SAINT-GUELTAS. Vous ici, seule! Où allez-vous?
LOUISE. Et vous? Je vous cherche, venez!
SAINT-GUELTAS. La ville est défendue. Il me faut du renfort pour
l'attaquer.
LOUISE. Vous n'en aurez pas; les bleus sont derrière nous!
SAINT-GUELTAS. Vous êtes sûre?...
LOUISE. Oui! mon père est là, dans le bois où vous voyez pointer ce
grand chêne. Il a pu rassembler et retenir quelques-uns des siens, les
meilleurs; il veut tenir là jusqu'à la mort pour empêcher les bleus de
se rejoindre. Il y a un corps qui s'avance sur la gauche.
SAINT-GUELTAS, qui a monté en courant sur la butte. Je le vois! Votre
père va se faire prendre entre deux feux avec une poignée d'hommes...
C'est impossible! Qu'il vienne vite ici! j'ai encore un détachement qui
le soutiendra.
LOUISE. Il l'a tenté en vain. Ses hommes ne veulent plus faire un pas en
plaine.
SAINT-GUELTAS. Ah! c'est comme les miens! N'importe, tentons ici
l'impossible! Voici le reste de mon armée; ne la regardez pas, Louise,
vous seriez épouvantée du petit nombre... (On voit approcher le
chevalier et un petit officier de quatorze ans, suivis d'un corps de
Vendéens.) Moi, je n'ose plus les compter! Tenez, voilà tout ce qui me
reste d'officiers, un petit abbé enthousiaste et un enfant intrépide!
LE CHEVALIER, à ceux qui le suivent. Courage, courage! voilà
Saint-Gueltas!
LES VENDÉENS. Vive Saint-Gueltas! On n'est pas encore perdu.
SAINT-GUELTAS. Non, mes bons gars, mes derniers, mes fidèles! Rien n'est
jamais perdu pour les braves; Dieu combat pour eux. Encore dix minutes
de course, et nous gagnons le bois du Grand-Chêne; c'est là que nous
exterminerons l'ennemi en détail.
UN VENDÉEN. Mâcheballe y est?
UN AUTRE, qui rôde autour de la calèche. Mâcheballe? Il est là, mort!
UN AUTRE. Mort? Tout est perdu!
UN AUTRE. Et _Jeannette_?
UN AUTRE. Prise!
UN AUTRE. Alors, y a plus rien à faire.
SAINT-GUELTAS. Vous voulez donc abandonner le centre, c'est-à-dire vos
femmes et vos enfants, à l'ennemi?
D'AUTRES VENDÉENS. Non, non! ça ne se peut pas!
TOUS. Non!
UN VENDÉEN. Nous périrons jusqu'au dernier, si ça peut servir à quelque
chose.
SAINT-GUELTAS. Avez-vous confiance en moi?
TOUS. Oui, oui!
SAINT-GUELTAS. Eh bien marchons!... Vous avez encore des cartouches?
UN VENDÉEN. Chacun deux ou trois.
UN AUTRE. Excepté ceux qui n'en ont qu'une.
UN AUTRE. Et ceux qui n'en ont point.
SAINT-GUELTAS. Mais vous avez tous des baïonnettes?
UN VIEILLARD. Alors, c'est le combat d'où l'on ne revient pas! Mes amis,
voilà un calvaire. Recommandons nos âmes à Dieu, et pardonnons-nous nos
manquements les uns aux autres en guise d'extrême onction! (Ils
s'agenouillent. Le chevalier s'agenouille aussi.)
SAINT-GUELTAS, à Louise. Laissons-les prier, ils se battront mieux
après!
LOUISE. Prions avec eux!
SAINT-GUELTAS, bas, la retenant. Louise, accordez-moi aussi le viatique
de l'amour...
LOUISE. Non, mais celui de la reconnaissance et de l'admiration!
SAINT-GUELTAS. La mort ne va-t-elle pas m'absoudre de ce passé qui
t'épouvante? Dis un seul mot...
LOUISE. Sauvez mon père!
SAINT-GUELTAS. Je le sauverai ou je mourrai avec lui. Accorderez-vous un
baiser à mon cadavre?
LOUISE. Oui, je le promets.
SAINT-GUELTAS. Et si par miracle nous survivions à ce désastre...
LOUISE. Sauvez mon père, et je suis à vous.
SAINT-GUELTAS, enthousiaste. Alors, en avant! Je vais à ce combat comme
à une fête!--Êtes-vous prêts, les amis?
LES VENDÉENS, qui se sont tous embrassés à la ronde, autour de la croix.
Oui, notre maître.
SAINT-GUELTAS. Mettez cette jeune fille au milieu de vous, mes braves!
C'est une sainte à qui Dieu confère le don des miracles!
LOUISE, à Saint-Gueltas. Un serment en échange du mien. Tuez-moi plutôt
que de me laisser tomber entre les mains des bleus!