CHAPITRE III

Rôle de Chavigny pendant la Fronde: son ambition; il est

emprisonné, puis exilé en 1618.--Intrigues de Chavigny et de Claude

de Saint-Simon pour renverser Mazarin (1649).--Erreur du duc de

Saint-Simon, auteur des Mémoires, relativement aux relations de son

père avec Chavigny.--Claude de Saint-Simon cherche à s'appuyer sur

le prince de Condé pour enlever le pouvoir à Mazarin.--Mémoire

rédigé par Chavigny dans ce but.--Mazarin parvient à déjouer les

intrigues de ses ennemis.--Arrestation et emprisonnement du prince

de Condé (1650).--Chavigny et Saint-Simon s'éloignent de Paris.

Léon Le Bouthillier, comte de Chavigny, avait été un des principaux

secrétaires d'État sous Richelieu[69]. Le cardinal avait pour lui une

bonté toute paternelle, qui excita plus d'une fois la verve satirique

des courtisans. Chavigny avait été un des amis et des protecteurs de

Mazarin, à l'époque où ce dernier s'introduisit à la cour de France, et

il croyait avoir des droits à sa reconnaissance. Plus tard, il fut

désigné par Louis XIII pour être un des membres inamovibles du conseil

de régence; mais, lorsque le parlement eut cassé le testament de Louis

XIII, Mazarin, qui redoutait l'ambition de Chavigny, le rendit suspect à

la reine et le tint dans une position secondaire. Chavigny n'avait alors

que trente ans et n'était pas disposé à se contenter de ce rôle

subalterne, après avoir eu, sous le ministère de Richelieu, le maniement

des affaires les plus importantes et les plus délicates: ambitieux avec

les apparences du désintéressement et de la modération philosophique,

incapable d'occuper le premier rang, et trop orgueilleux pour se

contenter du second, il perdit, en misérables intrigues, d'heureuses et

brillantes qualités.

Cependant, comme il joignait la prudence à l'ambition, il dissimula

quelque temps ses projets. Il crut le moment arrivé, en 1648; le

parlement était menaçant, la bourgeoisie murmurait contre les impôts, le

clergé était agité par le coadjuteur et les grands aspiraient à une

révolution, dans l'espérance de ressaisir le pouvoir que leur avait

enlevé Richelieu. En présence de ces dangers et au premier bruit des

mouvements populaires, Chavigny, affectant un zèle ardent pour

l'autorité royale, poussa aux mesures extrêmes. Ce fut lui surtout qui

conseilla l'arrestation de Broussel et de quelques autres membres du

parlement[70]. Ce coup d'État provoqua l'émeute connue sous le nom de

_Journée des barricades_, et la cour, passant de la colère à la peur,

recula devant le parlement et rendit les prisonniers. Quant à Chavigny,

dont la politique perfide n'avait pas échappé à Mazarin, il fut arrêté

dans le château de Vincennes[71], dont il était gouverneur (septembre

1648), puis transféré au Havre et enfin exilé dans une de ses terres

loin de Paris.

Ce fut là qu'un autre ambitieux, également mécontent de la cour et

impatient de son exil en Guienne, vint l'arracher à la modération

philosophique dont Chavigny affectait de masquer ses regrets. Le duc de

Saint-Simon, ancien favori de Louis XIII et son premier écuyer[72],

avait été relégué, dès 1637, dans son gouvernement de Blaye; il avait

vainement tenté de reprendre quelque influence après la mort de

Richelieu, et s'était vu forcé de vivre loin de la cour, sans se

résigner jamais à cette espèce d'exil. Il attendait du temps et des

circonstances une occasion de se venger de Mazarin, et de reparaître

avec éclat sur le théâtre de ses anciens succès. Attaché à la maison de

Condé et sûr de l'appui de son chef, il se décida à quitter Blaye et à

se rendre à la cour, lorsque la paix de Rueil (mars 1649) eut donné une

nouvelle importance au prince vainqueur de la Fronde. Saint-Simon

espérait devenir son conseiller intime et s'en servir pour renverser

Mazarin. Chavigny, dont il connaissait l'expérience et l'habileté, lui

devait être un utile auxiliaire pour arriver à ses fins. Avant de partir

de Blaye pour se rendre à Paris, Saint-Simon lui écrivit une lettre

datée du 31 mars 1649, dans laquelle se trouve le passage suivant[73].

