Éminence sans
l'ordre de laquelle rien ne serait exécuté. Le troisième concerne l'état
du peuple que l'on suscite par toutes sortes de voies en semant dans les
esprits de très-pernicieuses opinions sur la conduite des affaires, sur
l'éloignement du roi, sur son éducation et sa manière de vivre
particulière. Il arrive ici tous les jours des gens de M. le Prince,
surtout depuis que M. le prince de Conti et madame de Longueville ont
liberté d'y envoyer qui bon leur semble.» Ainsi, veiller sur le
parlement et sur les débris des factions, déjouer les complots tramés
par les partisans de Retz et du prince de Condé, tel fut le rôle de
l'abbé Fouquet à une époque où les passions étaient encore frémissantes,
et où la Fronde menaçait de renaître de ses ruines.
Tant que la cour habita Paris, le parlement et la bourgeoisie furent
paisibles. On n'eut guère à s'occuper que des complots qui menaçaient la
vie du ministre. Des émissaires de Condé furent arrêtés et accusés
d'avoir voulu attenter à la vie du cardinal. On avait vu récemment un
exemple de leur audace. Ils s'étaient avancés jusqu'à Grosbois, près de
Paris, et avaient enlevé le directeur des postes, nommé Barin. Ils
l'emmenèrent à Dainvilliers, et il n'obtint sa délivrance qu'en payant
une forte somme d'argent. Il était donc nécessaire d'avoir une police
qui prévînt et déconcertât de semblables attentats, ce fut surtout la
mission de l'abbé Fouquet. Des lettres interceptées le mirent sur la
trace d'un projet d'assassinat contre le cardinal. Il en découvrit
habilement les auteurs, dont l'un, grand maître des eaux et forêts de
Bourgogne, se nommait Christophe Bertaut, et l'autre était un aventurier
appelé Ricous ou Ricousse, qu'on regardait comme un émissaire du prince
de Condé et de madame de Châtillon. L'abbé Fouquet se chargea de les
faire arrêter. «Ricous, écrivait-il à Mazarin le 16 septembre 1653, est
en cette ville (Paris), et s'en ira à Merlou[381], s'il peut échapper.
S'il plaît à Votre Éminence de donner à du Mouchet, chevau-léger, qui
s'est fort bien conduit et avec affection, huit des gardes de Votre
Éminence, il ira demain, à la pointe du jour, à Pierrefitte[382], qui
est un passage, où, indubitablement, donnera Ricous. Mouchet le connaît.
J'ai des espions en dix endroits pour l'attraper, et, voyant qu'il y va
du service de Votre Éminence, je ne fais autre chose qu'y travailler
jour et nuit, et j'ose dire avec assez de risque, puisque, étant
découvert, on n'en veut plus qu'à moi.»
Ricous fut, en effet, arrêté ainsi que Bertaut, et tous deux jugés par
une chambre de justice, qui fut établie à l'Arsenal et que présida le
chancelier Séguier. L'abbé Fouquet ne cessa de diriger cette affaire,
comme l'attestent ses lettres à Mazarin. «J'envoie à Votre Éminence, lui
écrivit-il le 25 septembre, le sieur du Mouchet, qui a fort bien servi
dans la prise de Ricous, et par qui l'avis est venu du lieu où il était.
Je l'ai fait conduire à Saint-Magloire, qui est une prison de laquelle
nous sommes assurés, pour de là être mené à Vincennes. M. de Breteuil
l'a interrogé; il dit qu'il croit que c'est madame de Châtillon qui l'a
fait prendre, et dit que les offres qu'il a faites de donner de l'argent
au nommé du Chesne ont été pour éprouver sa fidélité, et pour voir si,
par argent, il pouvait se fier en lui et s'en servir, désavouant tout
autre dessein. Je ne sais pas ce qu'il dira quand on lui confrontera les
lettres qu'il a écrites.
«Je n'écris point celle-ci de ma main, étant bien aise qu'il ne
paraisse point que je me mêle de choses qui ne sont pas de ma
profession, à laquelle je ne prendrai point garde, quand il ira du
service de Votre Éminence, quoique j'aie appris, depuis votre départ,
qu'il y avait des gens auprès d'elle qui m'y avaient rendu méchant
office, dont je n'ai point trouvé d'autres raisons, sinon que, la
surintendance ne leur valant pas ce qu'elle avait fait autrefois, ils
veulent rétablir leurs amis et nous détruire, en commençant par moi et
finissant par mon frère, ou nous obliger d'acheter leur protection.
