SCÈNE II.--ROXANE, LOUISE.

LOUISE, (à part, désespérée.) Il ment!

ROXANE. Eh bien, tout va pour le mieux, chère enfant, puisque voilà nos

petites querelles finies.

LOUISE. Nos petites querelles! Ah! chère tante, que vous comprenez peu

ce qui se passe entre nous!

ROXANE. Si fait, si fait! je sais tout...

LOUISE, effrayée. Vous savez?...

ROXANE. Je sais que tu es jalouse de notre cousine de Roseray. Bah! il

faut savoir pardonner le passé. C'est une personne qui a fait parler

d'elle, mais c'est une maîtresse femme, qui rend de grands services à

notre cause et qui est l'âme de tous les complots. Il faut lui faire bon

visage et ne pas croire... Bah! Saint-Gueltas est galant, il en conte à

toutes les femmes sans que cela tire à conséquence. Si j'avais voulu me

persuader qu'il voulait m'entraîner à quelque sottise, il n'eût tenu

qu'à moi, car il dit parfois des choses;... mais il faut rire de cela!

Je pense que tu ne seras pas jalouse de moi?

LOUISE, qui l'écoute à peine. Non, ma tante.

ROXANE. Alors, réjouis-toi, et fais-toi belle. Sais-tu que tu es

très-pâle et toute défaite depuis quelques jours? Mets un peu de fard,

crois-moi; c'est très-nécessaire à tout âge.--Je vais sonner ta femme de

chambre.

LOUISE, la retenant. Pas encore! je me sens mal. Laissez-moi respirer,

on étouffe ici! (Elle ouvre la porte vitrée, qui donne sur le balcon.)

ROXANE. Moi, je trouve qu'on y gèle en plein été avec ce vent du nord.

Ah! ton royaume ne sera pas gai, ma pauvre Louise! Ce château est un

navire échoué sur un écueil; c'est pour cela qu'il ne faut pas empêcher

le marquis d'y recevoir joyeuse compagnie. C'est un peu mêlé, j'ai donné

un coup d'oeil au salon tout à l'heure, il y a de tout; mais, en temps

d'insurrection, il faut tolérer bien des choses.--Tu ne m'écoutes pas?

LOUISE. Si fait! vous disiez que l'endroit est triste? Il est effrayant!

ROXANE. Oh! effrayant! ne parle pas de ça! Il y revient certainement!...

Heureusement, ce soir, il y aura du bruit, de la gaieté; mais, la nuit

dernière... Ah! je ne veux pas te le dire, tu prendrais peur aussi.

LOUISE. Peur?--Non, ma tante, je ne crois pas aux revenants, moi!

ROXANE. Tu es bien heureuse de n'en avoir jamais vu! moi... Mais je

ferai aussi bien de garder ça pour moi.

LOUISE. Dites tout ce que vous voudrez. Je n'y crois pas.

ROXANE. Comme tu voudras; mais je ne manque pas de courage et je ne suis

pas visionnaire. J'ai vu l'autre nuit la femme blanche, passer sur ce

balcon au clair de la lune. Elle était horrible, décharnée, des yeux

égarés, des cheveux gris flottant au vent, et elle riait;... c'était

affreux! un vrai cri de mouette dans la tempête! Un petit démon à tête

de singe marchait derrière elle, tenant sa robe déguenillée... Mais tu

ne vois pas ces choses-là, toi... Quand on rêve d'amour et de bonheur...

Où vas-tu?

LOUISE, qui se dirige vers sa chambre. Je vais m'habiller, il est temps.

ROXANE. Sonne donc la Korigane! il n'y a pas de lumière, et on ne voit

pas ce qu'on fait.

LOUISE. Elle est là, je l'entends. (Elle ouvre la porte, fait un pas

dans l'autre chambre, qui est éclairée, revient on jetant un cri

d'épouvante, et reste immobile sur le seuil.)

ROXANE. Qu'est-ce que tu as?

LOUISE, rentrant et fermant la porte brusquement. Rien probablement! une

vision, un rêve! C'était horrible. (Elle se laisse tomber sur un siége.)

ROXANE. Horrible, quoi? La dame blanche? tu l'as vue?

