Au bord de la mer, sur un escalier taillé dans le roc, qui descend en
rampe la falaise à pic jusqu'à une petite construction soudée à son
flanc.
SCÈNE UNIQUE.--LA KORIGANE, TIREFEUILLE, puis la Folle et son Enfant.
TIREFEUILLE, (montrant la construction.) Pas possible de les laisser dans
ce guettoir. La porte ne tient plus; ils s'échapperont encore. Il
faudrait les embarquer tout de suite.
LA KORIGANE. La mer est trop mauvaise ce soir.
TIREFEUILLE. Pourtant, le maître a dit de les conduire cette nuit à
Noirmoutier.
LA KORIGANE. Va prendre ses ordres. Dépêche-toi. (Tirefeuille monte
l'escalier. La Korigane le descend jusqu'au guettoir.) Ce qu'il faudrait
faire, il le désire. S'il ne le veut pas... Pourquoi ne le voudrait-il
pas? Il m'a déjà commandé le mal, et plus j'en faisais, plus il avait
d'estime pour mon courage. Il sera content après. Il est perdu sans
cela. La folle parle plus qu'il ne pense. Voilà les cloches qui
annoncent la fin. Il est marié. Si je ne me dévoue pas pour lui, il est
déshonoré, conspué, abandonné de tout le monde... Allons! que le crime
retombe sur ma vie et le péché sur mon âme! (Elle va ouvrir la cellule.)
Sortez, vous pouvez prendre le frais et vous promener.
LA FOLLE, sortant; l'enfant la suit. Ah! oui! le bal, le bal des
noces!... Je veux aller au bal! C'est moi la mariée!
LA KORIGANE, lui montrant le pied du rocher que longe une étroite bande
de sable. Par là. Descendez!
LA FOLLE, voulant monter l'escalier. Non, par ici!
LA KORIGANE, l'arrêtant. Je vous dis que non. Par ici, les portes sont
fermées. Voilà votre chemin.
LA FOLLE, qui descend. Il y a de l'eau... la marée monte.
LA KORIGANE. Mais non, vous rêvez! elle descend!
LA FOLLE. C'est bien vrai? Je ne sais plus, moi!
LA KORIGANE. Dépêchez-vous, on va danser sans vous.
LA FOLLE. Allons, allons!
LA KORIGANE. Vous oubliez votre fils.
LA FOLLE. Quel fils? Ah! oui! (Elle le tire par le bras; l'enfant a peur
et résiste.)
LA KORIGANE, à l'enfant. Allez donc, ou votre mère va vous laisser tout
seul.
LA FOLLE. Il ne veut pas venir, le méchant! Eh bien, reste, adieu!
L'ENFANT. Maman, maman!
LA FOLLE. Viens, mon amour, je te porterai! (Elle le prend dans ses bras
et disparaît en courant le long de la falaise.)
LA KORIGANE, qui a descendu derrière eux. Comme ça, tout ira bien, sans
que je m'en mêle,--la marée monte!... S'ils ne reviennent pas dans cinq
minutes... Comme le flot va lentement!... non, le voilà qui remplit le
sentier; il me gagne... Je vais remonter les marches en comptant...
Encore une de couverte, une autre... En voilà cinq, en voilà dix; dix
marches, c'est dix pieds.--Ah! qu'est-ce que j'entends? un cri, bien
sûr!--C'est le petit qui dit le seul mot qu'il sache, _maman_! Va,
pauvre malheureux, c'est elle qui te mène, ce n'est pas moi!...
Qu'est-ce que je vois de blanc là-bas? Elle surnage? Non, c'est une
lame... et ce n'est plus rien... Tout est dit, le brouillard et l'eau
ont tout fait; ils ne parleront pas... Je vais remonter auprès de la
mariée... l'arranger pour le bal... Mais qu'est-ce que j'ai, donc? je ne
peux pas marcher. Suis-je bête! j'en ai bien vu d'autres et j'ai bien
fait pire!--Mais, si le maître était fâché, s'il regrettait
l'enfant?--Bah! ce n'est pas son fils!... D'ailleurs, je lui ai pardonné
la mort de Cadio, moi! il faudra bien qu'il me pardonne... Cadio! si sa
pauvre âme voyait ce que je viens de faire!... Ah! j'ai peur! (Elle veut
remonter l'escalier et s'arrête hallucinée.) Il est là, je le vois!
Laisse-moi passer, Cadio! le flot monte toujours... Tu ne veux pas? tu
me parles? qu'est-ce que tu dis?... Je périrai comme j'ai fait périr? Il
me pousse... je tombe! (Elle se cramponne au rocher.) Non, non, c'était
un rêve! ce n'est pas lui, ce n'est rien! Est-ce que je deviens folle
aussi, moi? (Elle remonte l'escalier en courant.)