«Le nommé Bertaut ne veut point répondre, même au Châtelet; on prendra
le parti de lui faire son procès comme à un muet.
«M. d'Igby[383], sachant que madame de Châtillon se plaignait du sieur
de Cambiac[384], que M. d'Amiens a présenté à la reine, et qui a promis
de n'être plus dans des intérêts contraires à ceux du roi, l'a pris dans
le chemin de Pontoise et mené à Merlou pour l'obliger à demander pardon
à ladite dame, qui l'a fait relâcher; on dit qu'elle a la petite vérole
et la fièvre continue.
«Je prie derechef Votre Éminence que je ne sois pas nommé dans cette
affaire. Le sieur du Mouchet lui fait la même prière pour lui.»
Une seconde lettre du même jour contenait de nouveaux détails sur le
procès instruit par la chambre de justice. «M. de Nangis, écrivait
l'abbé Fouquet, s'en allant demander l'agrément de Votre Éminence pour
le régiment de Picardie, du prix duquel j'ai trouvé, à mon retour,
qu'il était convenu à vingt et deux mille écus, j'ai été bien aise de
prendre cette occasion pour rendre compte à Votre Éminence de ce qui se
passe à la chambre de justice. MM. de la Marguerie et Méliand,
commissaires députés pour instruire le procès de Bertaut, furent hier à
la Bastille, et, n'osant faire venir Bertaut, lui firent entendre la
lecture de la commission du roi et l'arrêt de la chambre. Bertaut
demeura fort surpris, et, après avoir fait relire plusieurs fois ladite
commission, il dit qu'il ne voulait point reconnaître les deux
commissaires pour ses juges; que cela était contraire aux ordonnances et
déclarations de Sa Majesté, et qu'il était appelant au parlement des
procédures faites par le lieutenant civil, et signa ce qu'il dit. Demain
matin, la chambre s'assemble, où l'on donnera arrêt que Bertaut sera
tenu de répondre, sinon qu'on procédera contre lui comme contre un muet.
Aussitôt les deux commissaires retourneront à la Bastille signifier
ledit arrêt à Bertaut, et, s'il ne répond point, on le jugera comme
muet[385].»
L'abbé Fouquet ne cessait de hâter la procédure, levant les difficultés
qu'elle pourrait présenter, stimulant le zèle des juges, et s'occupant
de la confiscation des biens des accusés, dont l'un, Bertaut, avait une
fortune considérable. Il écrivait le 5 octobre à Mazarin:
«L'interrogatoire des criminels est achevé. Bertaut, qui, après les
protestations, s'était résolu de répondre et l'avait fait, demeurait
d'accord qu'il était à M. le Prince, déniait pourtant la lettre que les
maîtres à écrire ont dit être de lui. Quand on l'a confronté à Ricous et
à du Chesne, qui lui ont soutenu qu'il leur avait donné de l'argent, il
n'a plus voulu répondre, et ses parents ont présenté une requête. Dans
une lettre de Ricous, il y a un article où il semble envelopper M. le
Prince. Je ne sais par quel motif on ne s'est point éclairci de la
vérité. Je m'en vas m'appliquer à voir comment on pourra réparer la
faute[386]. Mercredi au plus tard le procès criminel sera jugé; il n'y a
plus qu'à en faire le rapport qui ne saurait durer deux matinées. Il
serait bon de songer à la confiscation de ceux qui ont quelque chose.
Les juges ont méchante opinion de l'affaire pour les criminels.»
Le lendemain, 6 octobre, le procureur général, Nicolas Fouquet, annonça
à Mazarin que l'instruction du procès était achevée, et que les accusés
allaient comparaître devant la chambre: «Hier, après midi, toute la
procédure contre Bertaut fut achevée, et, quoiqu'il eût répondu à
l'interrogatoire qui lui avait été fait le jour précédent, si est-ce
que, lorsqu'il fut question hier au matin de le confronter avec Ricous
et du Chesne, ledit Bertaut s'avisa de ne vouloir point prêter le
serment et de ne point répondre, croyant par là se garantir. Cette
confrontation ne lui a pas sans doute été fort agréable, d'autant que
lesdits Ricous et du Chesne sont toujours demeurés fermes dans ce qu'ils
disent contre Bertaut touchant l'assassinat. Aussitôt que toute la
procédure eût été hier achevée, qui fut environ les quatre heures du
soir, M. de la Marguerie m'envoya le procès, comme c'est la coutume et
la forme, afin que je prisse des conclusions définitives. J'ai gardé le
procès pendant la nuit dernière, que j'ai travaillé à le voir, et ce
matin je l'ai rendu audit sieur de la Marguerie tout en état, ne restant
plus que le rapport. Sur les dix heures du matin cejourd'hui, on s'est
assemblé et on y a travaillé jusques à midi et demi. Demain, on
s'assemble, dès huit heures du matin, pour examiner le procès, et
mercredi sans doute on entendra les accusés dans la chambre, et dans le
même temps les juges opineront. Ce procès est tout à fait bien instruit,
et la preuve est bien établie. Il ne reste que l'opinion des juges.»
