SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, ROXANE.

ROXANE, (troublée.) Quel plaisir de vous revoir, cher baron!

RABOISSON, lui baisant la main. Vous me dites cela d'un air bouleversé;

qu'y a-t-il?

SAINT-GUELTAS. Et Louise, où est-elle? encore à sa toilette?.

ROXANE. Je vais lui dire de se dépêcher. (A Raboisson.) Elle sera

joyeuse de vous serrer la main. (Elle sort.)

RABOISSON. Elle a l'oeil effaré, la belle tante! Serait-elle jalouse du

bonheur de sa nièce?

SAINT-GUELTAS. Non, elle me déteste à présent.

RABOISSON. Mon cher, tu ne me dis pas tout! Tes amours sont traversées

de quelque gros nuage.

SAINT-GUELTAS. Louise est souffrante, capricieuse... Elle me reprochera

toujours de lui avoir caché la mort de son père pour l'amener ici.

RABOISSON. Elle a raison!

SAINT-GUELTAS, avec impatience. Enfin tu exiges ce mariage? c'est ton

idée fixe?

RABOISSON. C'est mon ultimatum. N'as-tu donc pas compris mes lettres de

Londres? Ce n'est pas seulement par un sentiment de délicatesse envers

la famille de Sauvières que j'insiste, il y va de ton avenir.

SAINT-GUELTAS, inquiet. Parle plus bas; elles sont là...

RABOISSON. Parlons bas certes, mais parlons net. L'envoyé de Londres que

je t'amène est un dévot rigide: une fille de grande maison, comme

Louise, séduite et abandonnée, serait entre toi et la faveur des princes

un obstacle invincible.

SAINT-GUELTAS. Ils sont donc gouvernés par des cagots et des vieilles

femmes? Parbleu! il sied bien à l'un, qui n'est pas plus croyant que

nous, à l'autre, qui a vécu autant que nous dans les plaisirs, de faire

à ce point les renchéris! Ils me préfèrent M. de Charette, qui, pour son

compte...

RABOISSON. Laissons Charette en repos, c'est un utile serviteur; mais tu

peux l'emporter sur lui précisément en évitant les scandales qu'on lui

reproche. Tu as ici un ennemi dangereux, l'abbé Sapience, qui approche

sinon la personne des princes, du moins leur entourage. Paralyse ses

mauvais desseins en conduisant mademoiselle de Sauvières à l'autel.

SAINT-GUELTAS. Et tu réponds de mon succès? Je serai le chef suprême et

absolu de l'insurrection?

RABOISSON. Je ne peux répondre de rien, mais j'ai foi au succès.

SAINT-GUELTAS. Allons, c'est décidé! (A la Korigane, qui entre.) Ces

dames sont prêtes?

LA KORIGANE. Oui, maître, les voilà. (Bas.) Moi, j'ai à te parler. Vite!

(Saint-Gueltas sort sur le palier avec la Korigane.)

SAINT-GUELTAS. Qu'est-ce qu'il y a?

LA KORIGANE. Un grand malheur! Retarde ton mariage.

SAINT-GUELTAS. Impossible!

LA KORIGANE. La folle est ici.

SAINT-GUELTAS, se tordant les mains. La folle? elle est vivante? Et

l'enfant?...

LA KORIGANE. L'enfant est avec elle. Un paysan de Marande, qui les avait

cachés, vient de les ramener ici. Tirefeuille les a reçus et enfermés

dans le guettoir; mais...

SAINT-GUELTAS. Est-ce qu'ils parlent? est-ce qu'ils se souviennent?

LA KORIGANE. L'enfant, non; mais la mère se reconnaît. Elle s'échappe,

elle rôde, elle est entrée là tout à l'heure...

SAINT-GUELTAS. Louise l'a vue?

LA KORIGANE. Oui, elle a cru rêver. Elle n'a pas compris...

SAINT-GUELTAS. Je vais aviser, suis-moi!... Ah! c'est trop de malheur

aussi!

Cadio · 第 65 / 85 题