12 septembre 1794.--Au château de la Rochebrûlée, bâti sur une crête
rocheuse entre les marais salants, au midi de la Loire.
SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, dans un petit salon qui fait
partie de l'appartement de Louise et de sa tante. (Louise est assise
dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde la mer. Saint-Gueltas entre.)
SAINT-GUELTAS. Eh bien, ma chère, vous ne songez pas à vous habiller?
LOUISE, sortant comme d'un rêve. Ah! pardon... j'oubliais... Est-ce que
l'heure est venue? le prêtre est arrivé?
SAINT-GUELTAS. Pas encore, il ne viendra qu'à dix heures, et il fait à
peine nuit. Vous avez encore le temps de réfléchir et de prier, si le
coeur vous en dit; mais ne feriez-vous pas mieux de descendre au salon
et de vous distraire? Il y a déjà nombreuse compagnie.
LOUISE, préoccupée. Ah! vraiment! Qui donc?
SAINT-GUELTAS. Tous nos voisins et amis, beaucoup de dames endimanchées
à l'ancienne mode: vous allez y voir reparaître la poudre et les
paniers. Les hommes sont mieux dans leur simple costume de partisans. On
joue, on rit, on boit... un peu trop peut-être! Enfin, puisque la
Convention nous fait ces loisirs, il n'y a pas grand mal à en profiter.
LOUISE. Si vous le permettez, je ne descendrai qu'au moment de me rendre
à l'église.
SAINT-GUELTAS. Vous aller rêver ou pleurer seule à cette fenêtre, pour
paraître pâle et les yeux meurtris, comme une victime qui se fait
traîner à l'autel?
LOUISE. Que vous font mes larmes? Est-ce que vous avez le temps de vous
en occuper?
SAINT-GUELTAS. Vous voyez que je sais le prendre, puisque me voilà
roucoulant près de vous, tandis que les plus graves intérêts se
débattent chez moi. Vous saurez que trois personnages de votre
connaissance nous sont arrivés mystérieusement d'Angleterre de la part
des princes: c'est le marquis de la Rive et votre ancien ami le baron de
Raboisson, avec un ancien aumônier de l'ancienne grande armée, celui
qu'on appelait M. Sapience. Voyons! cela ne vous intéresse pas? Vous ne
voulez pas suivre l'exemple des femmes d'esprit et de courage qui
servent maintenant d'intermédiaires à nos combinaisons politiques? Vous
avez tort!
LOUISE. Vous estimez ces femmes pour qui la politique est un prétexte et
la galanterie un but?
SAINT-GUELTAS. Il serait plus juste de dire que c'est la galanterie qui
est le moyen et la politique le but, par conséquent l'absolution. Vous
vous obstinez dans des principes farouches qui ne mènent à rien d'utile,
ma chère amie!
LOUISE. Hélas! je le sais. Je ne suis pas la compagne qu'il vous
faudrait et que vous aviez rêvée.
SAINT-GUELTAS. Je ne vous fais pas de reproches, c'est vous qui vous en
faites. Vous sentez bien que cette austérité n'est pas trop de saison
dans la circonstance. Allons! il faut vous en départir un peu. Votre
parente, madame de Roseray, est au salon, belle comme un astre, habillée
à la romaine ou à la grecque. C'est un peu révolutionnaire, un peu
décolleté, cela scandalise; mais c'est charmant.
LOUISE. Madame de Roseray, votre ancienne maîtresse?
SAINT-GUELTAS. Qui diable vous a conté ça?
LOUISE. On me l'a dit.
SAINT-GUELTAS. On s'est moqué de vous, ma chère! Mais supposons que
j'aie été, comme on le prétend, comblé des faveurs de toutes les jolies
femmes que vous verrez chez moi, est-ce un sujet de tristesse et
d'inquiétude?
LOUISE. C'est un sujet d'humiliation.
SAINT-GUELTAS. Ah! permettez! Si m'appartenir est une honte, vous avez
raison: rougissez et baissez les yeux, ma belle maîtresse!... Mais, si,
comme vous l'avez pensé dans une heure d'enthousiasme, c'est une gloire
de détrôner de nombreuses rivales, prenez votre situation comme un
triomphe. Est-ce que je ne m'y prête pas courtoisement en vous jurant
fidélité par-devant le prêtre?
LOUISE. Ah! vous regrettez votre parole; vous ne m'aimez déjà plus!
SAINT-GUELTAS. M'aimez-vous réellement, vous qui êtes si injuste? Si je
ne vous aimais plus, je vous aurais laissée mourir, comme vous y étiez
décidée. Vous avez pris les grands moyens pour vous assurer de moi. Vous
l'emportez; je me soumets, au risque d'être moins fier et moins heureux
que je ne l'étais en vous chérissant librement et en me croyant aimé
pour moi-même. Je me trompais, hélas! vous mettiez votre réputation
au-dessus de mon bonheur, et ce qui passait dans votre esprit avant la
passion, c'était le mariage! Vous avez pleuré avec frénésie ce que vous
appelez votre faiblesse et votre honte, ce que j'appelais, moi, votre
grandeur et votre force. Nous ne nous entendions pas; mais je fais votre
volonté. Pourquoi n'êtes-vous pas fière et joyeuse?
LOUISE. Saint-Gueltas, j'ai la mort dans l'âme, et vos paroles répondent
avec une cruelle franchise à mes terreurs! Vous allez me haïr, vous me
haïssez déjà! N'importe, je dois tout accepter pour assurer le sort d'un
être qui m'est déjà plus cher que moi-même. Qu'il vive, et que je meure
après! Il ne maudira pas la mère qui se sera sacrifiée pour ne pas
donner le jour à un bâtard! Eh bien, vous pâlissez?
SAINT-GUELTAS, effrayé. Louise, que dites-vous? Est-ce vrai, mon Dieu,
ce que vous dites-la? Vous croyez...?
LOUISE. Je voulais ne vous annoncer ce bonheur qu'au sortir de l'église,
pour vous récompenser d'avoir fait votre devoir envers moi. Devant vos
reproches et vos menaces, il faut bien que je vous dise: Épargnez-moi!
ayez pitié de votre enfant!
SAINT-GUELTAS, à ses genoux, avec effort. Pardon, Louise, pardon! Je
t'adore et je te bénis! oublie que j'ai douté de ton amour, et ne vois
que l'excès du mien dans ce doute injuste! Allons, reprends courage, ma
pauvre amie, essuie tes larmes; voilà ta tante qui vient t'habiller...
(Roxane est entrée par la porte de gauche en grande toilette.) Venez,
chère belle-tante! vous êtes splendide! faites que Louise soit adorable;
arrangez-la, dites-lui d'être confiante! Je suis heureux, je l'aime de
toute mon âme! (Il baise la main de Louise et sort par le fond.)