Retour de Chavigny à Paris en 1651; il entre dans le ministère
formé en avril 1654 et est attaqué par le cardinal de Retz.--Courte
durée de ce ministère.--Chavigny entame des négociations avec
Mazarin (janvier 1652) par l'intermédiaire de Fabert et de l'abbé
Fouquet.--Arrivée des troupes espagnoles à Paris (5 mars
1652).--Fêtes et émeutes.--Prise d'Angers par l'armée royale (7
mars).--Violences du parti des princes dans Paris.--Émeute du 25
mars.--Inquiétude de Mazarin.--L'abbé Fouquet fait afficher des
placards contre Condé.--Arrivée de Condé à l'armée (1er
avril).--Combat de Bléneau (6 avril).--Condé vient à Paris (11
avril).--Il se rend au parlement (12 avril).--Paroles que lui
adresse le président Le Bailleul.--Le procureur général Fouquet
attaque le manifeste du prince de Condé (17 avril).--Les princes
sont mal accueillis à la chambre des comptes et à la cour des aides
(22 et 23 avril).--Dispositions peu favorables de l'Hôtel de
Ville.--Arrestation de l'abbé Fouquet (24 avril).--Les campagnes
sont désolées par les troupes des deux partis.--Destruction des
bureaux d'entrée.--Plaintes du prévôt des marchands adressées au
parlement (26 avril).--Les princes forcés de négocier avec la cour
(28 avril).--État misérable de Paris.--On engage le peuple à
secouer le joug des princes.
Ce fut après le premier exil de Mazarin, en 1651, que Chavigny fut
rappelé de Touraine à Paris. Il entra dans le ministère réorganisé sous
l'influence du prince de Condé, au mois d'avril 1651, et y fut considéré
comme le principal défenseur de ses intérêts dans le conseil[101]. Le
coadjuteur, qui aurait voulu y faire prédominer le parti du duc
d'Orléans, dont il était alors le conseiller intime, attaqua Chavigny
dans un pamphlet intitulé: _Les Contre-temps du sieur de Chavigny,
premier ministre de M. le Prince_[102]. «Il fallait, disait Retz, que
Chavigny quittât la solitude pour aller porter le flambeau de la
division dans la maison royale, pour servir d'un nouveau prétexte et
d'une nouvelle cause à la division de la reine et de S.A.R., et pour
conférer tous les jours sur ce sujet avec toutes les créatures du
cardinal Mazarin. Quel contre-temps à un homme établi de se venir jeter
dans la tempête, sur une mer pleine de périls et d'écueils, agitée
encore par les vents et par les orages, et dont les mouvements
incertains ne pouvaient qu'être évités par un esprit tant soit peu
judicieux; d'avoir prétendu de se vouloir rendre maître, dans un temps
où il n'y avait personne au monde qui pût pénétrer où elle devait
tomber; d'avoir espéré la confiance au moment que l'on ne pouvait
judicieusement fixer aucun dessein pour les choses même les plus
faciles; d'avoir cru que le cardinal la lui confiait de bonne foi dans
un État où ses amis les plus assurés lui étaient suspects; de s'être
imaginé de pouvoir perdre Monsieur et tous ses serviteurs par la liaison
de la reine et de M. le Prince, qu'un homme sage eût bien connu ne
pouvoir être de durée de la manière qu'elle s'était faite! Il ne faut
que jeter les yeux sur cette conduite pour la considérer avec pitié.»
Le coadjuteur donne lui-même un démenti à son prétendu mépris pour
Chavigny, par l'âpreté avec laquelle il poursuit ce rival redoutable. Il
avait raison, cependant, lorsqu'il déclarait que l'alliance de la reine
et de Condé ne serait pas longue, et qu'avec elle tomberait le ministère
de Chavigny. Il ne dura que quelques mois. Lorsque le prince de Condé
s'éloigna de Paris pour aller en Guienne allumer la guerre civile
(septembre 1651), Chavigny se retira dans ses terres; mais il n'y resta
pas longtemps en repos. Dès le mois de janvier 1652, il fit faire des
ouvertures à Mazarin par l'intermédiaire de l'abbé Fouquet; en même
temps il se servait de Fabert, gouverneur de Sedan, pour correspondre
avec le cardinal. Il lui promettait l'appui du prince de Condé, et même
celui du duc d'Orléans, sur lequel il se flattait d'exercer une grande
influence. Mazarin, qui connaissait à fond Chavigny, ne lui témoigna
qu'une médiocre confiance: «Je vous ai déjà mandé, répondait-il à l'abbé
Fouquet le 31 janvier 1652, que je n'avais d'animosité contre personne.