Comme le zèle de quelques-uns des commissaires paraissait moins vif au
moment de prononcer la condamnation, l'abbé Fouquet se chargea de les
stimuler. «Je verrai aujourd'hui, écrivait-il à Mazarin le 10 octobre,
M. de la Marguerie, de la part de Votre Éminence. Il semble qu'il se
refroidisse un peu, à ce que m'ont dit deux ou trois de la chambre.» Dès
le lendemain, 11 octobre, la condamnation était prononcée, et l'abbé
Fouquet, en l'annonçant à Mazarin, lui transmettait le résumé des aveux
arrachés par la torture aux deux condamnés: «J'envoie à Votre Éminence
la déposition que Bertaut et Ricous ont faite quand on leur a donné la
question. Celui qui me parait le plus chargé dedans la suite de
l'affaire est le nommé Cambiac, qui, depuis le commencement jusques à la
fin, est fort chargé. Madame de Châtillon et le président Larcher le
sont aussi, en ce qu'il dit que, Frarin devant assassiner M. le Prince,
ils se sont entretenus de quelque dessein contre Votre Éminence, de qui
on attend ici les ordres de ce qu'il y a à faire, et si elle juge que
l'on doive décréter contre eux et continuer l'affaire. Pour moi, je me
donnerai l'honneur de lui aller rendre mes respects au premier jour.
«Pour la confiscation de Bertaut, Votre Éminence n'a qu'à commander à un
secrétaire d'État d'expédier le don en blanc, c'est-à-dire le don des
biens, sans spécifier la charge qu'il faudra songer à faire supprimer
pour la faire après revivre, à cause des créanciers qui feraient
opposition au sceau, si l'on donnait les biens. J'expliquerai ce détail
à Votre Éminence. Celui qui a fait prendre Bertaut me commanda de dire à
Votre Éminence qu'il lui devait quatre mille livres qu'il demande à
présent et promet de grands services. Votre Éminence me commanda de les
lui promettre.
«Il serait bon que Votre Éminence fit écrire un mot de remercîment à MM.
le chancelier, garde des sceaux[387], aux rapporteurs, et à M. de
Breteuil, et que ce dernier fût chargé de voir tous les autres juges de
sa part en qualité d'homme du roi à la Chambre.
«Comme je finis ma lettre, des gens que j'avais envoyés pour tenir la
main a l'exécution sont revenus. Tout s'est passé fort doucement. Les
lettres ont été brûlées par la main du bourreau, et les criminels ont
été étranglés avant que d'être roués.»
Ces exécutions sanglantes, et le rôle qu'y avait joué l'abbé Fouquet, le
signalaient à la vengeance du parti ennemi; il ne l'ignorait pas et se
tint sur ses gardes. Ses espions l'avertissaient de toutes les démarches
de Condé. On prétendit même qu'il avait voulu faire assassiner ce
prince; l'accusation s'accrédita tellement, que l'abbé Fouquet fut
obligé de se justifier auprès du cardinal: «J'ai su, lui écrivait-il le
2 octobre, que l'on avait fait entendre à Votre Éminence que j'avais
donné un billet au nommé Lebrun[388]; et que cela donnait lieu à M. le
Prince de se plaindre de vous et au peuple de parler. Je supplie
très-humblement Votre Éminence de croire que je ne suis pas imprudent
jusques au point de confier un billet à un fripon qui trahit son maître,
et pour un sujet sur lequel Votre Éminence a toujours dit qu'elle ne
voulait rien entendre. Il est aisé de fermer la bouche aux gens qui
parlent autrement qu'ils ne devraient. Votre Éminence n'a qu'à faire
dire à M. le Prince qu'elle ne croit point que j'aie écrit; mais que,
s'il se trouve un billet de ma main, comme il en a voulu faire courir le
bruit, Votre Éminence me remettra entre ses mains, et que, n'ayant
jamais entendu par moi aucune proposition sur ce sujet, elle ne prend
point d'intérêt à la vengeance qu'il en fera; et je puis assurer Votre
Éminence que si, après la parole que je lui en donne, il se trouve
quelque chose contre M. le Prince écrit de ma main, ou que j'aie jamais
vu ce baron de Veillac, à qui M. le Prince a dit que j'avais parlé, je
suis prêt de m'aller mettre, entre ses mains; ce que je ferais dès
aujourd'hui, si je croyais que Votre Éminence ne me fît pas l'honneur
d'ajouter foi à ce que je lui mande.