«Je n'ajouterai aucune chose aux fidèles assurances que je vous donnai,

étant chez vous, de tous mes services. Je vous les répète de tout mon

cÅ“ur, vous suppliant d'avoir pour agréable que j'en dise autant à madame

votre femme avec tous les respects que je lui ai voués.»

Le ton de cette lettre et de celles que nous citerons plus loin donnent

un démenti éclatant au duc de Saint-Simon, l'auteur des Mémoires si

connus sur le règne de Louis XIV. Il prétend[74] qu'à la mort de Louis

XIII, en 1645, Chavigny enleva, par une fraude indigne, la charge de

grand écuyer à son père, Claude de Saint-Simon, pour la donner au comte

d'Harcourt. «A cette nouvelle, ajoute-t-il, on peut juger de

l'indignation de mon père; la reine lui étoit trop respectable, _et

Chavigny trop vil_; il envoya appeler le comte d'Harcourt.» Si l'on

ajoutait foi à ces assertions, il faudrait admettre que le duc Claude de

Saint-Simon rompit, dès 1643, toute espèce de relations avec un homme

qu'il jugeait _trop vil_ pour assouvir sur lui sa vengeance. Loin de là,

nous le verrons, dans des lettres autographes écrites en 1649, traiter

Chavigny de _frère_, et déclarer qu'il est à lui avec passion. Je

n'insisterai pas davantage sur cette erreur manifeste du duc de

Saint-Simon, l'auteur des Mémoires[75].

Claude de Saint-Simon fit lentement le voyage de Blaye à Paris, voulant

laisser aux événements et aux hommes le soin de se dessiner. Il ne

visita pas Chavigny, comme il en avait d'abord formé le projet; mais il

ne cessait de lui réitérer, dans ses lettres, ses assurances de

dévouement. «Vous honorant au point que je fais, lui écrivait-il le 22

juin 1649, je ne veux perdre aucune occasion de vous rendre mes

services, et croyez, s'il vous plaît, qu'il y a en moi pour vous une

passion bien fidèle, étant fort attaché à tous vos intérêts.» Dans la

suite de cette lettre, Claude de Saint-Simon parle à Chavigny de son

influence auprès du prince de Condé et lui promet d'en user en sa

faveur. «J'ai tout accès auprès de M. le Prince, lui écrit-il, et je

suis en possession de lui parler fort librement de tout. Le temps où

nous sommes me fera prendre encore plus de liberté, et, s'il y a quelque

chose à lui dire qui vous regarde ou autrement, préférez-moi à tout

autre. Je vous promets grand secret; je brûle les billets, si vous

n'aimez mieux que je les renvoie. Si vous avez agréable de m'envoyer un

chiffre pour parler du monde sans nommer, cela me semblerait bien. En un

mot, je vous conjure d'ordonner franchement sur le fondement que, _si

j'avais l'honneur d'être votre propre frère, je ne pourrais pas être à

vous plus passionnément que j'y suis_.»

Arrivé à la cour, qui résidait alors à Compiègne (août 1649), le duc de

Saint-Simon y trouva une ample matière pour exercer l'activité de son

esprit. Le prince de Condé, qui venait de réduire Paris révolté, se

plaignait de l'ingratitude de la reine et du cardinal. De son côté,

Mazarin, las de la hauteur et des prétentions du prince, se rapprochait

de la maison de Vendôme, cherchait à gagner le duc de Beaufort, un des

membres les plus influents de cette famille, comblait de faveurs les

duchesses de Montbazon et de Chevreuse, et négociait le mariage d'une de

ses nièces, Laura Mancini, avec le duc de MercÅ“ur, frère aîné du duc de

Beaufort. Saint-Simon ne tarda pas à être au courant de ces intrigues de

cour, et il en rendait compte à Chavigny dans une lettre du 14 août

1649:

