--JANVIER-FÉVRIER 1653--
Mazarin lève une petite armée et délivre la Champagne.--Il se joint
à Turenne.--État de Paris en son absence.--Divisions entre ses
partisans.--Lettre de le Tellier à Mazarin.--La place de
surintendant devient vacante (2 janvier).--Nicolas Fouquet demande
cette place.--Il a pour compétiteur Abel Servien, qui est vivement
appuyé par plusieurs partisans de Mazarin et par la Chambre des
comptes.--Lettre adressée en cette circonstance à Mazarin par son
intendant J. B. Colbert.--L'abbé Fouquet soutient son frère et se
plaint vivement de le Tellier.--Réconciliation apparente imposée
par Mazarin.--Retour du cardinal à Paris (3 février).--Il fait
nommer (8 février) deux surintendants, Servien et Fouquet.
Le cardinal avait attendu, pour rentrer dans Paris, que le parti de la
Fronde fût entièrement abattu; mais cependant il n'était pas resté
inactif. Il avait rassemblé une petite armée, comme on l'a vu plus
haut[362], et avait réussi à la porter à quatre mille hommes. Il s'était
alors avancé jusqu'à Saint-Dizier, et s'était présenté comme le
libérateur de la Champagne, que le prince de Condé menaçait à la tête
d'une armée espagnole. Puis, ayant rejoint le maréchal de Turenne, il
avait repris avec lui une partie des places dont les Espagnols
s'étaient rendus maîtres, et entre autres Bar-le-Duc, Ligny,
Château-Porcien. Ces conquêtes, accomplies pendant l'hiver (décembre
1652-février 1653), avaient préparé à Mazarin un retour glorieux. Il
rentra à Paris, le 3 février, et sa modération seule empêcha la cour de
déployer en son honneur un faste royal.
Pendant l'absence du cardinal, ses partisans s'étaient de plus en plus
divisés. Le Tellier se plaignait des attaques que l'on dirigeait contre
lui et dont les Fouquet étaient probablement les principaux ailleurs.
«J'ai appris, écrivait ce ministre à Mazarin, dès le 1er janvier
1653, par le bruit commun, qu'il s'est formé ici une cabale pour
déchirer auprès de Votre Éminence; ce qui m'a été confirmé par les
discours qu'un des associés a tenus assez imprudemment à plusieurs
personnes, marquant le détail de ce qui a été écrit de concert sur ce
sujet-là; et d'autant que j'ai eu appréhension que, ai je faisais
témoigner à Votre Éminence que j'en eusse connaissance, vous n'eussiez
quelque inquiétude du soupçon que vous prendriez que cela peut nuire à
l'exécution des choses qui étaient à faire ici pour l'avancement du
service du roi, je me suis fait violence et me suis abstenu de vous en
écrire. Mais à présent qu'il n'y a plus rien à faire, que Votre Éminence
a reconnu par expérience que rien n'est capable de retarder à mon égard
ce qui est de mon devoir, et que j'appréhende que mes ennemis me fassent
un nouveau crime de mon silence, j'ai pensé que Votre Éminence n'aurait
point désagréable que je me défendisse des écritures de ces messieurs,
et que je la suppliasse de tout mon cœur, comme je fais
très-humblement, de n'ajouter aucune foi à tout ce qu'ils ont pu dire ou
écrire sur ce qui me regarde, qu'elle ne m'ait fait l'honneur de
m'entendre, me faisant en cela la même justice qu'elle a fait au moindre
du royaume en toutes occasions; ce que j'estime d'autant plus de sa
bonté que je suis très-passionnément,» etc.
Une des causes qui faisaient éclater les jalousies et les haines entre
les partisans du cardinal était la lutte pour la place de surintendant,
qui était devenue vacante par la mort du duc de la Vieuville (2 janvier
1653). Cette charge, qui donnait la direction du trésor public, à une
époque de désordre et d'anarchie dans l'administration financière,
excitait les convoitises les plus ardentes. C'était le surintendant qui
traitait avec les fermiers des impôts et partageait trop souvent avec
eux les énormes bénéfices qu'ils faisaient dans leurs avances à l'État.