Si M. de Chavigny fait connaître évidemment qu'il veut se mettre dans le
bon chemin, et que pour cet effet il porte S.A.R. (Gaston d'Orléans) à
prendre les résolutions qu'elle doit pour le service du roi et pour le
bien de l'État, il se peut assurer qu'il n'aura pas sujet de se plaindre
de moi; mais il faut des effets et non pas des paroles.»
Chavigny s'en tint aux paroles, et le cardinal Mazarin, tout en
négociant avec lui, démêlait parfaitement le but de cet ambitieux. Il
écrivait un peu plus tard à l'abbé Fouquet: «Il me semble que M. de
Chavigny est le grand conseiller de Son Altesse Royale, à qui
assurément il fait croire qu'il sera en mauvais état s'il ne se déclare
et ne fait des démonstrations éclatantes et positives pour M. le Prince,
parce que autrement ledit prince, étant maître de l'armée, et voyant
qu'il ne peut se prévaloir de l'assistance et de l'amitié de Son Altesse
Royale, s'accommodera avantageusement avec la cour. Il ne faut pas
douter que cette appréhension ne soit capable de porter Son Altesse
Royale à tout ce qu'on lui conseillera à l'avantage de M. le Prince,
nonobstant la jalousie et même l'aversion qu'il a contre lui.» Et plus
loin: «M. de Chavigny, avec ses adhérents, gagne pays furieusement, et
avec l'assistance de M. le Prince il viendra à bout de tout: ce qui ne
peut être que très-préjudiciable à Leurs Majestés, à M. le cardinal de
Retz et à moi. Car je ne m'arrête nullement à tous les bruits que l'on
fait courir, avec tant d'artifice, que M. le cardinal de Retz est
d'accord avec M. de Chavigny, et qu'il s'est accommodé par son moyen
avec M. le Prince, sachant fort bien qu'il est incapable par mille
raisons d'une chose de cette nature.»
Le parti des princes devenait, en effet, chaque jour plus menaçant.
Pendant que le cardinal de Retz, qui avait enfin la pourpre romaine,
s'enfermait dans sa cathédrale et affectait de se retirer du monde, on
voyait arriver à Paris des troupes recrutées dans les Pays-Bas espagnols
et conduites par le duc de Nemours et par le baron de Clinchamp[103]. Ce
fut le 5 mars 1652 que le duc de Nemours entra dans Paris. Une lettre
datée de ce jour en avertissait Mazarin. «M. de Nemours, lui
écrivait-on, est arrivé ici cette après-dînée, accompagné de quatre
cents chevaux, y compris ce que l'on avait envoyé au-devant de lui; il a
traversé toute la ville en cet équipage, et est allé descendre au palais
d'Orléans (au Luxembourg).»
L'arrivée de ces renforts exalta les espérances des Frondeurs. Suivant
l'usage du temps, on mêla les fêtes et la danse à l'appareil militaire.