«J'ai différé, lui disait-il, à vous écrire de ce monde-ci, à cause que

les choses m'y paraissent assez incertaines et obscures pour embarrasser

un gazetier qui veut être fidèle et assuré. La résolution est prise, il

y a déjà quelques jours, de ramener le roi à Paris[76]. Ce n'a pas été

sans peine que l'on y a fait consentir les plus intéressés, M. le Prince

ayant employé toute sa force pour le persuader. C'est mercredi ou jeudi

sans faute le jour du départ par le chemin de Senlis. L'on travaille

encore pour faire venir M. de Beaufort; mesdames de Montbazon et de

Chevreuse y font les derniers efforts. Je tiens qu'ils ne seront pas

inutiles et qu'il se laissera vaincre à la fin par les dames. La

première a obtenu l'abbaye de Vendôme pour son fils, de six mille écus

de rente. L'autre a été très-bien reçue et caressée de toute la cour

jusqu'au point que l'on croit dessein d'alliance de sa fille[77] avec le

sieur de Mancini; mais l'âge est fort disproportionné, et la fille y

témoigne grande aversion. Madame la Princesse[78] est arrivée depuis

deux jours, fort caressée en toutes manières. Le roi et la reine furent

au-devant d'elles. La famille de Condé se réunit fort et par le

mouvement du chef.»

Ce fut sur cette famille et sur son chef que Saint-Simon fonda ses

principales espérances pour la ruine de Mazarin et l'avénement de

Chavigny au pouvoir. Il y travailla avec une ardeur qui ne se démentit

pas jusqu'à la catastrophe. En moins d'un mois, il avait fait de grands

progrès, si l'on en croit la lettre suivante, qu'il adressait à Chavigny

à la date du 6 septembre[79]: «Vous êtes à souhait dans la famille de M.

le Prince, et, si ses désirs étaient suivis, vous seriez où vous

méritez, dans la place où je vous souhaite toujours. Cela peut

importuner un philosophe[80]; mais je n'ai pu m'en retenir. La plus

grande nouvelle est le mariage de M. de MercÅ“ur, conclu et arrêté avec

la nièce aînée de M. le cardinal. Ce n'est pas une bagatelle, et vous

l'avez toujours jugée chose importante. Aussi est-elle ressentie par M.

le Prince; il en est très-piqué, ayant fait entendre, il y a quelque

temps, nettement son aversion à cette affaire. Le cardinal Mazarin est

découvert pour le moindre des hommes, avec ses mauvaises qualités

manifestes à un chacun, et il est méprisé au dernier degré[81]. Les plus

sages sont persuadés de sa perte par diverses raisons; cela va au moins

ou au plus de temps. Les tireurs d'horoscopes sont fort de cet avis.»

Chavigny, provoqué par les instances du duc de Saint-Simon, sortit enfin

de cette indifférence philosophique, où il affectait de s'enfermer. Il

écrivit un manifeste, où il résumait avec habileté et vigueur les

principales accusations contre la politique intérieure et extérieure du

cardinal. Destiné à être communiqué a des hommes graves, ce document n'a

nullement le ton grossier des pamphlets connus sous le nom de

_mazarinades_; c'est une véritable accusation politique. Comme on

voulait gagner des hommes sincèrement religieux, qui, sans rien entendre

au gouvernement des États, n'avaient cessé de combattre Richelieu et

Mazarin, Chavigny enveloppa son attaque de formules dévotes. Il y

montrait partout la main de la Providence, châtiant la France, et

faisait de Mazarin un fléau de Dieu. On ne doit pas, d'ailleurs, oublier

que Chavigny affectait une grande dévotion et était lié avec le parti

janséniste. Je citerai quelques passages de ce manifeste, qui me paraît

la plus sérieuse attaque qu'un contemporain ait dirigée contre le

cardinal Mazarin. Il commence ainsi:

«Les maux qui sont à présent dans la France et la ruine épouvantable

dans laquelle ils la vont plonger, selon toutes les apparences, ne me

permettent pas de me taire, et je me sens obligé de rompre le silence

que j'avais résolu de garder toute ma vie, parce qu'il me semble qu'il

serait criminel, et que je trahirais ma patrie, si je ne l'avertissais

du misérable état auquel elle est et si je ne lui découvrais tout ce que

je connais de la grandeur de son mal. Après que la reine eut violé le

serment qu'elle avait fait sur les saints Évangiles, en présence du

parlement, des princes du sang et de tous les grands du royaume,

d'observer exactement la volonté du défunt roi son mari portée par sa

déclaration, et que le parlement même eut autorisé une si manifeste

infidélité, que l'interprétation de quelques hypocrites ne peut jamais

excuser devant Dieu ni devant les hommes qui ont tant soit peu d'honneur

et d'intelligence, Dieu ne fit pas éclater la colère qu'un éclat si

étrange lui devait avoir fait naître. Il réserva la punition qu'il en

devait faire dans le temps, et elle n'interrompit point le cours de sa

miséricorde dont la France ressentait les effets depuis longues années.

Il se servit de M. le Prince, encore jeune et sans expérience, pour

nous faire gagner la bataille de Rocroi, dont on le doit nommer

véritablement le Dieu, parce que, s'il n'eût aveuglé les Espagnols, ils

ne la pouvaient pas vraisemblablement perdre; il nous fit prendre

Thionville presque en même temps, et, jusqu'en 1648, il nous a donné

quantité d'autres avantages, sous la conduite de M. le Prince et de M.

le duc d'Orléans, dont la cause apparemment doit être référée à la piété

du roi Louis XIII, à qui Dieu continuait ses récompenses, ou à quelque

autre cause qu'il ne nous est pas permis de pénétrer.»

Chavigny montre ensuite Mazarin s'emparant de la confiance de la reine,

grâce aux intrigues de l'Anglais Montaigu, qui avait eu jadis le

maniement des affaires du duc de Buckingham près de cette princesse. Il

représente le cardinal comme «un esprit inconstant et variable, timide,

ambitieux, envieux, plein de soupçons et de défiances, sans ordre et

sans règle jusque dans sa maison, voulant faire le métier de tout le

monde, ne s'appliquant dans le sien qu'aux choses qu'il ne devrait pas

faire, sans secret, sans aucune fermeté ni fidélité pour ses amis, sans

foi et sans parole, avare, pipeur dans le jeu, fripon jusque dans les

moindres choses.» Après cette sortie violente, il rappelle toutes les

fautes du cardinal: le gouvernement du Languedoc et de la citadelle de

Montpellier donnés au duc d'Orléans, ceux de Champagne et de Stenay au

prince de Condé; sa conduite avec l'abbé de La Rivière, qu'il a comblé

d'argent et de biens d'église; son manque de prévoyance et d'habileté à

l'époque de l'élection du pape Innocent X; ses fautes dans l'expédition

d'Italie et pendant le siège d'Orbitello; enfin la mauvaise direction

donnée aux négociations pour la paix de Westphalie. Chavigny, qui

connaissait à fond la politique extérieure et l'avait dirigée sous le

cardinal de Richelieu, insistait particulièrement sur ce point:

«Je ne veux pas examiner, disait-il, si le cardinal Mazarin a voulu

faire la paix ou non; la discussion en serait trop longue. Je dirai

seulement que, s'il n'a jamais eu dessein de la faire, il a été très-mal

habile de ne pas connaître qu'elle seule pouvait affermir son

établissement dans l'État et le rendre nécessaire et considérable à tous

ceux à qui il était obligé de faire la cour pendant la guerre. S'il

avait résolu de la faire, faut-il avouer que c'est le plus présomptueux

et le plus incapable de tous les hommes par les voies dont il s'est

servi? Le sieur d'Avaux avait été destiné, dès le temps du défunt roi,

pour cette négociation, et il avait si bien réussi dans toutes les

précédentes dont il avait été chargé, qu'il n'osa pas lui ôter celle-ci

d'entre les mains; mais le cardinal Mazarin, craignant qu'il n'augmentât

la gloire qu'il avait déjà acquise dans ses emplois par celle que lui

donnerait la conclusion d'un traité si important, et sa jalousie et sa

faiblesse lui persuadant que cela irait à la diminution de celle qu'il

voulait prendre, il fit incontinent nommer le sieur Servien pour lui

être adjoint en cette ambassade. Ce n'est pas qu'il ne le connût pour un

esprit assez incompatible (insociable) et naturellement infidèle; qu'il

ne sût qu'étant procureur général dans le parlement de Dauphiné, ses

débauches avaient contraint le duc de Lesdiguières de lui donner des

coups de bâton et que lui-même n'eût contribué à le faire chasser de la

cour au temps du défunt roi; mais il lui fallait un semblable sujet pour

être un exécuteur aveugle de ses ordres, et il avait besoin d'un oncle

du sieur Lyonne[82] pour mettre en usage toute la mauvaise politique que

son petit sens lui suggérait[83]. Le sieur Servien n'avait garde de

manquer à se brouiller d'abord avec le sieur d'Avaux. Il savait trop

bien que c'était le premier pas qu'il devait faire pour plaire au

cardinal, et que c'était le véritable moyen pour être son confident dans

cette négociation. Cette division a fait assez d'éclat pour n'être

ignorée de personne, et les suites en ont été assez funestes pour être à

jamais conservées dans la mémoire des Français[84], qui ne sont que trop

éclaircis qu'elle a été le principal obstacle à la conclusion de la paix

générale qui était en nos mains.

«Le cardinal favorisait secrètement le sieur Servien, quoiqu'il affectât

souvent de paraître juge équitable entre lui et le sieur d'Avaux. Il

faisait tenir des conseils en sa présence pour juger leurs différends,

et le sieur Lyonne, qui recevait toutes les dépêches de Munster,

ajustait si bien toutes les écritures, que le sieur d'Avaux y avait

toujours du désavantage. Le but du cardinal était de le faire revenir,

parce qu'il ne voulait pas qu'il eût part au traité de la paix. Mais son

irrésolution naturelle, le respect qu'il portait au président de

Mesmes[85], et le peu d'apparence qu'il y avait de donner un si rude et

si infâme châtiment à un homme à qui on ne pouvait reprocher d'autre

faute que de n'être pas d'accord avec le sieur Servien, qui voulait en

toute manière être brouillé avec lui, lui faisait toujours différer

l'exécution de ce dessein.

«Cependant personne ne peut ignorer que, pendant le séjour que le sieur

d'Avaux a fait à Munster, le cardinal n'ait pu faire la paix également

glorieuse et avantageuse à cet État; qu'il ne se soit vanté plusieurs

fois publiquement qu'il en était le maître; qu'il ne l'ait promise,

tantôt dans un mois, tantôt dans six semaines, et qu'il n'ait dit qu'il

voulait que la reine lui fit couper le cou, s'il ne la lui faisait avoir

quand elle voudrait. Ce discours seul est capable de le faire passer

pour le plus vain et le moins judicieux de tous les hommes; car il ne

lui pouvait produire aucun avantage en faisant la paix, et, ne la

faisant pas, il le mettait infailliblement dans le décri où nous l'avons

vu depuis et le chargeait d'un crime dont il ne peut éviter la punition

que pour un temps, et qui lui est sans doute réservée quand il cessera

d'être l'instrument de la justice de Dieu contre ceux qu'il veut

châtier.»

Rendre Mazarin seul responsable de la continuation de la guerre, c'était

faire retomber sur lui tout l'odieux des calamités auxquelles la France

était eu proie, de l'aggravation des impôts et des troubles qui en

étaient résultés. Insistant sur ce grief, Chavigny citait des

particularités que sa position lui avait fait connaître et qu'il

tournait contre Mazarin. Puis il rappelait la conduite du cardinal à

l'égard du prince de Condé et son désir de le faire périr dans la guerre

de Catalogne: «Le siège de Lerida ayant été levé, le cardinal Mazarin

embarqua M. le Prince en Catalogne pour attaquer de nouveau cette place.