C'était lui qui donnait des assignations ou mandats sur le trésor
public. Comme ces mandats étaient assignés sur un fonds spécial, et que
ce fonds était quelquefois épuisé, il fallait obtenir du surintendant
qu'il désignât une autre brandie des revenus publics pour le payement
des billets de l'épargne, ou, comme on disait alors, qu'il les
réassignât. En un mot, cette charge rendait faciles les spéculations
scandaleuses et les honteux trafics, dont les d'Émery, les Maisons, les
d'Effiat, les Bullion, n'avaient que trop donné l'exemple.
Les compétiteurs furent nombreux, et un des principaux fut le procureur
général, Nicolas Fouquet. Dès le lendemain de la mort du surintendant la
Vieuville, il écrivait à Mazarin[363]: «J'attendais avec impatience le
retour de Votre Éminence pour l'entretenir à fond de tout ce que j'ai
connu de la cause des désordres passés et des remèdes; mais, comme la
mauvaise administration des finances est une des principales raisons du
décri des affaires publiques, la mort de M. le surintendant et la
nécessité de remplir sa place m'obligent d'expliquer à Votre Éminence
par celle-ci, ce que je m'étais résolu de lui proposer de bouche à son
arrivée, et lui dire l'importance qu'il y a de choisir des personnes de
probité connue, de crédit dans le public et de fidélité inviolable pour
Votre Éminence. J'oserais lui dire que, dans l'application que j'ai eue
en m'informant des moyens de faire cesser les maux présents et d'en
éviter de plus grands à l'avenir, j'ai trouvé que le tout dépendait de
la volonté des surintendants; peut-être ne serais-je pas inutile au roi
et à Votre Éminence si elle avait agréable de m'y employer. J'ai examiné
les moyens d'y réussir. Je sais que ma charge[364] n'est point
incompatible, et plusieurs de mes amis qui m'ont donné cette pensée
m'ont offert d'y faire des efforts pour le service du roi assez
considérables pour n'être pas négligés, de sorte que c'est à Votre
Éminence à juger de la capacité que dix-huit années de service dans le
conseil, en qualité de maître des requêtes et en divers emplois, me
peuvent avoir acquise; et pour l'affection et la fidélité à votre
service, je me flatte de la pensée que Votre Éminence est persuadée
qu'il n'y a personne dans le royaume à qui je cède. Mon frère en sera
caution, et je suis assuré qu'il ne voudrait pas en donner sa parole à
Votre Éminence, quelque intérêt qu'il ait en ce qui me touche, s'il ne
voyait clair, et dans mes intentions et dans la conduite que j'ai tenue
jusques ici, et si nous n'avions parlé à fond des intérêts de Votre
Éminence dans cette rencontre; et je puis lui protester de nouveau
qu'elle ne sera jamais trompée quand elle fera un fondement solide sur
nous, puisque personne au monde n'a plus de zèle et de passion pour les
avantages et la gloire de Votre Éminence. Je la supplie que personne au
monde n'entende parler de cette affaire qu'elle ne soit conclue[365].»
Malgré la reconnaissance de Mazarin pour les services que lui avait
rendus le procureur général, il hésita entre les divers candidats à la
surintendance. Un journal inédit de l'époque[366] énumère les
personnages qui prétendaient à cette charge: «M. le président de Maisons
se fondait sur l'injure qu'il avait reçue d'en avoir été ôté. M. Servien
alléguait ses longs et fidèles services. MM. les maréchaux de l'Hôpital
et de Villeroy ajoutèrent aux leurs quantité de raisons particulières et
de bienséance. M. de Bordeaux, intendant des finances, se mettait aussi
sur les rangs et prétendait y avoir bonne part. M. Fouquet même,
procureur général au parlement, n'y renonçait pas, ni quelques autres
encore.»