«En considération de M. de Clinchamp et de tous ses officiers, dit
mademoiselle de Montpensier dans ses Mémoires[104], Monsieur voulut que
l'on fît une grande assemblée chez moi, le jour de la mi-carême, à quoi
j'obéis volontiers. Il y eut un ballet assez joli: ce que M. de
Clinchamp admira moins que la beauté des dames de France, aussi bien que
tous les colonels. Car pour lui, quoiqu'il servît le roi d'Espagne, il
était Français, de la frontière de Lorraine. Il avait été, de jeunesse,
nourri en cette cour, et M. de Lorraine l'avait engagé au service des
Espagnols. Il me vint voir souvent, et me témoignait qu'il n'eût rien
souhaité avec plus de passion que de me voir maîtresse des Pays-Bas. Je
tournais ce discours en raillerie, ne le connaissant pas assez pour
pouvoir prendre cela autrement, comme j'ai fait depuis. Avant qu'il
partit d'ici, M. de Nemours et lui me prièrent qu'ils pussent voir
encore danser chez moi une fois avant de partir. Je lui donnai encore
un bal, mais il fut plus petit que l'autre.» Au milieu de ces fêtes et
de la joie que l'arrivée de ces auxiliaires causait aux Frondeurs, ils
apprirent avec effroi que l'armée royale venait de s'emparer d'Angers (7
mars) et poursuivait ses succès aux bords de la Loire. «L'on est, depuis
cette nouvelle, fort étonné au Luxembourg, écrivait à Mazarin un de ses
partisans. L'on y a fait monter les deux canons tirés de la Bastille, et
on dit aux spectateurs que c'est contre les _Mazarins_. L'on croit
qu'ils y demeureront pour la garde du Luxembourg. Quelques capitaines de
la ville, sur un avis supposé qu'on voulait enlever Son Altesse Royale,
ont été s'offrir avec leurs compagnies. Les bien intentionnés s'étonnent
de la conduite du chancelier[105], qui s'est venu fourrer à Paris pour
donner des conseils, avec Chavigny et Tubeuf[106], à M. le duc d'Orléans
contre le service du roi, et que les trois qui ont le plus vécu des
bienfaits du roi soient aujourd'hui ses plus grands ennemis. Le passage
des Espagnols nous le confirme à l'égard du premier. Plusieurs ont
trouvé à redire que l'on n'ait pas pourvu à ce passage de la Seine par
les Espagnols, et que les gouverneurs de Champagne et de Picardie
n'aient pas fait plus de diligence pour s'y opposer. Mais on excuse M.
d'Elbeuf, qui est assez occupé à faire danser des ballets et à se
poudrer. A Paris, les affaires sont en tel état, qu'on n'oserait y crier
la lettre du roi à M. le maréchal de l'Hôpital[107], d'autant que les
Frondeurs tiennent la prise d'Angers pour fausse, quoiqu'elle soit
très-assurée. Un colporteur a même, ce matin, été maltraité pour cela.
Il y a aussi quelques jours qu'un Suisse, qui parut tant à la cavalcade
de la majorité, pensa être très-maltraité pour avoir blâmé un colporteur
qui criait je ne sais quel pamphlet contre Son Éminence.»
Ainsi Paris commençait à être le théâtre de violences par lesquelles les
Frondeurs espéraient effrayer les partisans de Mazarin, entraîner les
indécis et triompher enfin du cardinal. Cependant l'irrésolution de
Gaston les inquiétait. «L'on voit l'esprit de M. le duc d'Orléans plus
embarrassé que jamais, écrivait un des agents de Mazarin. Chavigny et
Croissy[108] disent bien que Son Altesse Royale ne fait pas tout ce
qu'elle peut, parce qu'elle n'agit pas selon leurs sentiments. Ces
messieurs-là ne manquent pas d'animer l'esprit de M. le Prince. Toute
leur visée est maintenant de le rendre maître de toutes les troupes: ils
disposent tout pour cela. Son Altesse Royale en a très-grande défiance.»
