DEUXIÈME TABLEAU

Dans le salon rempli de monde, brillant de lumières et orné de fleurs.

SCÈNE UNIQUE.--LA COMTESSE DE ROSERAY, LE BARON DE RABOISSON,

l'Émissaire des Princes, L'ABBÉ SAPIENCE, se tiennent dans la profonde

embrasure d'une croisée pendant que les autres invités causent avec

animation dans le salon et la salle des gardes contiguë.--A la fin,

SAINT-GUELTAS et LOUISE.

LA COMTESSE, (à Raboisson.) Vous avez bien tort de faire ce mariage, mon

cher! un homme marié n'est plus que la moitié d'un chef et le quart d'un

conspirateur.

RABOISSON. Saint-Gueltas vaut dix hommes; qu'il perde les trois quarts

de son énergie, il lui en restera plus qu'à tout autre. D'ailleurs,

est-ce qu'il n'en a pas dépensé avec les belles bien plus qu'il ne s'en

dépense dans le mariage?

LA COMTESSE. Avec les belles, comme vous dites, il n'a eu que du

plaisir, et cela entretient l'énergie. Dans le mariage, il n'y a que des

peines, il est payé pour le savoir!

L'ÉMISSAIRE. Sa première femme était pourtant fort bien née, m'a-t-on

dit?

RABOISSON. Elle était plus âgée que lui et très-faible d'esprit.

LA COMTESSE. Bah! elle n'est pas la seule qui lui ait donné un enfant

idiot! C'est une particularité assez plaisante dans la vie de

Saint-Gueltas: tous ses bâtards sont nés contrefaits, imbéciles ou

affectés d'un vice du sang. On n'a jamais pu en élever un seul.

RABOISSON, d'un air ingénu. A propos d'enfants, monsieur votre fils se

porte bien?

LA COMTESSE, d'un air dégagé. On ne peut mieux. (Bas.) Impertinent, vous

me payerez cela.

L'ÉMISSAIRE. Depuis quand donc le marquis est-il veuf?

RABOISSON. Depuis deux ans.

L'ABBÉ SAPIENCE. Je crois qu'on n'en sait rien.

RABOISSON. Pardon, monsieur l'abbé, personne n'ignore que la marquise

était avec son fils au château de Morande quand les républicains l'ont

surpris et brûlé.

L'ABBÉ. Je sais que la mère et l'enfant ont disparu à ce moment-là; mais

j'imagine que le marquis produira quelque preuve de leur mort?

RABOISSON. Cela regarde le prêtre qui va consacrer le nouveau mariage.

Vous pensez bien qu'il s'est mis en règle.

L'ABBÉ. S'il avait négligé ce soin, il faudrait l'avertir si vous

souhaitez que le mariage soit valide!

LA COMTESSE, bas, à Raboisson. Est-ce qu'il y a quelque doute à cet

égard?

RABOISSON. Aucun que je sache; mais l'abbé est vendu à M. de Charette,

et il a tout fait pour desservir Saint-Gueltas auprès de l'émissaire des

princes. Il faudrait empêcher cela.

LA COMTESSE. Je m'en charge.

RABOISSON. Vos beaux yeux peuvent charmer les serpents comme les lions.

LA COMTESSE. Les beaux yeux d'un évêché seront plus puissants encore.

Mon oncle le cardinal ratifiera mes promesses. Quant au mariage de

Saint-Gueltas, je le blâme absolument; mais, s'il le faut pour qu'on lui

rende justice...

RABOISSON. Il le faut, je vous jure.

Cadio · 第 66 / 85 题