Parmi ces candidats un des plus autorisés était Abel Servien, qui avait
rendu d'éminents services dans la diplomatie et pendant la Fronde. Il se
plaignait de n'en avoir pas été récompensé, dans une lettre qu'il
adressait à Mazarin, dès le 1er janvier 1653[367]: «Pour moi, je ne
manquerai jamais à mon devoir, quoi qu'il arrive; mais l'exemple du
traitement que je reçois (chacun voyant comme je sers) pourra refroidir
beaucoup de gens. Je n'ose pas dire à Son Éminence tout ce que j'ai dans
l'âme sur ce sujet, et combien je serais malheureux si ceux qui ont plus
de crédit que moi sur l'esprit de la reine pouvaient empêcher que mes
services ne fussent agréables à Sa Majesté. Son Éminence sait bien que
le plus grand de tous les déplaisirs est de _servir y no agradir_[368].
Je ne laisserai pas d'avoir la patience qu'elle m'ordonne; car, outre
qu'elle ne peut pas être bien longue à un homme de soixante ans, il ne
serait pas bienséant d'en manquer à cet âge. Je suis le seul du royaume
qui, depuis vingt ans, sois allé en rétrogradant, et qui, même dans un
temps où tout le monde s'avance et s'établit avec tant de facilité,
n'aie ni charge ni aucun établissement solide, après trente-six ans de
fidèles services, et, si je l'ose dire, assez considérables pour un
homme de ma condition.»
Un des partisans dévoués de Mazarin insistait vivement en faveur de
Servien; après avoir signalé les vices de l'administration financière
et les qualités nécessaires dans un surintendant, il continuait ainsi:
«Je sais qu'il est rare de trouver un homme avec ces belles qualités;
mais, si je ne craignais moi-même de passer pour intéressé, j'en
nommerais un qui pourtant ne m'a jamais fait ni mal ni bien, et je
pourrais bien jurer avec vérité que j'en espère si peu, qu'il y a plus
d'un mois que je ne l'ai vu ni ne suis entré dans sa maison. Votre
Éminence se le peut déjà imaginer, c'est M. Servien, qui a déjà la voix
publique et pour qui je sais qu'on a fait publiquement en cette
rencontre des vÅ“ux dans la chambre des comptes et à la cour des aides;
mais on ajoute qu'il ne les aura pas, parce qu'il ne fera point
d'offres[369]. Je sais aussi qu'il se défend d'y prétendre; mais, quand
même il n'en voudrait pas, les plus sensés que j'entende discourir
disent qu'ils ne voient pas comment étant si homme de bien, si capable
et si avant dans les affaires, Votre Éminence peut se dispenser de les
lui offrir.» Ce même correspondant parlait d'un des compétiteurs dans
des termes qui me paraissent désigner Nicolas Fouquet: «Pourquoi,
disait-il, les deux plus importantes charges entre les mains d'un seul
homme, charges auxquelles pour parvenir et se rendre nécessaire, au lieu
d'agir avec vigueur, il a fait mille tours de souplesse? Je ne saurais
oublier les paroles que je lui entendis proférer dans le Palais-Royal un
peu avant la sortie de Votre Éminence de Paris, _que les pierres qui
enfermaient les princes s'élèveraient contre ceux qui les avaient
emprisonnés_. Deux charges si importantes à un seul font tort aux plus
habiles qui n'en ont point et qui l'ont mérité, et j'ose dire que la
gloire, la vanité et la corruption n'ont jamais été ainsi en vue, et
que, si on pouvait encore monter plus haut, on ne serait pas content.»
L'accusation de cumul semble désigner Fouquet qui était déjà procureur
général, et le trait de la fin est sans doute une allusion à sa devise
_Quo non ascendam_ (jusqu'où ne monterai-je pas)? Quant aux paroles
qu'on lui prête, il n'est pas impossible que le procureur général les
ait prononcées dans une de ces harangues où, parlant au nom du
parlement, il était obligé d'adopter son langage.