«Votre Éminence se souviendra, s'il lui plait, que, de ces sortes de
gens, je n'en ai jamais vu que deux, le premier desquels a servi à
découvrir l'écriture de Bertaut, et, par ce moyeu, détourner un homme
d'entreprendre contre la personne de Votre Éminence; et de là l'on est
venu à la connaissance de tout le reste. A l'égard de celui-là, si ma
conduite a été mauvaise, ç'a été en ce que je me suis mis vingt fois en
danger d'être assassiné, me trouvant seul en des lieux écartés; mais,
quoiqu'il en puisse arriver, quand je croirai que Votre Éminence
affectionnera quelque chose, je risquerai tout pour en venir à bout.
«Pour Lebrun, il s'adressa à M. d'Aurillac, qui est major du régiment
d'infanterie de Votre Éminence. Aurillac le mena à M. de Besemaux[389],
par qui je reçus l'ordre de Votre Éminence de l'entendre. D'Aurillac me
dit que, les amis de M. le Prince étant sur le point d'entreprendre sur
Marcoussis, Lebrun en avait fait avertir Son Altesse Royale; ce qui fit
que l'on prit un peu plus de créance en lui, la créance n'allant pas à
lui rien confier, mais à l'entendre et à lui donner de quoi subsister.
Il s'offrit de se remettre entre les mains du roi toutes les fois qu'il
donnerait un avis jusques à ce qu'il fût exécuté, et fil un écrit que
j'ai, par lequel il dit que, pour chaque cavalier qu'il fera défaire, il
demande une pistole, et un écu par fantassin, et il me dit qu'il était
nécessaire que M. de Beaujeu, qui commandait sur la frontière, lui
donnât quelques cavalière pour l'avertir de tout. Je lui dis que j'en
écrirais; mais je ne lui donnai aucune lettre pour cela. Il fit d'autres
propositions qui furent rebutées, et je lui répétai mille fois, en
différentes visites, que l'on n'y voulait point songer. Voilà ma
conduite sur ce sujet. Si M. le Prince ne m'aime pas, pour ce qu'il me
croit à Votre Éminence autant que j'y suis, et qu'il apprend que de
temps en temps on a découvert quelque chose de ses mauvais desseins, je
ne crois pas que cela me doive être imputé à blâme par Votre Éminence,
laquelle je crois me fera bien la justice de ne pas donner lieu à tous
les méchants offices que l'on me voudrait rendre là-dessus, ne doutant
pas que beaucoup de gens ne m'accusent d'imprudence et de commettre
Votre Éminence mal à propos. Je le répète encore à Votre Éminence: je la
supplie de m'envoyer pieds et poings liés à M. le Prince, si tout ce que
l'on a dit là-dessus n'est faux.
«J'écris une lettre à un des officiers de l'armée de M. le Prince et le
prie de la lui faire voir. J'en ai donné des copies ici à mes amis, et,
si les amis de M. le Prince continuent ici de soutenir que j'ai donné un
billet à Lebrun, je supplie Votre Éminence de trouver bon que je ne le
souffre pas.»
Mazarin lui-même avait été impliqué dans cette accusation de tentative
d'assassinat contre le prince de Condé. Il écrivait, à cette occasion, à
l'abbé Fouquet: «Tout le monde doit être assez persuadé que je ne suis
pas un grand _assassinateur_, et mes ennemis mômes me peuvent faire la
justice de le croire ainsi. Avec tout cela, le vous assure que j'ai un
très-sensible déplaisir qu'on publie que l'homme que le prince de Condé
a fait arrêter a déclaré qu'il était envoyé auprès de lui par mon ordre
pour lui faire du mal. Le temps qui protège la vérité découvrira
colle-ci à la confusion des imposteurs, et, s'il n'arrive audit prince
autre mal que celui que je lui ferai par de semblables moyens, il vivra
longtemps. 11 ne tiendra qu'à lui de faire, s'il veut, avec moi, trêve
d'assassinats, et vous tomberez bien d'accord que je ne perdrai rien
dans la conclusion de ce traité.»