LOUISE. Un spectre livide, repoussant,... avec mon voile et ma couronne

de mariée sur des cheveux gris et sur des haillons sordides,

l'épouvante, la mort! avec mes diamants et mon bouquet sur sa poitrine

de squelette! Et cela grimaçait en riant devant la glace.--Ah! cette

hallucination est un pressentiment, un avertissement peut-être. Ce

spectre, c'est ma propre image, c'est le fantôme de ce que je serai pour

avoir connu le funeste amour de Saint-Gueltas!

ROXANE, tremblante. Louise, voyons, tu as eu peur, c'est ma faute, c'est

parce que je t'ai parlé de la dame blanche! C'est la Korigane qui est

là, je parie, et qui a eu la fantaisie d'essayer ta toilette. Elle est

si hardie et si fantasque!

LOUISE. Oui! cela doit être; je veux m'en assurer.

(Roxane, effrayée, recule au fond du salon. Louise va ouvrir avec

résolution la porte de sa chambre, et regarde comme pétrifiée.)

LOUISE. Ah! je n'avais pas tout vu! Il y a un enfant mort étendu sur le

sofa! Non, il se lève, mais c'est un cadavre qui marche! Il paraît

insensé comme sa mère... et il ressemble à... Oui, c'est cela! La vision

se complète, cette misérable, cette folle, ce sera moi, et cet enfant

mourant ou idiot, ce sera le mien!

ROXANE, se cachant la figure. Ton enfant? quel enfant? qu'est-ce que tu

dis? Ah! tu es malade, tu rêves...

LOUISE. Voyez vous-même! Si vous ne voyez rien, c'est que je suis folle

en effet! Ayez le courage de regarder. Tenez, ils viennent, ils

marchent, ils entrent ici. (Les deux spectres que Louise vient de

décrire s'avancent en se tenant par la main et en riant d'une manière

fantasque. Ils traversent le salon et sortent par la porte vitrée qui

donne sur le balcon. Louise s'évanouit. Roxane se pend à la sonnette en

criant au secours.)

SCÈNE III.--Les Mêmes, LA KORIGANE, qui a tardé à venir et qui entre par

la chambre de Louise. Elle est pâle, essoufflée vêtue d'un riche costume

breton.

ROXANE. Ah! j'en étais bien sûre, que c'était toi... Sotte que tu es, tu

nous as fait une peur...

LA KORIGANE. Oui, oui, c'était moi, mademoiselle Louise! Remettez-vous.

C'était moi!...

LOUISE, égarée. Toi?... Mais l'enfant...

ROXANE. Il y avait un enfant? tu es sûre? Je n'ai rien vu, moi; j'ai

fermé les yeux.

LA KORIGANE, à Louise. C'est des rêves que vous avez. Ah! vous avez peur

ici... Vous ne vous y plaisez pas!

LOUISE. Où est ma toilette de mariée?

LA KORIGANE. Là, dans votre chambre, tout est en ordre; mais,

croyez-moi, remettez le mariage à un autre jour, vous n'êtes pas bien.

LOUISE. C'est impossible, ma pauvre fille!

LA KORIGANE, se mettant à ses genoux. Mademoiselle Louise... vous n'avez

pas de confiance en moi, je sais bien!

LOUISE. Pourquoi me dis-tu cela?

LA KORIGANE. Dites ce que vous pensez, vous! Vous me croyez méchante?

LOUISE. Je ne sais plus; tu me montres tant d'attachement, tu es si

dévouée!... Il faut bien que tu sois bonne, puisque tu sais aimer!

LA KORIGANE. Ah! tenez, quand vous me parlez comme ça, je me sens

capable de tout pour vous servir. Vous êtes malheureuse... Je le suis

plus que vous, allez!

LOUISE. Pourquoi es-tu malheureuse?

LA KORIGANE. Voilà ce que je ne peux pas dire, vous ne comprendriez pas!

Mais répondez-moi, vous voulez épouser le maître absolument?

LOUISE. Il le faut.

LA KORIGANE. Et si c'était la fin de son amour, à lui? Tout ce qui lui

est commandé, il le déteste!

LOUISE, avec énergie. N'importe,, il le faut! Viens m'habiller. (Elle

sort avec la Korigane.)

Cadio · 第 64 / 85 题