TROISIÈME TABLEAU

Au bord de la mer, sur un escalier taillé dans le roc, qui descend en

rampe la falaise à pic jusqu'à une petite construction soudée à son

flanc.

SCÈNE UNIQUE.--LA KORIGANE, TIREFEUILLE, puis la Folle et son Enfant.

TIREFEUILLE, (montrant la construction.) Pas possible de les laisser dans

ce guettoir. La porte ne tient plus; ils s'échapperont encore. Il

faudrait les embarquer tout de suite.

LA KORIGANE. La mer est trop mauvaise ce soir.

TIREFEUILLE. Pourtant, le maître a dit de les conduire cette nuit à

Noirmoutier.

LA KORIGANE. Va prendre ses ordres. Dépêche-toi. (Tirefeuille monte

l'escalier. La Korigane le descend jusqu'au guettoir.) Ce qu'il faudrait

faire, il le désire. S'il ne le veut pas... Pourquoi ne le voudrait-il

pas? Il m'a déjà commandé le mal, et plus j'en faisais, plus il avait

d'estime pour mon courage. Il sera content après. Il est perdu sans

cela. La folle parle plus qu'il ne pense. Voilà les cloches qui

annoncent la fin. Il est marié. Si je ne me dévoue pas pour lui, il est

déshonoré, conspué, abandonné de tout le monde... Allons! que le crime

retombe sur ma vie et le péché sur mon âme! (Elle va ouvrir la cellule.)

Sortez, vous pouvez prendre le frais et vous promener.

LA FOLLE, sortant; l'enfant la suit. Ah! oui! le bal, le bal des

noces!... Je veux aller au bal! C'est moi la mariée!

LA KORIGANE, lui montrant le pied du rocher que longe une étroite bande

de sable. Par là. Descendez!

LA FOLLE, voulant monter l'escalier. Non, par ici!

LA KORIGANE, l'arrêtant. Je vous dis que non. Par ici, les portes sont

fermées. Voilà votre chemin.

LA FOLLE, qui descend. Il y a de l'eau... la marée monte.

LA KORIGANE. Mais non, vous rêvez! elle descend!

LA FOLLE. C'est bien vrai? Je ne sais plus, moi!

LA KORIGANE. Dépêchez-vous, on va danser sans vous.

LA FOLLE. Allons, allons!

LA KORIGANE. Vous oubliez votre fils.

LA FOLLE. Quel fils? Ah! oui! (Elle le tire par le bras; l'enfant a peur

et résiste.)

LA KORIGANE, à l'enfant. Allez donc, ou votre mère va vous laisser tout

seul.

LA FOLLE. Il ne veut pas venir, le méchant! Eh bien, reste, adieu!

L'ENFANT. Maman, maman!

LA FOLLE. Viens, mon amour, je te porterai! (Elle le prend dans ses bras

et disparaît en courant le long de la falaise.)

LA KORIGANE, qui a descendu derrière eux. Comme ça, tout ira bien, sans

que je m'en mêle,--la marée monte!... S'ils ne reviennent pas dans cinq

minutes... Comme le flot va lentement!... non, le voilà qui remplit le

sentier; il me gagne... Je vais remonter les marches en comptant...

Encore une de couverte, une autre... En voilà cinq, en voilà dix; dix

marches, c'est dix pieds.--Ah! qu'est-ce que j'entends? un cri, bien

sûr!--C'est le petit qui dit le seul mot qu'il sache, _maman_! Va,

pauvre malheureux, c'est elle qui te mène, ce n'est pas moi!...

Qu'est-ce que je vois de blanc là-bas? Elle surnage? Non, c'est une

lame... et ce n'est plus rien... Tout est dit, le brouillard et l'eau

ont tout fait; ils ne parleront pas... Je vais remonter auprès de la

mariée... l'arranger pour le bal... Mais qu'est-ce que j'ai, donc? je ne

peux pas marcher. Suis-je bête! j'en ai bien vu d'autres et j'ai bien

fait pire!--Mais, si le maître était fâché, s'il regrettait

l'enfant?--Bah! ce n'est pas son fils!... D'ailleurs, je lui ai pardonné

la mort de Cadio, moi! il faudra bien qu'il me pardonne... Cadio! si sa

pauvre âme voyait ce que je viens de faire!... Ah! j'ai peur! (Elle veut

remonter l'escalier et s'arrête hallucinée.) Il est là, je le vois!

Laisse-moi passer, Cadio! le flot monte toujours... Tu ne veux pas? tu

me parles? qu'est-ce que tu dis?... Je périrai comme j'ai fait périr? Il

me pousse... je tombe! (Elle se cramponne au rocher.) Non, non, c'était

un rêve! ce n'est pas lui, ce n'est rien! Est-ce que je deviens folle

aussi, moi? (Elle remonte l'escalier en courant.)

Cadio · 第 68 / 85 题