Quant aux mesures préventives et à la police vigilante de l'abbé
Fouquet, elles obtinrent de Mazarin l'assentiment le plus complet. «Il
ne faut rien épargner, lui écrivait-il, pour découvrir les
correspondants de M. le Prince à Paris, étant certain qu'il y en a
beaucoup qui lui écrivent et qui y demeurent pour quelque mauvais
dessein, à ce que vous avez pu assez connaître dans les papiers que M.
d'Amiens m'a envoyés. La meilleure diligence est celle que vous faites
de faire visiter les cabarets et chambres garnies, et il le faut
continuer.» Il ajoutait dans une autre lettre: «Le capitaine Claude
aurait pu découvrir tous les desseins de ceux qui se cachent dans Paris,
s'il eût été pris, et surtout la personne qui a écrit la dernière lettre
que vous savez. C'est pourtant un très-grand avantage que celui que l'on
reçoit de l'épouvante des méchants, qui sont relancés par vos soins, en
sorte qu'ils n'osent pas s'arrêter longtemps dans Paris. Je vous en ai
en mon particulier grande obligation.»
L'ancien parti de la Fronde s'était d'abord contenté de faire des vÅ“ux
pour le prince de Coudé; mais à peine Mazarin fut-il parti pour l'armée,
emmenant le jeune Louis XIV, que les agitations recommencèrent. On
craignit même l'arrivée à Paris de mademoiselle de Montpensier. Tandis
que son père, Gaston d'Orléans, avait, suivant son usage, sacrifié ses
partisans et ceux mêmes qu'il avait entraînés dans la révolte, sa fille
était restée en relation avec le prince de Condé[390]. Elle avait le
cœur trop noble pour abandonner ses amis, et l'esprit trop romanesque
pour ne pas tenter de nouvelles aventures. L'abbé Fouquet, qui
entretenait des espions dans les plus illustres familles, apprit que
Mademoiselle avait envoyé un gentilhomme à madame d'Épernon pour la
prier de se trouver à Brie-Comte-Robert[391]. «Aussitôt, écrit-il à
Mazarin le 30 septembre, j'y ai envoyé un gentilhomme de mes amis et le
sieur du Mouchet, l'un, pour la suivre et l'observer, l'autre, pour me
dire ce qu'il aura appris. Je crois qu'on ne veut point l'arrêter: mais,
si l'on prenait cette pensée, il n'y a qu'un officier des gardes du
corps qui le puisse. La seule cavalerie que l'on a ici, ce sont les
gardes du maréchal de l'Hôpital et ceux de Votre Éminence, qui sont en
Brie avec les chevau-légers; encore ceux-là sont fort éloignés. Il est
nécessaire, si elle venait ici déguisée, que l'on ait des ordres de ce
qu'il y a à faire.» Quelques jours après, les craintes que cette
dénonciation avait données à l'abbé Fouquet étaient dissipées, ou du
moins ajournées. Il écrivait le 30 octobre à Mazarin: «La demoiselle,
qui devait aller à Brie-Comte-Robert, s'est contentée d'y envoyer un
relais. Elle avait écrit de sa main une lettre à madame d'Épernon, mais
elle a dit à Monsieur qu'elle l'avait brûlée. Madame de Brégy me donna
hier avis que la même demoiselle avait dessein de venir en cette ville;
qu'elle voulait encore attendre quinze jours, et que le lieu secret où
elle prendrait ses relais était chez M. du Chemin, trésorier de ladite
demoiselle, qui est à moitié chemin entre le logis de M. de Chavigny, où
elle est, et Brie-Comte-Robert, et que ledit sieur du Chemin était celui
qui faisait tenir toutes ses lettres. Je ne me suis expliqué à madame de
Brégy ni de ce que m'a va il dit M. d'Épernon, ni à lui de ce que
m'avait dit madame de Brégy, de qui l'on pourrait avoir des avis,
beaucoup de gens s'adressant à elle; elle servirait fort bien, si elle
voulait présentement.