La duchesse de Chevreuse, fidèle à la cause royale, contribuait à rendre
plus indécis le duc d'Orléans. Chavigny, désespérant enfin d'entraîner
Gaston, appela à Paris le prince de Condé, qui était encore en Guienne,
et, en attendant que le prince put arriver, il ne cessait d'exciter la
populace contre les _Mazarins_. A la fin de mars et au commencement
d'avril, il se forma sur le pont Neuf des rassemblements de Frondeurs,
qui se livrèrent à d'odieux excès[109]. Ils arrêtaient les carrosses,
faisaient descendre les personnes qui s'y trouvaient, hommes ou femmes,
et les forçaient de crier: _Vive le roi! point de Mazarin!_ maltraitant
ceux qui refusaient, et menaçant de les jeter à la Seine. Quelquefois
même la populace, à laquelle se joignaient des voleurs et des misérables
de la pire espèce, pillait et brisait les carrosses. La maréchale
d'Ornano, tante et mère adoptive de madame de Rieux-Elbeuf, fut forcée
de s'enfuir à pied avec ses gens. Madame Paget, femme d'un maître des
requêtes, crut se soustraire aux mauvais traitements en disant qu'elle
était femme d'un conseiller du parlement. «Tant mieux! s'écrièrent
quelques-uns des séditieux; ils sont cause de notre misère. Il faut tous
les jeter à la Seine.» Madame Paget ne s'échappa qu'avec peine de leurs
mains. Il en fut de même de madame La Grange-Le-Roy et de sa nièce, la
jeune et belle madame de Montchal. Elles eurent à subir les insultes et
même les coups de la populace.
Pendant près de trois heures, le pont Neuf fut le théâtre de scènes de
cette nature (2 avril). Vers cinq heures, le bruit se répandit dans
cette foule qu'un des leurs avait été blessé par les gens de l'hôtel de
Nevers[110] et y était enfermé. Aussitôt la multitude se précipita vers
l'hôtel, criant qu'il fallait tout piller et brûler. Ils commencèrent à
attaquer les portes et les murailles à coups de hache et de marteau, et
ils les auraient brisées sans l'arrivée d'une vingtaine de gardes du duc
d'Orléans, qui vinrent au secours de madame Duplessis-Guénégaud et la
délivrèrent. Ces scènes de violence se renouvelaient chaque jour. Le
lendemain 5 avril, de nouveaux attroupements se formèrent sur le pont
Neuf. Le carrosse de mademoiselle de Guise fut arrêté près de la
Samaritaine. Elle se tira de ce danger grâce à la prudence de son écuyer
La Chapelle, et vint au Luxembourg, où elle parla en princesse outragée
au duc et à la duchesse d'Orléans. On envoya quelques compagnies de
milices bourgeoises pour dissiper la foule, mais elles ne parvinrent pas
à rétablir l'ordre. Les orfèvres et autres marchands qui habitaient en
grand nombre dans le quartier du Palais de Justice fermèrent leurs
maisons, et pendant près de trois mois tout commerce resta suspendu.
Ces excès servaient la cause du roi et dégoûtaient la bourgeoisie de la
Fronde. Mazarin recommandait à l'abbé Fouquet de profiter de ces
dispositions. «Il serait bon, lui écrivait-il, de faire afficher des
placards contre M. le Prince, qui disent particulièrement qu'il veut
empêcher le retour du roi à Paris, et jeter, par ce moyen, les habitants
dans une dernière ruine. S'il est nécessaire de distribuer quelque
argent, je vous prie de le faire, et on le rendra ponctuellement.»
L'abbé Fouquet s'acquitta de cette tâche avec le zèle et l'ardeur qu'il
portait dans toutes les affaires. Un placard qu'il fit afficher, et
dont une partie seulement nous a été conservée[111], montrait l'armée
des princes affamant Paris, appelant les Espagnols, et livrant les
campagnes à une soldatesque effrénée. L'abbé Fouquet représentait Condé
faisant de la Guienne le théâtre de la guerre, la plongeant dans la plus
profonde misère, puis l'abandonnant, lorsque les barricades élevées à
Agen lui ont prouvé que les Gascons ne veulent pas se soumettre à son
joug. «Il est venu alors comme un désespéré vers Paris, ajoutait le
placard, pour tâcher d'y exciter la même révolte, le désordre et la
division du royaume étant le fondement unique de sa puissance.»
