MOTUS. Mon lieutenant, tu es blessé?
HENRI. Je crois que oui. Tiens, en deux endroits du même bras! J'ai
donné mon mouchoir à un cavalier qui avait la tête fendue. En as-tu un,
toi?
MOTUS. Un mouchoir? Non, mon lieutenant, je ne connais pas ça.
CADIO. Voilà le ruban de ma cornemuse avec une poignée d'herbe mâchée;
ça arrête le sang. (Il panse Henri adroitement.)
HENRI. C'est parfait! Serre plus fort! Tu vois bien que tu n'as plus
peur. Tu ne perds pas la tête, tu assistes les amis.
CADIO. Oui, mais j'ai peur tout de même. Ça ne passe pas comme ça!
HENRI. A cheval! à cheval! voilà le colonel.
SCÈNE XII.--Les Mêmes, LE CAPITAINE RAVAUD, devenu colonel, suivi d'un
détachement.
LE COLONEL, (descendant de cheval.) Non, halte! sonnez le ralliement.
(Motus sonne le ralliement.)
CADIO, quand il a fini. Voilà qui est beau! Je voudrais connaître cet
instrument-là!
MOTUS. Citoyen la Tignasse, on peut te l'apprendre; mais ça n'est pas
dans un jour qu'on peut en détacher comme ça. Et d'abord, vois-tu, il
faut avoir les cheveux en tresses et en queue! Tant que tu auras la tête
couverte en chaume, tu n'apprendras rien qu'à souffler dans la peau de
vache.
LE COLONEL, qui a donné des ordres à des officiers. C'est entendu, cinq
minutes pour faire souffler les chevaux, et nous allons plus loin couper
la retraite aux vaincus. (Bas, à Henri.) Donnons-leur le temps de fuir.
Quand il s'en sauverait quelques-uns! Les malheureux ne peuvent plus
rien.
HENRI. Non, rien! c'est ici le dernier soupir de la Vendée. Tout a fui
devant nous, et derrière nous rien n'est épargne. Le général l'a juré,
et vous savez qu'il tient parole.
LE COLONEL. Votre oncle a dû pouvoir s'échapper; mais Louise?
HENRI. Un autre que moi la protége.
SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LE COMTE DE SAUVIÈRES, amené par des Fantassins.
HENRI, (bas.) Dieu! lui, mon oncle! Grâce pour lui, mon colonel!
LE COLONEL, aux fantassins. Laissez ce malheureux.
UN FANTASSIN. Colonel, on l'a pris les armes à la main. Il ne s'est pas
rendu.
LE COLONEL. Il est criblé de blessures. Laissez-le respirer. (Les
fantassins quittent les bras du comte, qui tombe aussitôt épuisé.)
Voyez, mes enfants, il se meurt! vous n'achevez pas les agonisants?
LES FANTASSINS. Non, non! pas nous! (Ils s'éloignent et vont se joindre
aux cavaliers, qui essuient leurs cheveaux couverts de sueur, de sang et
de boue.)
LE COMTE. Adieu, chère France! c'est ma fin et celle de la guerre!
(Voyant Henri, qui, à genoux près de lui, le soutient dans ses bras.)
Qui donc est là?
HENRI. Moi, ne me maudissez pas!
LE COMTE. Henri!... tu as fait ton devoir; moi, j'ai cru faire le mien.
J'ai hâté l'agonie de mon parti... Je le savais; on réclamait mon
sang... je l'ai donné. La France ne veut plus de nous. Que sera
l'avenir? Henri, où est ma fille?
HENRI. Sauvée... avec Saint-Gueltas.
LE COMTE. Sois généreux, elle l'aime.
HENRI. Je le sais.
LE COMTE. Moi, je crains... Saint-Gueltas est... c'est un héros... oui,
mais...--avant qu'ils passent en Angleterre--dis-leur... Mais tu ne les
verras pas...
HENRI. Si je les voyais, que leur dirais-je?
LE COMTE. Je veux... Non, je ne sais plus... Je ne sais rien... rien...
Tout s'efface... Dieu m'appelle. Tout est perdu!... perdu... Vive le
roi! (Il expire. Coups de fusil très-près.)
UN FACTIONNAIRE, sur la butte. Un engagement par là!
LE COLONEL. A cheval! à cheval! Henri, courage! à ton poste!
HENRI, à Cadio, tout en montant à cheval. Garde ce pauvre corps. Je
viendrai le chercher. (Tous partent, excepté Cadio.)
SCÈNE XIV.--CADIO occupé du cadavre; puis LOUISE.
CADIO. Pauvre mort! Je t'ai vu debout et fier, et fâché contre moi, dans
ton château, et, à présent... c'est ma faute si tu es là couché... Ah!
la quenouille! Je ne savais pas, moi! Je vais le couvrir de feuilles
sèches, je n'ai pas d'autre linceul à lui donner. (Au moment de lui
couvrir le visage, il le regarde.) Il est beau tout de même, ce vieux
homme, avec son sang dans ses cheveux blancs et son air tranquille! Ils
sont peut-être heureux, les morts! (Louise accourt éperdue.) La
demoiselle? Cachons-lui... (Il couvre entièrement de feuilles le corps
de M. de Sauvières.)
LOUISE. Mon père! Avez-vous vu?... Ah! Cadio, c'est toi! où est mon
père?
CADIO. Il est parti.
LOUISE. Sauvé?
CADIO. Oui, bien sûr... Mais vous, je vous croyais...
LOUISE. Je ne l'ai pas quitté; mais, dans un moment de confusion, j'ai
été renversée, on a marché sur moi, je ne l'ai pas senti, je me suis
levée, mais j'ai perdu de vue mon pauvre père et Saint-Gueltas... Où
sont-ils? Dis.
CADIO. Je ne sais pas... par là peut-être. Vous ne voulez pas aller du
côté de votre cousin? Vous feriez mieux...
LOUISE. Henri est là?
CADIO. Oui, il est bon, lui, il est doux, il fait grâce...
LOUISE. Il ne pourrait rien faire pour les miens, et, moi, je ne veux
pas de grâce. Je veux rejoindre mon père... Cadio, je le veux...
CADIO. Oui, et Saint-Gueltas!
LOUISE. C'est mon devoir.
CADIO. Allons, venez, nous les retrouverons... (A part.) Je ne veux pas
la laisser ici, il faut la sauver! (Ils s'éloignent.)