Au point du jour, à la Prévôtière.
SCÈNE UNIQUE.--HENRI, CADIO, MARIE, dans une petite maison bourgeoise
auprès de la ferme. Ils entrent dans une cuisine au rez-de-chaussée. Au
fond est un escalier qui monte au premier étage.
HENRI, (embrassant Marie.) Enfin, vous voilà sauvée, chère soeur!
MARIE, serrant ses mains et celles de Cadio. Enfin, vous voilà sauvés,
chers amis! car, pour me délivrer, vous vous êtes exposés à de grands
risques! Est-ce que nous pouvons parler librement ici?
HENRI. Je présume qu'il n'y a personne; mais je vais faire une visite
domiciliaire avant de nous installer. (Il sort.)
CADIO. Vous avez eu peur, n'est-ce pas?
MARIE. Oui, pour vous deux, j'ai eu bien peur!
CADIO. Vous vouliez rester prisonnière! Ça doit être affreux, la prison.
MARIE. Ce qu'il y a de plus affreux, c'est d'entraîner ceux qu'on aime
dans le malheur, le reste n'est rien. Ah! si j'avais pu vaincre votre
résistance... mais, en résistant moi-même, je prolongeais votre danger.
J'ai dû céder...
CADIO. Et vous avez bravement passé sur la planche: vous êtes une femme
courageuse.
MARIE. Non, je suis née timide.
CADIO. C'est comme moi! On devient dur pour soi en devenant dur pour les
autres.
MARIE, étonnée. Mais, non, c'est le contraire, il me semble!
HENRI, revenant. Il n'y a personne. La maison est meublée du strict
nécessaire, et le jardin, vous voyez, est complétement à l'abandon.
C'est comme partout. On n'ose rien embellir et rien cultiver, parce
qu'on craint toujours une visite des chouans; mais ils ne sont jamais
venus ici, et, maintenant, ils n'auraient plus l'audace de porter leurs
expéditions si près de la ville; vous êtes donc aussi en sûreté dans ce
petit réduit qu'il est possible de l'être en Bretagne à l'heure qu'il
est.
MARIE. Mais vous! quand on s'apercevra de mon évasion,... si quelqu'un
nous a vus sortir de la maison de ce charpentier...
HENRI. Personne n'a fait attention à nous: on était trop agité par la
grande nouvelle. Nous avons fait assez de détours dans la ville pour
dérouter les espions, s'il y en a eu pour nous suivre. Le cheval qu'on
m'a prêté est bon, nous avons filé vite. Personne ne pouvait suivre à
pied notre cabriolet, et il n'y avait aucune voiture, aucun cavalier
derrière nous. Quand ce brave cheval aura un peu soufflé, je repars pour
me montrer où l'on a l'habitude de me voir, et je reviens vous dire que
tout va bien; vous allez donc enfin goûter quelques jours, peut-être
quelques semaines de repos et de bien-être!
MARIE. Mais de quoi vivrai-je ici? Je ne trouverai aucun travail, et je
ne puis être à votre charge.
HENRI. Vous y recevrez l'hospitalité fraternelle que viendra vous offrir
le propriétaire de ce petit bien. C'est un officier de mon régiment, un
excellent ami qui sera bien heureux d'assurer un asile à la cousine de
Hoche.
MARIE. Mais puis-je accepter?... Il n'est sûrement pas riche?
HENRI. On est très-riche dans ce temps-ci quand on peut assister ceux
qu'on aime, et il y a de la dignité à savoir accepter une telle
assistance.
MARIE. Vous avez raison, Henri! Et Cadio?...
HENRI. Cadio demeurera à la ferme, et vous le verrez tous les jours.
MARIE. Et vous quelquefois?
HENRI. Le plus souvent possible.
MARIE. Je vais donc être heureuse, moi? C'est étonnant, cela! je crois
rêver. Heureuse huit jours, quinze jours peut-être!
HENRI. Pourquoi pas plus longtemps? qui sait?
MARIE. Ce serait exiger beaucoup dans le temps où nous vivons. A
présent,... dites-moi, Henri, puisqu'il y a une minute pour respirer, où
est Louise?
HENRI. Chez Saint-Gueltas avec sa tante, voilà tout ce que je sais. Ils
ont dû traverser de rudes alarmes, car on a fait une rude guerre à leur
parti; mais il y a eu armistice en attendant mieux, et la chute de
Robespierre va hâter sans doute la véritable pacification. Quant au
général Hoche...
