RABOISSON. Non; mais je ne veux pas que pareille chose lui arrive.
LA COMTESSE. Vous ne me persuaderez pas qu'elle ait passé un an près de
lui, courant par monts et par vaux, et vivant ensuite sous son toit,
sans que sa vertu ait reçu quelque atteinte.
RABOISSON. Sa tante ne l'a pas quittée.
LA COMTESSE. Excepté pendant les longues heures qu'elle passe à épiler
ses cheveux blancs et à plâtrer sa figure.
RABOISSON. Voyons, n'abusez pas de vos avantages contre les autres
femmes. Vieilles ou jeunes, toutes disparaissent comme de pâles étoiles
dans le rayonnement de votre soleil. Soyez généreuse. Je ne vous dirai
pas de ne pas rendre Saint-Gueltas infidèle à sa jeune compagne. Il
suffit qu'on vous regarde pour être pris ou repris de la belle manière;
mais conduisez-vous comme une grande reine des coeurs que vous êtes.
Protégez la faiblesse et mettez du coton au bout de vos flèches. Si le
comte de Roseray eût voulu avoir l'esprit de mourir à temps, certes vous
étiez la seule femme digne de seconder le futur lieutenant général; mais
il s'obstine à vivre, le fâcheux, et mademoiselle de Sauvières est une
personne si romanesque, pour ne pas dire si niaise dans ses opinions,
que vous saurez diriger le marquis sans qu'elle s'en aperçoive. Elle
déteste les Anglais et n'aime guère les émigrés; vous vaincrez aisément
les préjugés qu'elle pourrait entretenir dans l'esprit de son mari.
LA COMTESSE. Allons, je vois qu'en qualité d'émigré vous-même, vous avez
besoin de moi. Je serai bonne femme, je vous le promets! (Entre
Saint-Gueltas, tenant Louise par la main. Elle est vêtue en mariée.
Roxane les suit.)
SAINT-GUELTAS. Mesdames, permettez-moi de vous présenter celle qui sera
dans un quart d'heure la marquise de la Rochebrûlée. (Il la conduit
d'abord à la comtesse, qui lui tend la main; Louise lui donne la sienne
avec effroi. Saint-Gueltas s'adressant aux hommes qui se rapprochent de
lui.) Messieurs, souffrez que je vous présente à ma fiancée.
LA COMTESSE, à Raboisson pendant que Saint-Gueltas présente à Louise
l'émissaire des princes et ceux des autres invités qu'elle ne connaît
point. Dites-lui de changer de voile, le sien est déchiré. Voyez, à
l'épaule, c'est de mauvais présage en temps de guerre!
RABOISSON. Bah! c'est la fille de chambre en lui mettant les épingles;
mieux vaut qu'elle ne s'en aperçoive pas.
LA COMTESSE. Et puis il y a peut-être du danger à déranger les longs
plis qui cachent sa taille!
RABOISSON. Méchante que vous êtes!
SAINT-GUELTAS. Tout est prêt; rendons-nous à la chapelle. (Il invite
l'émissaire à offrir la main à la mariée et va présenter la sienne à la
comtesse, comme à la personne la plus considérable de la réunion.)
LA COMTESSE, bas. Ah! vous me faites les grands honneurs, infidèle?
C'est pour me consoler!
SAINT-GUELTAS. Consolez-moi, vous, car je suis éperdu d'amour pour vous
depuis ce soir.
LA COMTESSE. Alors, vous ne m'aviez pas encore aimée?
SAINT-GUELTAS. Ma foi, non; je commence!
LA COMTESSE. Ce n'est pas vrai, mais c'est aimable. J'ai à vous parler
après la cérémonie.