SAINT-GUELTAS. Je le jure! (Ils partent pour le Grand-Chêne.)

SCÈNE X.--LA KORIGANE, puis ROXANE, LA TESSONNIÈRE, SAINT-GUELTAS,

RABOISSON.

LA KORIGANE, *qui sort des buissons.) Alors, elle va au milieu de la

bataille, elle aussi? Elle est brave! Je ne le croyais pas... Va-t-elle

se battre? est-ce elle qui mourra à ses côtés, pour lui et avec lui? Ah!

maudite! tu m'as pris ma vie en lui prenant son coeur, et, à présent, tu

me voles ma mort, que je voulais lui donner!

ROXANE, arrivant avec la Tessonnière. Par ici, tenez! un de nos petits

Vendéens; il va nous dire où nous sommes.

LA TESSONNIÈRE. Ce n'est pas la peine: voilà le calvaire et notre pauvre

calèche brisée!

ROXANE. Ah! mon Dieu! voilà une grande heure que nous marchons pour nous

retrouver au même endroit, et pour nous rapprocher peut-être du lieu du

combat! Écoutez! il me semble que j'entends... Non, rien! Mais nous

sommes ensorcelés! (A la Korigane.) Petit! petit!

LA KORIGANE. Tiens, c'est la vieille folle!

ROXANE. Deux louis si tu veux nous conduire en lieu sûr, dans quelque

maison... (La Korigane ne bouge pas.) Sais-tu si la ville est prise?

Réponds donc! (A la Tessonnière.) C'est quelque Breton des côtes; il ne

comprend pas.

LA TESSONNIÈRE, bas. Non, c'est la Korigane; elle s'habille en homme, à

présent; c'est l'héroïne sanglante, la maîtresse de Saint-Gueltas!

ROXANE. Fi! la Tessonnière, vous avez les idées d'un vieux libertin!

LA TESSONNIÈRE. Moi? Ah! par exemple!...

ROXANE. Ma petite Korigane, puisque c'est toi, tu vas nous conduire et

nous protéger!

LA KORIGANE. Vous? Allez au feu d'enfer avec vos pareilles!

ROXANE. Ah çà! tu ne me reconnais donc pas? moi, ta maîtresse, qui te

gâtais!...

LA KORIGANE, farouche. Je n'ai plus ni maîtresse ni maître; je ne sers

plus personne, et, les dames, je les voudrais voir toutes au fond de

l'eau. C'est vous autres qui avez tout gâté, tout perdu avec vos

bêtises, vos peurs, vos bravades, vos embarras, vos voitures et votre

argent! Ah! vous voilà bien! «Veux-tu deux louis pour me sauver la vie?»

Il paraît qu'elle ne vaut pas cher, votre vie de fainéantes!

ROXANE. En veux-tu dix? en veux-tu vingt?

LA KORIGANE. Je ne veux rien de vous! et votre argent, je le méprise.

Tout le monde le maudit, allez! C'est avec ça que vous trouvez partout

vos aises quand il n'y a plus rien pour le pauvre monde. S'il y a une

voiture ou seulement une charrette, c'est vos amis ou vos amants qui la

retiennent pour vous, et nos blessés, à nous, crèvent dans les fossés

comme des chiens. S'il y a un morceau de pain dans une chaumière, c'est

pour vous ou pour vos filles de chambre. S'il y a un mot de consolation

du prêtre, c'est pour vous autres; un bon regard des chefs, c'est encore

pour vous, et, si à deux doigts de la mort on pense encore à l'amour,

c'est vous autres qui en avez l'honneur!

ROXANE, bas, à la Tessonnière. Cette furie est jalouse de moi parce que

le marquis me fait la cour! Sauvons-nous, mon cher! Elle est capable de

nous égorger!

LA TESSONNIÈRE. Et on se bat tout près d'ici! Écoutez! oui! Courons,

courons!

ROXANE, courant. Eh bien, vous vous arrêtez?

LA TESSONNIÈRE. J'ôte mes sabots. Tant pis! j'attraperai un rhume! (Ils

fuient.)

LA KORIGANE, qui a monté sur la butte. Ils se battent déjà? Ils n'ont

donc pas pu gagner le Grand-Chêne? J'ai peur! Non, il ne peut pas

mourir, lui! j'ai cousu, sans qu'il le sache, une relique dans la

doublure de sa veste! (Deux Vendéens passent, emportant Saint-Gueltas.)

Mon maître couvert de sang!...

SAINT-GUELTAS, d'une voix éteinte. Laissez-moi, je peux me battre

encore! (Il s'évanouit.)

LA KORIGANE, aux Vendéens. Courez, courez! suivez-moi, je connais le

pays; je le cacherai... (A elle-même avec exaltation.) J'aurai sa

dernière parole au moins!... J'aurai sa mort, moi! (Ils fuient,

emportant Saint-Gueltas sur les traces de la Korigane. D'autres fuyards

passent, entraînant Raboisson malgré lui.)

RABOISSON. A la baïonnette! allons, retournez-vous! (Les Vendéens

jettent leurs fusils et l'entraînent.)

SCÈNE XI.--HENRI, MOTUS, avec quelques Soldats républicains.

HENRI. Halte! Le colonel est en avant, nos feux se croiseraient de trop

près; laissons-le rabattre sur nous les fuyards, et attendons-les le

sabre en main. (Se parlant à lui-même en descendant de cheval.) Pauvres

malheureux! il y avait là des gens de coeur!

MOTUS. Sans te contredire, mon lieutenant, nous devrions entrer dans le

bois du Grand-Chêne. Ils sont capables de s'y tenir cachés comme des

lièvres et de nous échapper.

HENRI. Est-ce que nos chevaux peuvent percer ces remparts d'épines?

Attendons-les, grenadiers. (A Cadio, qui arrive en courant, bas.) Eh

bien, est-ce là qu'ils sont? mon oncle... Louise?...

CADIO. Non, partis, sauvés avec Saint-Gueltas. J'ai parlé à un blessé

qui les a tous vus passer.

Cadio · 第 37 / 85 题