«M. d'Épernon m'a dit ce matin que M. de Lusignan était un homme
dangereux, qu'il n'était point d'avis qu'on le laissât ici, et qu'il ne
savait point s'il avait pris l'amnistie.
«L'abbé Roquette m'est venu dire qu'il avait appris que Votre Éminence
le tenait suspect; qu'il venait offrir de se mettre en cachot s'il
avait eu aucune correspondance avec M. le Prince depuis qu'il était
sorti de Paris contre le service du roi; qu'il avait toute son attache à
M. le prince de Conti, duquel il donnerait par écrit l'assurance qu'il
se dégagerait, s'il faisait jamais rien contre le service.»
Ces avis, qui venaient de sources diverses et souvent de grands
personnages, prouvent quelles étaient l'activité et l'influence de
l'abbé Fouquet. Il ne cessait d'exercer une surveillance active sur
Retz, qui avait conservé de nombreux partisans à Paris et dans l'armée
des princes. «Je juge, écrivait-il à Mazarin, par une lettre que j'ai
reçue d'un lieu secret et qui m'est tout à fait assuré, que le cardinal
de Retz a des nouvelles, et qu'un homme est allé de sa part à
Charleville et à Mézières. L'on ne m'a point nommé l'homme; mais l'on me
donne avis fie prendre garde à moi, parce que celui qui y est allé a dit
que j'étais celui contre qui il était le plus animé. Il (le cardinal de
Retz) donne avis à MM. les gouverneurs, ses amis, qu'il ne quittera
point sa coadjutorerie et n'ira point à Rome. J'écris pour savoir le nom
de celui qui a passé, et je pourrais même peut-être bien le faire
arrêter au retour, si Votre Éminence le trouvait bon.» L'abbé Fouquet
s'alarmait des sentiments de pitié qu'exprimaient les soldats chargés de
veiller sur Retz. «M. de Pradelle, écrivait-il encore à Mazarin le 28
septembre, m'a dit que les gardes du corps témoignent avoir grande
compassion du cardinal de Retz, et, quand ils parlent de lui, ils disent
_le pauvre M. le cardinal de Retz_, et que cela vient de ce qu'on ne
leur donne pas un denier. Il prie pourtant qu'on ne le cite pas
là-dessus.» Mazarin répondit immédiatement (29 septembre) à l'abbé
Fouquet: «Vous pourrez dire confidemment à MM. les surintendants ce que
vous me marquez, que vous a dit Pradelle touchant les gardes du corps
qui compatissent si fort à M. le cardinal de Retz, afin qu'ils donnent
ordre à leur payement.»
Le parlement avait été si récemment abattu qu'il n'osait guère murmurer.
Plusieurs de ses membres étaient encore exilés; le procureur général et
son frère veillaient sur les autres. Le nom du cardinal Mazarin, qui
naguère encore soulevait des tempêtes dans la Grand-Chambre, «y a
retenti avec le respect qu'on lui doit, écrivait Colbert à Mazarin dès
le 10 mai. M. le procureur général dans sa harangue, M. le président le
Coigneux et M. Ménardeau ont fortement parlé et fait valoir les
suffrages de Votre Éminence en faveur de la compagnie.» Peu de temps
après, le parlement enregistra sans opposition les lettres patentes qui
donnaient à Mazarin les gouvernements de la Rochelle, d'Artois,
d'Alsace, etc., et l'autorité de sénéchal dans ces contrées, avec
dispense d'information de vie et de mÅ“urs et de prêter serment en
personne, ce qui ne s'était jamais vu en pareille matière[392]. «Votre
Éminence, ajoutait Colbert, a été servie en cette occasion, comme elle
devait l'être par M. le premier président, M. le procureur général et M.
Ménardeau, qui en a été rapporteur.»
Lorsqu'au mois de septembre on établit une chambre de justice à
l'Arsenal pour juger Bertaut et Ricous, il y eut quelques murmures parmi
les magistrats contre ce tribunal exceptionnel. Le président de Maisons
se signala entre tous et chercha à former une cabale. Mais il n'y avait
alors de conseillers réunis que les membres de la chambre des vacations,
et ils n'osèrent agir en corps. «Jusqu'à présent, écrivait le procureur
général le 6 octobre, la chambre des vacations n'a rien fait contre la
commission de l'Arsenal. Il y a eu, il est vrai, des requêtes répandues
au nom de cette chambre; mais elles sont l'œuvre de quelques
particuliers.» Ainsi, dans une question qui le touchait directement et
en présence d'une juridiction exceptionnelle, le parlement gardait le
silence.