A l'époque où l'abbé Fouquet s'efforçait ainsi de soulever les passions
populaires contre Condé, ce prince avait déjà quitté la Guienne, et, par
une marche rapide et hardie à travers des provinces qu'occupaient les
troupes royales, il était venu se mettre à la tête de l'armée des
Frondeurs[112]. Il annonça sa présence par un de ces succès éclatants
qui le rendaient si populaire: le maréchal d'Hocquincourt avait dispersé
ses quartiers. Condé les enleva à Bléneau (1er avril) et tailla en
pièces une partie de l'armée royale. Sans l'habileté de Turenne, la
cour, qui était à Gien, serait tombée entre les mains de Condé. Après ce
combat, qui fut plus brillant que décisif, Condé se rendit à Paris, où
il espérait remporter des avantages aussi rapides et briser toutes les
résistances. Il y fit son entrée le 11 avril, et ne tarda pas à
reconnaître que la situation était difficile. Le duc d'Orléans, qui
l'accueillit en apparence avec empressement, était désolé de se voir
éclipsé par un rival aussi supérieur. Le coadjuteur, toujours hostile à
Condé, excitait la jalousie de Gaston. Le parlement était divisé. Les
rentiers et la bonne bourgeoisie gémissaient des violences du parti des
princes. Condé n'avait entièrement à sa disposition que la populace:
l'éclat de son nom, l'argent qu'il distribuait, ses défauts mêmes,
avaient séduit les classes inférieures. La figure de Condé, telle que la
retrace un contemporain, devait frapper vivement les imaginations déjà
éblouies de sa gloire: «M. le Prince, dit Bussy-Rabutin, avait les yeux
vifs, le nez aquilin et serré, les joues creuses et décharnées, la forme
du visage longue, la physionomie d'un aigle.» Des soldats déguisés se
mêlaient au peuple, entretenaient son enthousiasme pour le héros de la
France, et l'excitaient à des actes de fureur et au massacre des
_Mazarins_. Pendant plusieurs mois (avril-juillet 1652), Paris fut
dominé par cette dangereuse faction. Il n'y eut plus de sécurité pour
les suspects; mais les excès mêmes de la nouvelle Fronde finirent par la
perdre.
Le prince de Condé ne se porta pas d'abord aux violences que lui
conseillaient son caractère et sa position comme chef de parti. Il
commença par s'adresser au parlement: il s'y rendit avec le duc
d'Orléans (12 avril). Peu s'en fallut que le parlement ne lui fermât ses
portes. Les présidents Le Bailleul, de Novion, de Mesmes et Le Coigneux
s'étaient assemblés avec le procureur général Fouquet, pour aviser aux
moyens de repousser un prince qui avait été reconnu criminel de
lèse-majesté par déclaration royale enregistrée au parlement de
Paris[113]. Ne se trouvant pas assez forts pour frapper ce coup décisif,
ils voulurent du moins lui prouver que sa conduite était sévèrement
blâmée par le parlement. Lorsque le prince eut pris séance avec le duc
d'Orléans, le président Le Bailleul, qui, en l'absence du premier
président Mathieu Molé[114], dirigeait les délibérations, manifesta en
termes énergiques sa désapprobation de la conduite du prince, et dit
qu'il n'eût pas voulu le voir siéger au parlement sous le coup d'une
accusation de lèse-majesté et les mains encore teintes du sang des
troupes royales[115]. Les partisans des princes cherchèrent à étouffer,
par leurs murmures, la voix du président Le Bailleul; mais le blâme n'en
avait pas moins porté coup, et quelques jours après (17 avril) le
procureur général Nicolas Fouquet se sentit assez fort pour venir
attaquer en plein parlement le manifeste publié par le prince. Condé y
avouait qu'il _avait fait des liaisons dedans et dehors le royaume pour
sa conservation_. C'était proclamer hautement son traité avec l'Espagne,
ennemie de la France. Le parlement ne pouvait s'associer à une pareille
déclaration sans approuver l'alliance avec des puissances en lutte
ouverte contre la nation. Il recula devant un acte aussi manifestement
criminel, et le prince fut obligé de consentir à rayer de sa
déclaration les mots incriminés par Fouquet[116].