MARIE. Où est-il à présent?... Je n'osais vous demander de ses
nouvelles. Il n'a donc pas été tué à la guerre?
HENRI. Non, Dieu merci! Il doit être à l'armée du Nord. (Bas, à Cadio.)
Ne lui dis pas qu'il est en prison, puisqu'elle ne le sait pas. Il va
certainement être délivré. (A Marie.) Mais parlons donc de vous, Marie;
je ne sais rien de vous encore. Pourquoi étiez-vous à Nantes... et
toujours détenue?
MARIE. C'est-à-dire comment ai-je fait pour n'être pas mise à mort?
C'est une sorte de miracle, et un autre miracle, c'est d'avoir échappé à
l'épidémie horrible qui ravageait les prisons. C'est qu'à Nantes comme à
Angers ma situation exceptionnelle a embarrassé la conscience de mes
juges. Interrogée plus d'une fois avec une obstination minutieuse, j'ai
été reconnue coupable d'attachement à mes maîtres,--je me faisais passer
pour une servante de la famille de Sauvières;--mais on n'a pu me
convaincre de sympathie pour la cause royaliste. J'étais si nette de
conscience à cet égard-là, que j'ai pu l'être dans mes réponses, et, ne
sachant que faire de moi, on a pris le parti de m'ajourner de série en
série, jusqu'au rappel de Carrier. Alors, soit à dessein, soit
autrement, on m'a oubliée tout à fait, et j'ai dû à l'attachement d'une
femme de geôlier, dont j'avais sauvé l'enfant malade en lui indiquant un
remède, d'être mieux traitée que je ne l'avais été d'abord. Le séjour de
ces geôles était horrible: couchées parmi les mortes et les mourantes
qui se succédaient sur la paille, notre lit commun, nous sentions
littéralement le cadavre, et, quand on emmenait une escouade de
condamnées pour les faire mourir, les curieux s'écartaient dans la
crainte de la contagion. Moi, j'ai eu dans ces derniers temps une petite
cellule à moi seule avec un escalier de quelques marches qui me
permettait d'aller respirer sur la plate-forme, où je pouvais marcher un
peu en rond, tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre. On m'avait
donné des vêtements propres et une nourriture presque suffisante.
J'étais donc bien, et j'aurais dû moins souffrir. Eh bien, c'est le
temps le plus rigoureux de ma captivité. Être seule, inutile, ne pouvoir
plus s'oublier en s'occupant des autres! Dans cet enfer de la prison
commune, je parvenais à soulager quelques souffrances, à ranimer des
courages par l'exemple de ma patience, à adoucir au moins la douleur par
la part que j'y prenais. Toutes ces infortunées étaient mes amies,...
des amies sans cesse renouvelées par le départ des unes et l'arrivée des
autres. Celles qui mouraient dans mes bras me disaient: «Au revoir dans
l'autre vie!» Et, comme ce pouvait être mon tour le lendemain, la mort
ne semblait plus être un adieu. Quand je me suis trouvée seule, je me
suis aperçue de tout ce qui est lugubre dans une prison. Je pouvais
contempler le soir un petit espace du ciel fermé par le cercle de
pierres qui m'entourait. Je voyais les étoiles et les nuages; mais, le
jour, j'entendais le cri des corbeaux attirés par l'odeur du sang, les
clameurs de la foule cruelle et le bruit inénarrable que fait le
couperet en glissant dans la rainure de la guillotine. Mon Dieu! mon
Dieu! comment peut-on vivre au milieu de ces horreurs!... Vivre ainsi
préservée au milieu de cette tuerie perpétuelle m'a paru le pire des
supplices.
HENRI. Pauvre Marie! Et vous chantiez pour vous distraire?
MARIE. Non, mais pour essayer de distraire les autres. Je me disais que,
des autres cellules, des malheureux isolés comme moi m'entendraient
peut-être et se trouveraient un instant soulagés par mon chant. Je ne
pouvais que cela pour eux...
CADIO. Vous m'avez fait du bien, à moi! Je vous écoutais.
MARIE. Avez-vous été prisonnier aussi?
HENRI. Non... Il vous racontera à loisir comment il a vécu depuis le
jour où vous vous êtes quittés à Saint-Christophe; et moi qui vous avais
vue là aussi, j'aurai aussi bien des choses à vous dire, Marie!... A ce
soir!...