L'Hôtel de Ville n'était pas seulement docile: il se montrait empressé à
fournir de l'argent et des vêtements pour l'armée et à venir en aide au
trésor public. C'était encore l'abbé Fouquet qui avait négocié cette
affaire avec le prévôt des marchands et le gouverneur de Paris. «Je
crois, écrivait-il à Mazarin le 25 septembre, que Votre Éminence n'a pas
sujet d'être mal satisfaite de ce que la ville a accordé au roi, ni de
la précaution que j'avais prise, qu'il ne fallait point qu'elle donnât à
condition de le reprendre sur les cinquante mille écus; elle en prie
seulement le roi, de sorte que la chose est en la disposition de Votre
Éminence, aussi bien que d'avoir de l'argent au lieu d'habits, et M. le
maréchal de l'Hôpital m'a dit que l'on pouvait tirer la somme que je lui
ai dite, de douze mille écus, que l'on aimait autant que ce que la ville
avait accordé, de sorte que, si Votre Éminence le trouve à propos, il
faudrait écrire à M. de l'Hôpital que, les justaucorps ne pouvant
peut-être être prêts au temps auquel il est nécessaire de les avoir, la
difficulté de les transporter par la saison qui commence d'être
mauvaise, fait que le roi se contente du tiers des habits, c'est-à-dire
de cinq cents justaucorps, bas-de-chausses et paires de souliers; et
que, pour ce qu'ils lui ont donné, qu'il l'estime à douze mille écus et
plus, et qu'il leur laisse quatre mille écus pour ce tiers, et que la
ville lui envoie huit mille écus. M. le maréchal de l'Hôpital et moi
croyons qu'il vaut mieux d'en user de la sorte que de demander le tout
en argent, outre que l'on pourra encore représenter qu'il y a des draps
à Châlons et à Reims, où l'on en fera faire. J'attends les ordres de
Votre Éminence là-dessus. Ce que l'on fera ici servira d'exemple aux
autres villes; mais il ne faut pas laisser traiter la ville avec des
marchands, si l'on veut de l'argent.»
Quelques factieux tentèrent encore d'agiter Paris; mais ils
rencontraient une vive résistance et une sévère répression. «On fait ici
force cabales, écrivait l'abbé Fouquet à Mazarin, pour les rentes de
l'Hôtel de Ville; on distribue des libelles, on vole, et même hier au
soir (10 septembre 1653) on tira des coups de pistolet dans des
carrosses sans demander la bourse. Je puis assurer Votre Éminence que je
ne manque pas ici d'occupation.» Mazarin approuvait fort cette activité.
«Il faut, répondait-il à l'abbé Fouquet, réprimer la licence avec
laquelle on recommence à parler, à publier des libelles séditieux et à
faire de nouvelles assemblées, et en public et en particulier, contre
le service du roi; il faut faire en sorte que l'on soit délivré de toute
inquiétude du côté de Paris pendant l'absence de Sa Majesté, et procéder
avec la dernière sévérité contre ceux qui s'en voudraient prévaloir pour
exciter de nouveaux troubles.»
L'abbé Fouquet ne manqua pas d'énergie pour étouffer la Fronde
renaissante. Il annonçait à Mazarin la répression des troubles en même
temps que leur commencement[393]: «L'absence du roi avait ameuté
quelques séditieux, dont le nombre s'augmentait au Luxembourg. J'ai
envoyé force gens pour les observer; s'en étant aperçus, ils se sont
dispersés avec frayeur. Ils se réduisent à quelques libelles, qu'ils
prétendent faire imprimer au premier jour contre Votre Éminence. J'en
découvrirai les auteurs, et même j'espère en faire arrêter quelqu'un.»