Ce fut alors que, dans les conversations secrètes qu'il eut avec la

reine, il l'obligea de donner les derniers éloges à son adresse, en lui

faisant connaître qu'il avait fait tomber M. le Prince dans le piège;

que, s'il prenait Lerida, le roi en tirerait beaucoup d'avantages, cette

ville, qui donne l'entrée libre dans l'Aragon, lui devant

infailliblement demeurer entre les mains, comme tout le reste des autres

que l'article des conquêtes lui donnait; s'il la manquait, il y perdrait

ou sa réputation, ou plus apparemment la vie qu'une telle disgrâce lui

ferait mépriser par désespoir. Ce qui ne serait pas moins utile à

l'État, non-seulement que la possession de Lerida, mais que la paix

présente même, quelque avantageuse qu'elle pût être, parce que les

Espagnols, perdant par la mort de ce prince toutes leurs espérances de

voir des brouilleries dans l'État, ne pourraient s'empêcher de nous

offrir ensuite les conditions que nous voudrions.»

De pareilles attaques étaient bien propres à exaspérer le prince de

Condé, qui n'était d'ailleurs que trop disposé à s'unir aux ennemis du

ministre. Il se rapprocha de Beaufort, du coadjuteur Paul de Condi et

de la vieille Fronde pour renverser cet Italien, dont on dévoilait

hautement les fautes et les turpitudes, et dont un homme d'État tel que

Chavigny signalait l'incapacité. Livré à la raillerie du peuple par des

pamphlets chaque jour plus violents, au mépris des hommes sérieux par un

ancien ministre élève de Richelieu, à la haine de tous par le cri

public, Mazarin semblait perdu. C'est surtout dans une pareille crise

qu'il faut admirer la prodigieuse habileté de ce joueur intrépide, qui

ne désespéra jamais des parties les plus compromises. Son premier soin

fut de rompre l'union de Condé et des Frondeurs. Pour y parvenir, il

signa une déclaration par laquelle il s'engageait à prendre l'avis de ce

prince dans toutes les affaires importantes[86]. Il écrivit sur ses

Carnets[87] les phrases suivantes, qui devaient probablement être

développées dans une conversation avec Condé ou avec quelqu'un de ses

amis: «Je tiens pour mes meilleurs amis ceux qui le sont de M. le

Prince. Je me séparerai des miens s'ils lui déplaisent, et je ne songe

qu'à le servir en tout et partout avec une résignation sans exemple, le

tout pour l'assurer qu'il n'a serviteur plus cordial, ferme et sûr que

moi, et afin qu'ayant tout à souhait, il agisse pour relever l'autorité

du roi. Ce qui est fort faisable, s'il s'y veut employer et y travailler

de la bonne sorte conjointement avec moi.»

Tout ce que le prince de Condé réclamait lui fut accordé immédiatement:

le duc de Longueville eut le Pont-de-l'Arche et le prince de Conti la

promesse d'un chapeau de cardinal. Mazarin annonça la résolution

d'enfermer ses nièces dans un couvent[88], afin que le prince de Condé

n'eût plus à se plaindre des projets de mariage entre Laura Mancini et

le duc de MercÅ“ur. Enfin le cardinal, après toutes ces concessions, alla

souper avec le prince de Condé, et là il eut à supporter les railleries

insultantes des _petits-maîtres_, qui formaient le cortége ordinaire de

Condé[89]. Les courtisans, qui avaient compté sur ce prince pour

renverser Mazarin, ne prenaient pas au sérieux cette apparente

réconciliation. On le voit par une lettre de Saint-Simon à Chavigny, en

date du 17 septembre 1649:

«L'accommodement s'est fait hier et a été déclaré aujourd'hui par

l'entremise de M. le duc d'Orléans; le Pont-de-l'Arche est accordé. M.

le Prince en a remercié ce matin la reine et lui a fait de nouvelles

protestations de service et d'obéissance, assurant Sa Majesté qu'il

n'aurait pas été moins ferme et moins fidèle dans son devoir, quand bien

même il n'aurait pas reçu cette grâce de sa bonté. Monsieur ensuite a

commandé à M. le Prince de lui donner à souper, et il a fait entendre

qu'il y mènerait M. le cardinal, et, à l'heure que je tiens la plume,

ils sont à table avec peu d'allégresse. C'est une réconciliation en

apparence, dont beaucoup de gens sont présentement en peine, mais je

vous puis assurer qu'elle n'est point cordiale du côté du faubourg[90];