Cet échec fut suivi de plusieurs autres, qui prouvèrent que le parti des
princes n'avait pas de racines profondes dans les grands corps de
l'État. Le 22 avril, le duc d'Orléans et le prince de Condé se
présentèrent à la chambre des comptes; mais tous les présidents, à
l'exception d'un seul, qui était intendant de la maison du prince de
Condé, se retirèrent, prétendant qu'on ne devait pas accorder aux
princes la place qu'ils voulaient occuper au-dessus d'eux[117]. A la
cour des aides, le premier président Amelot rappela en face au prince de
Condé la déclaration royale qui l'avait flétri comme criminel de
lèse-majesté, et qui avait été enregistrée au parlement. Il lui reprocha
d'avoir récemment combattu l'armée royale et fait battre le tambour dans
Paris pour lever des troupes contre le roi avec les deniers provenant de
l'Espagne[118]. Condé, surpris d'une attaque aussi vive, demanda au
premier président s'il parlait au nom de sa compagnie. Amelot répondit
qu'en la place qu'il occupait il avait le droit de dire son avis, et
n'avait jamais été démenti par la cour des aides. Le prince fut réduit,
pour se justifier, à nier les actes qu'on lui reprochait et qui
n'étaient cependant que trop constatés[119].
A l'Hôtel de Ville, le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris, et
le prévôt des marchands, le conseiller Lefèvre, ne se montrèrent pas
plus favorables à la faction des princes. Nous avons vu que l'abbé
Fouquet avait depuis longtemps gagné ces deux personnages à la cause
royale. Tout ce que les princes purent en obtenir, ainsi que des cours
souveraines[120], fut d'envoyer au roi des députations pour demander
l'éloignement du cardinal Mazarin; mais ces démonstrations, imposées par
l'intrigue et la violence, ne trompaient personne. Les princes voyaient
toute autorité légale leur échapper. En même temps on apprenait que
l'armée royale s'avançait vers Paris. Les partisans de la cour et du
cardinal s'agitaient. L'hôtel de Chevreuse était le centre de
mystérieuses conférences pour ouvrir au roi les portes de sa capitale.
Le marquis de Noirmoutiers, et surtout Laigues, partirent de Paris le 24
avril, chargés des instructions du parti royaliste, et les portèrent à
la cour. De son côté, l'abbé Fouquet se dirigea vers Corbeil, où Mazarin
venait d'arriver; mais il fut arrêté sur le chemin et conduit à l'hôtel
de Condé[121]. On saisit sur lui une lettre en partie chiffrée, qui
donnait avis au roi et au cardinal qu'on leur ouvrirait à une heure
déterminée les portes Saint-Honoré et de la Conférence. La première
s'élevait à l'angle formé maintenant par les rues Saint-Honoré et
Saint-Florentin; la seconde, entre la Seine et l'extrémité du jardin des
Tuileries; elle tirait son nom d'une conférence qu'y avaient tenue les
royalistes et les ligueurs sous le règne de Henri IV. L'abbé Fouquet,
vivement pressé de questions, répondit avec une fermeté qui ne déplut
pas au prince de Condé. On ne put jamais arracher de lui le nom de celui
qui avait écrit cette lettre. Les soupçons se portèrent sur plusieurs
personnes, et principalement sur le procureur général. Enfin, vers le
soir, l'abbé Fouquet fut reconduit chez son frère dans un carrosse de la
maison de Condé. Il resta pendant près d'un mois prisonnier sur
parole[122], sans discontinuer ses relations avec le cardinal Mazarin.
Les princes prirent à la hâte des mesures pour arrêter les troupes
royales qui s'avançaient. Tous les passages qui conduisaient à Paris
furent interceptés, et les ponts de Saint-Maur, de Charenton et de Lagny
coupés[123]. Les campagnes, ravagées par les deux partis, présentaient
l'aspect le plus déplorable. Les paysans effrayés se réfugiaient à
Paris, annonçant que les châteaux étaient brûlés, les champs dévastés,
les troupeaux enlevés. Les bureaux d'octroi furent détruits par cette
foule épouvantée et probablement aussi par les factieux, qui, en toute
révolte, se signalaient d'abord par des violences contre les maltôtiers
ou percepteurs d'impôts. Vainement le prévôt des marchands envoya les
archers de la ville pour contenir la multitude soulevée. Les archers
furent eux-mêmes maltraités par la populace.