Malgré les instances des divers partis, Mazarin hésitait toujours, et,
sans contester le mérite de Servien, il prétendait qu'il était peu
propre à l'administration des finances. «C'est un grand malheur pour
moi, écrivait Servien à l'un des confidents de Mazarin, que Son
Éminence, qui a vu de tout temps des emplois plus pénibles que celui-là
réussir assez heureusement entre mes mains, juge le soin des finances
trop laborieux pour moi. Cela veut dire qu'elle ne me juge pas capable
de grand chose, n'y ayant point de charge où il faille moins de travail,
et l'exercice de celle-ci consistant plus à avoir de la prévoyance, de
la fermeté et de la probité qu'à être laborieux, dont il ne faut point
d'autres preuves que l'exemple de M. de Bullion, qui l'a fort bien faite
de son temps, quoiqu'il n'en ait jamais su le détail, qu'il ne le
travaillât presque jamais et qu'une des principales parties lui manquât,
qui est la probité; M. d'Effiat[370] n'avait pas aussi beaucoup
d'application aux affaires et travaillait fort peu. M. d'Émery et M. de
Maisons donnèrent plus de leur temps aux intrigues de la cour, à
l'entretien des dames, aux festins, au jeu et aux autres plaisirs qu'au
travail des affaires dont ils se reposaient sur des inférieurs, et, pour
vous dire le vrai, il faut conclure qu'un homme qui n'est pas capable de
faire la charge de surintendant est indigne pour jamais de toutes les
grandes charges du royaume, où il faut nécessairement apporter plus de
travail et d'assiduité qu'en celle-là.»
Au milieu de toutes les sollicitations qui assiégeaient Mazarin, et qui
étaient si manifestement intéressées, on aime à entendre la voix d'un
homme alors obscur, mais destiné à réparer les fautes des surintendants,
ses prédécesseurs. J. B. Colbert, simple intendant de Mazarin, lui
écrivait le 4 janvier 1653: «La reine me fit hier l'honneur de me
demander si M. le surintendant défunt avait fait de si grandes affaires
pour Votre Éminence et de telle nature, que, pour les tenir secrètes,
elle fût obligée de laisser les affaires en l'état qu'elles étaient,
sans donner l'autorité aux directeurs[371], afin de la conserver à M. de
Bordeaux. Je fis réponse à Sa Majesté qu'il ne s'était passé aucune
affaire, dont je ne fisse le rapport à Sa Majesté en présence de deux
mille personnes. Elle me dit qu'elle le croyait, mais que M.
Ondedei[372], avec la princesse Palatine, lui avaient voulu persuader
le contraire. Je ne ferais pas ce discours à Votre Éminence, s'il
n'avait été fait par la reine même, de qui Votre Éminence le peut
savoir, et je crois être obligé en conscience de lui faire rapport d'un
discours de cette nature. Je la supplie seulement que personne ne voie
ma lettre.
«Pour ce qui est de l'établissement[373] à faire, Votre Éminence voit et
connaît fort bien tous les sujets qui en sont dignes, et je voudrais que
personne ne se mêlât de lui donner son avis sur cette matière délicate.
Ma raison est que je vois peu d'avis qui ne soient fort intéressés, et
je le connais si bien, que, crainte que, si j'en disais quelque mot à
Votre Éminence, le mien ne fût mis au rang des autres, j'aime mieux m'en
taire tout à fait, joint que je crois certainement que Votre Éminence
choisira beaucoup mieux, quand elle aura l'esprit libre et débarrassé de
tous les avis et de tous les rapports de personnes intéressées à
proposer et à exclure. Je ne puis pourtant m'empêcher de lui dire ces
deux mots: qu'elle se donne de garde de ceux qui sont d'esprit à
sacrifier et à donner beaucoup aux subalternes pour avoir plus de
facilité de tromper le principal. C'est en deux mots le désordre du
temps passé, qui est celui de tous qui peut apporter le plus de
préjudice aux affaires de Son Éminence et à l'État.»