Mazarin est entamé, et sa ruine est résolue d'une telle façon, qu'il

faudra des miracles pour sa conservation. Ce sera doucement, sans

employer aucun moyen violent. Faites votre compte là-dessus; vous êtes

fort sur le tapis et très-fort dans le cÅ“ur de toute la maison de M. le

Prince; je n'oublierai aucune chose pour vous rendre toute sorte de

services. Vous devez écrire à M. le Prince, sur cette occasion, une

lettre pleine d'affection et d'espérance que ses soins et sa conduite

remettront l'État dans le bonheur. J'offre de rendre votre lettre; si

vous voulez dire davantage dans la mienne, je puis la faire voir. Ma

passion pour votre service est sans réserve; ordonnez franchement. Le

raccommodement fera quelques dupes.»

La dupe dans cette affaire, ce fut le duc de Saint-Simon, tout habile

qu'il se piquait d'être. Mazarin, en s'humiliant devant Condé et en

achetant si cher son pardon, n'avait qu'un but: semer des défiances

entre les deux Frondes, prouver aux princes de la maison de Vendôme, au

coadjuteur, à madame de Chevreuse, qu'ils ne pouvaient compter sur

Condé; isoler ainsi peu à peu le prince et ensuite frapper cet ennemi

désarmé. Il marcha à son but par les voies souterraines, qu'il

préférait, mais il y marcha sûrement et résolument. D'ailleurs Condé lui

fournissait des armes par ses imprudences. Il ne faut pas oublier qu'à

cette époque le prince, naturellement hautain et ambitieux, était dans

toute l'ivresse de sa fortune. Vainqueur à Rocroi, à Fribourg, à

Nordlingen et à Lens, il venait encore de triompher de la Fronde

parlementaire et de ramener le roi dans Paris. Bien loin de se faire

pardonner sa gloire en la couvrant de modération, il affectait pour ses

adversaires le plus insolent dédain. Ses airs méprisants, son ton

arrogant, lui avaient fait de nombreux ennemis. Les _petits-maîtres_,

qui l'entouraient, les Bouteville, les Chabot, les Jarzé, imitaient et

exagéraient sa hauteur dédaigneuse et traitaient avec mépris les gens de

robe et de plume qui avaient soutenu la première Fronde. Les

parlementaires s'en irritèrent, et les grands eux-mêmes ne supportèrent

pas longtemps une pareille arrogance. La vieille haine des maisons de

Lorraine et de Condé se réveilla et fut soigneusement fomentée. Comme au

temps de la cabale des Importants, madame de Longueville, réconciliée

avec son frère le prince de Condé, eut pour ennemis madame de Chevreuse,

les princes lorrains et la maison de Vendôme.

Mazarin sut habilement profiter de ces divisions qu'il avait semées. Ses

Carnets attestent qu'il se rapprocha de la maison de Vendôme et finit

par s'unir étroitement avec elle. On y lit[91]: «M. de Vendôme, après

m'avoir parlé de ses affaires ce matin, m'a dit que jamais les choses

n'avaient été en meilleure disposition pour retirer M. de Beaufort et le

donner à la reine entièrement; que le président de Bellièvre et le

coadjuteur y étaient tout à fait résolus en haine de madame de

Montbazon, qui voulait mettre tout en confusion pour ses intérêts

particuliers.» A partir de ce moment, les relations entre Mazarin et la

vieille Fronde devinrent chaque jour plus étroites. L'abbé Ondedei, un

des parents et des confidents intimes du cardinal, eut des entrevues

avec le marquis de La Boulaye, qui avait été un des plus ardents

Frondeurs. Madame de Chevreuse et le duc de Beaufort promirent à Mazarin

de le soutenir dans sa lutte contre Condé. Beaufort montrait autant de

zèle pour son nouvel allié qu'il en avait déployé antérieurement dans

l'intérêt de la Fronde. «La moindre chose qu'il promet dans cette

liaison d'amitié, écrivait Mazarin[92], c'est de calmer le royaume et de

mettre aux pieds de la reine les parlements et les peuples, et de faire

avoir autant d'amour pour moi qu'on a de haine.»