Ainsi tous les détails de la police et de la sûreté générale étaient
abandonnés par Mazarin à l'abbé Fouquet. Le cardinal lui écrivait encore
le 27 novembre: «Si on peut trouver la femme qui parla si insolemment
dans l'église Sainte-Elisabeth, on fera bien de la mettre aux
Petites-Maisons. Vous ferez ce que je vous écrivais par ma lettre
ci-jointe touchant M. de Lusignan. Il est certain que ç'a toujours été
un fort méchant homme; mais il ne faut pas donner matière de dire qu'on
le recherche à présent pour les choses passées. Il faut qu'il paraisse
clairement qu'il n'est arrêté que pour ce qu'il a fait depuis
l'amnistie, et, en cas qu'il ne se trouve pas coupable, le roi veut
qu'il soit relâché. Il est vrai que j'ai promis à M. le premier
président[394] de m'employer auprès du roi pour obtenir de Sa Majesté le
retour de M. de Thou[395], et vous lui pouvez confirmer que, à notre
retour à Paris, je ferai en cela ce qu'il désirera; mais il se
souviendra aussi que lui et les autres amis dudit sieur de Thou devaient
l'obliger à tenir dorénavant une conduite contraire à celle qu'il a
tenue jusqu'ici. Je crois qu'il serait fort à propos de faire faire le
procès aux payeurs des rentes qui se sont le plus signalés dans la
révolte qu'ils ont voulu émouvoir dernièrement.»
Les fonctions que l'abbé Fouquet remplissait avec un zèle si dévoué lui
gagnaient de plus en plus la confiance de Mazarin, mais elles excitaient
contre lui l'envie et la haine. Il n'ignorait pas que les accusations de
ses ennemis parvenaient jusqu'au cardinal. Il chargea un de ses agents,
qui se rendait auprès de Mazarin, de le défendre, et lui remit un
mémoire pour sa justification: «Le sieur Mouchet[396] m'obligera de dire
à Son Éminence que je l'ai chargé de lui faire entendre que je lui
demande la grâce de m'avertir de ce qu'on lui dira contre moi, afin que
j'aie lieu de me justifier ou d'avouer ce qu'on aura dit; ce que je
ferai toujours avec grande sincérité, et ferai voir si je l'ai dit ou
fait, à quelle intention je l'ai pu faire, qui ne peut jamais être que
bonne, et, pour deuxième faveur, je supplie Son Éminence d'avoir la
bonté de demander pour moi la même grâce au roi et à la reine, parce
que, sans cela, je ne saurais m'appliquer à aucune sorte d'affaire, et
je m'en retirerais tout à fait, mon honneur m'étant préférable à toute
autre chose.
«Que si Son Éminence entrait dans le détail de ce qu'on dit contre moi,
le sieur du Mouchet lui dira seulement deux choses: la première, que
l'on a promis de faire entendre à Son Éminence que, pour me rendre
nécessaire, j'étais bien aise de brouiller les affaires et de les
multiplier. Sur quoi il lui faudra faire observer que, si je me veux
éclaircir avec Son Éminence sur cela, ce n'est pas que je craigne qu'on
le persuade à mon préjudice; car il sait par expérience que ce que je
fais tend plutôt à éclaircir les affaires et à les terminer qu'à les
embrouiller et à les multiplier; mais c'est afin que Son Éminence
connaisse que ceux qui lui parlent sont instruits par la cabale, comme
nous l'avons remarqué dans nos dépêches.
«La deuxième, qu'on doit insinuer adroitement dans son esprit que je me
fais de fête, que je me vante des services que j'ai rendus à Paris, à
Bordeaux, etc.; que j'ai de l'ambition. A quoi je réponds que je me
contente de servir quand l'occasion s'en présente, laissant à Son
Éminence à juger avec Leurs Majestés du mérite de mes services, et me
souciant fort peu qu'ils viennent; à la connaissance des autres. Si
j'étais homme à me vanter de ce que je fais, je n'aurais pas conservé,
comme j'ai fait, le secret dans toutes les affaires que j'ai maniées,
et notre commerce n'aurait pas manqué d'être découvert, depuis un an
qu'il a commencé et qu'il continue sans interruption.
«Enfin le sieur du Mouchet me fera plaisir, pour conclusion, de dire à
Son Éminence que je n'ai jamais été ni ne veux jamais être à personne,
ni dépendre de qui que ce soit au monde que de Leurs Majestés et de Son
Éminence. Je sens bien que par là je m'attire l'envie de plusieurs; mais
c'est de quoi je ne me mets guère en peine.»
Mazarin se borna à répondre quelques mots de sa main pour prouver à
l'abbé Fouquet qu'il appréciait ses services et qu'il le soutiendrait
contre ses ennemis: «Je vous prie de vous mettre l'esprit en repos; car
vous êtes trop bien assuré pour que vos ennemis mêmes puissent avoir
mauvaise opinion de vous, nonobstant tous les artifices dont on pourra
user pour faire soupçonner quelque chose à votre préjudice. En tout cas,
mon amitié ne vous manquera en aucun temps.»