L'abbé Fouquet fut dans cette lutte l'auxiliaire le plus dévoué du
procureur général. Il s'était rendu auprès de Mazarin et avait tenté,
mais en vain, d'emporter la nomination immédiate de son frère. Cet
échec donna plus de hardiesse à ses ennemis, et surtout au secrétaire
d'État le Tellier. De retour à Paris, l'abbé Fouquet se vit attaqué par
l'envie et la calomnie; il s'en plaignit vivement à Mazarin: «Je suis
obligé, lui écrivait-il, de rendre compte à Votre Éminence de la
civilité que la reine m'a faite depuis mon retour. Je ne sais si Votre
Éminence aurait eu la bonté pour moi de lui en écrire quelque chose, ou
si ce sera une suite de la politique de M. le Tellier qui, pour rendre
un méchant service à mon frère, dans le temps qu'il a besoin de la
reine, ne lui aurait point dit du bien de moi et du mal de lui, pour
témoigner que c'est la vérité seule qui le fait parler de cette
manière-là et non pas l'animosité qu'il a contre moi, puisque même il a
contribué au bon traitement que l'on me fait.
«Quoi qu'il en soit, je tiens que c'est un piège, parce que j'ai appris
qu'il a dit à beaucoup de gens que je m'étais offert de poignarder le
cardinal de Retz; que j'étais un étourdi et beaucoup d'autres choses que
l'on m'a dit que l'on ne me voulait pas dire. Je nommerai les personnes
qui m'ont fait ces rapports, à Votre Éminence, qui sait bien que je lui
ai dit simplement ce qui nous avait brouillés et que je me suis abstenu
de dire beaucoup de choses, lesquelles j'ai peur que Votre Éminence ne
trouve mauvais que je lui aie tenues secrètes. On a même fait courir un
bruit de ma prison, afin de pouvoir engager plus de personnes à parler
contre moi, et ce bruit a été fondé sur ce qu'on disait que, Votre
Éminence m'ayant refusé la surintendance pour mon frère, je m'étais
emporté à dire des choses peu respectueuses à Votre Éminence, qui peut
se ressouvenir du respect avec lequel j'en ai usé, et que cette calomnie
se détruit d'elle-même.
«Tout cela m'a obligé de prier la reine de commander à M. le Tellier de
s'abstenir de semblables discours, parce qu'ayant beaucoup de respect
pour elle, et sachant à quel point Sa Majesté le considérait, je ne
doutais point que je ne fisse une chose qui lui serait fort désagréable,
si je venais à faire des manifestes pour me défendre; mais que, si cela
continuait, je serais obligé de pousser les choses à toute extrémité
contre M. le Tellier, ne voyant pas un seul homme qui ne me dise quelque
chose de nouveau qu'il a avancé contre moi; ce qui ne m'a pas empêché de
le voir avec toute la civilité possible et de lui rendre moi-même votre
lettre. L'assurance qu'il dit avoir de la surintendance l'a rendu plus
fier que jamais; ce qui n'empêchera pas que je ne vive avec lui de la
manière que vous m'ordonnez.» Mazarin réussit, en effet, à rétablir une
concorde, au moins apparente, entre ses partisans. L'abbé Fouquet lui
répondait le 26 janvier: «J'écrirai à M. le Tellier de la manière dont
Votre Éminence me commande, et même je vois que, depuis que la reine lui
a parlé, il ne me revient plus aucune chose qu'il ait dite. Au
contraire, il affecte de paraître sans crédit et dit qu'il ne se mêle de
rien; il n'est pas malaisé de voir la cause du changement.