Le lendemain (26 avril) le prévôt des marchands porta plainte au
parlement et s'éleva avec force contre la conduite des princes, première
cause de ce désordre. On voulut étouffer sa voix; mais l'avocat général
Talon, s'adressant au duc d'Orléans, lui représenta la nécessité
d'ouvrir les passages pour faciliter l'approvisionnement de Paris. Enfin
les princes furent obligés d'entamer des négociations avec la cour. Le
duc de Rohan, Chavigny et Goulas furent désignés pour aller négocier à
Saint-Germain, et s'y rendirent le 28 avril. En résumé, les embarras et
les difficultés se compliquaient: les principaux corps blâmaient la
conduite de Condé, la famine devenait menaçante, les campagnes étaient
désolées, et, après un éclat formidable et une entrée triomphale, le
prince de Condé se voyait réduit à tout remettre en négociation.
Quant au peuple, il commençait à souffrir des excès auxquels on l'avait
poussé. «Pauvre peuple! lui disait un des écrivains royalistes du
temps[124], pauvre peuple! qui t'exposes journellement à la famine en
faveur d'une ingrate grandeur, dont tu as éprouvé si souvent
l'inconstance ou l'infidélité! use de ta raison ou de ton expérience; ne
crois plus ces supérieurs intéressés ou corrompus qui t'engagent à les
servir pour se dégager de leurs téméraires entreprises. Ne vois-tu pas
bien que le Parlement se dégage le plus adroitement qu'il peut d'une
liaison qu'il avoue avoir mal faite, et que les mieux sensés pratiquent
sourdement leur accommodement pour se libérer de la punition qui pend
sur la tête des malheureux ou des coupables, et dont la faiblesse ou
l'indifférence des princes ne les tirera jamais? Demande la paix pour
jouir ou du fruit de ton travail et de tes peines, ou du bien de tes
pères. Demande le roi pour l'assurance et le sacré gage de cette paix,
la prompte punition des coupables et des interrupteurs de la paix qui ne
veulent que la confusion pour pêcher en eau trouble, et se rendre
importants et redoutables à tes dépens.»
L'auteur évitait adroitement de se déclarer en faveur de Mazarin, dont
le nom seul soulevait la haine populaire; mais il montrait dans
l'ambition et l'avidité des princes la cause principale des troubles et
de la misère publique. «Si le roi ne leur accorde pas ce qu'ils
demandent aux dépens des peuples, et si l'on ne donne pas à M. le Prince
le meilleur revenu du royaume, pour l'indemniser de la dépense qu'il a
faite pour te ruiner, aux dépens de tes rentes et des gages des
officiers[125]; si l'on ne fait pas Marchin[126] maréchal de France, ce
lâche déserteur de la Catalogne; si l'on ne satisfait pas madame de
Montbazon, les chères délices de ce grand génie le duc de Beaufort; si
l'on ne contente pas le marquis de la Boulaye; enfin, si le roi ne
souffre pas le partage de son État pour contenter tous ceux qui se sont
jetés dans leurs intérêts, l'on verra à l'instant des menaces de
l'établissement d'une tyrannie. L'on se vante de faire des assassinats
en pleine rue; l'on promet à la canaille des billets pour piller les
maisons, exposer chacun à ses ennemis particuliers, et ceux qui ont du
bien à l'avarice des filous. Il est temps que tu y donnes ordre et
promptement. Aussi bien la misère de tant de pauvres paysans qui ont
amené leurs bestiaux va te donner la peste, qui n'épargnera ni les
grands ni les petits, et qui aura bientôt rendu Paris désert, et désolé
la face de cette grande ville, le séjour des rois et l'ornement de
l'État.»
Il y a, dans cet écrit, des vérités adroitement et fortement présentées;
l'ambition des princes, la misère du peuple et la nécessité de la paix y
sont bien peintes. Les négociations qui suivirent prouvèrent combien
étaient justes les prévisions de l'auteur; les princes les firent
échouer par leurs prétentions excessives, et il fallut plusieurs mois de
guerres, d'excès et de calamités de toutes sortes pour que le parti de
la paix l'emportât enfin et chassât de Paris le duc d'Orléans et le
prince de Condé, avec leur cortège d'ambitieux et d'intrigants.