Cependant, au milieu des succès de sa politique tortueuse, Mazarin

redoutait toujours Chavigny. Il suivait avec inquiétude les menées de ce

rival dangereux, qui s'était rendu en Brie et de là avait de fréquentes

entrevues avec les Frondeurs, tels que Fontrailles et le président

Viole. «On m'assure, écrit Mazarin sur ses Carnets[93], que M. de

Chavigny a été deux heures à Paris et qu'il a vu M. le Prince.» Et un

peu plus loin[94]: «Chavigny reçoit le monde avec grande parade et a vu

M. le Prince.» Mazarin craignait que ce conseiller, plus habile que les

_petits-maîtres_, n'arrêtât le prince sur la pente fatale où son orgueil

l'entraînait et ne renouât les relations entre la Fronde parlementaire

et le parti des princes; enfin, comme il l'écrivait sur ses

Carnets[95]: «ne fit mille choses préjudiciables au service du roi et au

mien.» Malheureusement pour le prince de Condé, il cédait à des conseils

moins prudents que ceux de Chavigny et séparait de plus en plus sa cause

de celle des Frondeurs. Saint-Simon, écho du parti des _petits-maîtres_,

affectait aussi de dédaigner la vieille Fronde. Il écrivait à Chavigny,

le 27 novembre: «On vous conseille de fréquenter le moins que vous le

pourrez le pape des Frondeurs[96] et les autres de cette nature.»

En même temps que Condé rompait avec Beaufort et avec le coadjuteur, il

poussait aux dernières extrémités Anne d'Autriche et Mazarin par de

nouvelles insolences. Il se rendit coupable de l'insulte la plus grave

envers une femme et une reine; il prétendit lui imposer un amant, et

choisit pour ce rôle un des _petits-maîtres_, le marquis de Jarzé[97].

Cet outrage porta le désespoir dans l'âme d'Anne d'Autriche[98], et

Mazarin se hâta de prendre les dernières mesures avec les chefs de la

Fronde pour frapper un coup décisif; il gagna Retz par la promesse du

chapeau de cardinal, Vendôme et Beaufort par celle de l'amirauté. Madame

de Chevreuse lui répondit du faible Gaston d'Orléans.

Si l'on en croit les Carnets de Mazarin[99], il était temps que ce

ministre en finît avec Condé. Les gentilshommes dévoués à ce prince se

réunissaient en foule à Paris, et tout annonçait une lutte formidable.

Mazarin prévint le coup: le 18 janvier 1650, il fit arrêter au Louvre le

prince de Condé, son frère le prince de Conti et son beau-frère le duc

de Longueville. Cet acte de vigueur dispersa la faction des princes;

leurs partisans les plus dévoués se retirèrent dans les provinces et y

renouvelèrent la guerre civile. Quant à Chavigny, gardant toujours son

rôle de philosophe, il se retira dans ses terres et attendit que la

délivrance des princes (1651) lui fournît une occasion de renouer ses

intrigues. Le duc de Saint-Simon, qui voyait toutes ses prévisions

démenties, se hâta de regagner son gouvernement de Blaye et écrivit à

Mazarin pour lui offrir son épée. Le ministre ne fut pas dupe de ces

démonstrations tardives, et l'on voit assez par la lettre qu'il répondit

au duc de Saint-Simon, le 26 février 1650, que la fuite précipitée de ce

personnage avait inspiré au ministre de justes soupçons. «Vous pouviez,

lui écrivait Mazarin, changer la forme de ce départ et particulièrement

dans la conjoncture présente, où il a donné matière au peuple de faire

diverses spéculations et de craindre de mauvaises suites de la sortie de

la cour d'une personne de votre qualité, sans avoir pris congé de Leurs

Majestés.» Telle fut l'issue de l'intrigue ourdie en 1649 par

Saint-Simon et Chavigny. Le premier s'était promptement rallié, comme on

vient de le voir, au parti le plus fort[100]. Le second ne tarda pas à

reparaître sur la scène, où nous le retrouvons dirigeant la politique du

parti des princes et considéré avec raison comme l'âme de leurs

conseils.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 83 / 211 题