«Vendredi dernier, les rentiers firent beaucoup de bruit à l'entrée de
MM. du parlement, et même en appelèrent quelques-uns _Pontoisiens_[374].
Il y va de si peu de chose pour les satisfaire que l'on ne saurait
croire qu'il n'y ait un peu de connivence de la part de ceux qui manient
les finances. Feu M. de la Vieuville leur donnait quatre-vingt-huit
mille livres par semaine; on leur en offre cinquante, et le prévôt des
marchands se faisait fort de les apaiser pour soixante-huit. La présence
de Votre Éminence serait absolument nécessaire; car, pour peu qu'elle
leur fît donner en une rencontre pareille, elle s'acquerrait leur bonne
volonté, et l'on aurait châtié fort aisément les _cabalistes_, desquels
le parti augmentant, il y a des gens qui croient que Votre Éminence ne
reviendra pas et qu'ils auront toute l'autorité.
«J'ai donné avis à la reine que M. de Brissac[375] était à Paris; elle a
donné ordre pour l'arrêter. Je crois que M. de Gauville a écrit à Votre
Éminence qu'un gendarme de M. le Prince, qui est ici, donnerait avis de
ceux qui viendraient de sa part. On arrêta l'autre jour un valet de
Guitaut[376], à qui l'on ne trouva rien d'important. Après demain,
quelques gens du marquis de Sillery doivent revenir pour emmener sa
vaisselle. On a donné ordre pour tout arrêter, nonobstant qu'un desdits
gens ait un passe-port. Ce que la reine a trouvé fort mauvais, ayant
découvert qu'une dame, que je ne nomme point, était dans les intérêts de
M. le Prince.
«On tâche de répandre parmi le peuple que Votre Éminence retarde pour
faire ses préparatifs pour emmener le roi hors de Paris, et je ne vois
aucun des serviteurs de M. le cardinal qui ne soit persuadé que sa
présence est ici absolument nécessaire.»
Rappelé avec tant d'insistance par ses partisans les plus dévoués,
Mazarin revint enfin à Paris, le 3 février, et un de ses premiers actes
fut la nomination à la surintendance. Il partagea cette charge entre
Servien et Nicolas Fouquet[377]. Ce dernier reçut en même temps le titre
de ministre d'État. Les mémoires du temps attestent que la nomination de
Nicolas Fouquet, qui restait toujours procureur général, fût loin
d'obtenir la même approbation que celle de Servien[378]. A la suite de
ces mesures, le cardinal, voulant donner quelque satisfaction aux
candidats évincés, multiplia les charges de finances. Il adjoignit aux
deux surintendants trois directeurs des finances, un contrôleur général
et huit intendants. «Leurs appointements, dit l'auteur du journal que
j'ai déjà cité[379], et les gratifications ordinaires qu'ils recevaient
ne consommaient guère moins d'un million de livres par an.»
La commission donnée par le roi aux surintendants, en date du 8 février
1653, ne subordonne point Fouquet à Servien, comme l'a prétendu un
historien dont l'exactitude ordinaire s'est trouvée ici en défaut[380].
Les trésoriers de l'épargne avaient ordre d'obéir à l'un comme à
l'autre. Cependant un ambitieux comme le procureur général, ne pouvait
être entièrement satisfait d'une décision qui lui donnait un collègue
que son âge et l'opinion publique plaçaient au-dessus de lui. Il voyait
dans Servien un surveillant attentif et sévère, qui défendrait
énergiquement les intérêts du trésor public. Mais la prudence de Nicolas
Fouquet égalait son ambition, et elle lui imposait la plus grande
réserve en présence d'un pareil collègue. S'effacer et attendre que les
embarras financiers le rendissent nécessaire à Mazarin et l'appelassent
au principal rôle, telle fut sa tactique; elle réussit complètement. Il
était d'ailleurs soutenu par son frère, qui restait toujours le
confident le plus intime et le plus dévoué de Mazarin.