SCÈNE IV.--LE MOREAU, REBEC.

REBEC. Eh bien, il a tout de même l'air de vouloir faire son devoir, le

grand gentilhomme! Avez-vous vu comme il hésitait au commencement? Sans

moi, qui lui ai dit son fait...

LE MOREAU. Il hésitera encore, il faut le surveiller. Honnête homme,

timoré et humain, mais irrésolu et royaliste. Ces gens-là sont bien

embarrassés, croyez-moi, quand ils essayent de faire alliance avec nous.

Nous nous flattons quelquefois de les avoir assez compromis pour qu'ils

soient forcés de rompre avec leur parti; mais, le jour où ils peuvent

nous fausser compagnie, ils s'en tirent en disant que nous leur avons

mis le couteau sur la gorge.

REBEC. Bah! bah! celui-ci, nous le tiendrons, c'est-à-dire... (regardant

par une fenêtre) vous le tiendrez! Moi, je...

LE MOREAU. Où allez-vous?

REBEC. Je vais sur le chemin surveiller l'arrivée de mes denrées.

LE MOREAU. Quelles denrées?

REBEC. Eh bien, mes approvisionnements, mes bestiaux, mes lits, mon

linge, et mes deux servantes que je ne suis pas d'avis d'abandonner aux

hasards d'une jacquerie!

LE MOREAU. Vous prenez vos précautions; mais où menez-vous tout cela?

REBEC. Tiens! ici, pardieu!

LE MOREAU. Ici?

REBEC. Et où donc mieux? Je ne suis pas le seul qui vienne se mettre à

l'abri du pillage derrière les mâchicoulis du ci-devant seigneur de la

province. Mes voisins de la grand'rue et ceux du Vieux-Marché aussi,

enfin tous ceux qui ont quelque chose à perdre, nous sommes une

douzaine, avec nos charrettes, nos bêtes et nos gens, qui avons résolu

de nous retrancher céans, que la chose plaise ou non à M. le comte. Nous

avons fait la part du feu, et nous sauvons le meilleur dans les caves et

greniers de la féodalité. Il faut bien que ça nous serve à quelque

chose, les châteaux que nous avons laissés debout!

LE MOREAU. Vous êtes fous! Si M. de Sauvières nous trahissait...

REBEC. Raison de plus, c'est prévu, ça! S'il ne se conduit pas bien à la

ville, s'il tourne casaque, comme on dit, nous lui fermons au nez les

portes de son manoir, nous gardons ses dames et ses hôtes comme otages.

Les murs sont bons, ici, beaucoup meilleurs que l'enceinte délabrée de

Puy-la-Guerche, et, quand il s'agit de soutenir un siége, vive une

petite forteresse bien située comme celle-ci! Ah! voilà mon convoi! Je

cours...

SCÈNE V.--Les Mêmes, ROXANE, LOUISE, MARIE.

ROXANE, sans répondre aux courbettes de Rebec. Qu'est-ce qui se passe?

La cour du donjon est encombrée, la population de la ville reflue ici,

et c'est vous, messieurs, qui nous valez cet embarras et ce danger?

Croyez-vous que nous n'ayons d'autre affaire que de défendre vos ânes

crottés, vos charretées de fromage et vos vieilles hardes?

REBEC, à Le Moreau, bas. Diable! elle n'est pas polie, la vieille!

LE MOREAU, à Roxane. Madame, je n'ai pas encouragé cette panique

ridicule. Je ne l'approuve pas. Je vais essayer de la faire cesser. (Il

salue et sort avec dignité.)

ROXANE, à Rebec. Celui-ci, à la bonne heure! mais vous, monsieur

l'aubergiste,... c'est-à-dire toi, l'ancien brocanteur, si heureux

autrefois de te chauffer au feu de nos cuisines...

REBEC. Madame, je suis citoyen et adjoint à la municipalité... Parvenu

par mon mérite, je ne rougis pas de mes antécédents.

ROXANE. En attendant, monsieur l'adjoint, vous allez déguerpir de céans

et remporter vos guenilles.

LOUISE, bas, à Rebec. Laissez dire ma tante. Elle est vive, mais

très-bonne. D'ailleurs, mon père, qui n'a jamais refusé l'hospitalité à

personne, vient d'ordonner que la cour fortifiée et le donjon fussent

ouverts à quiconque voudrait s'y réfugier, et tant qu'il y aura de la

place...

REBEC. Merci, aimable citoyenne et noble châtelaine; vous avez bien

mérité de la patrie, et le donjon est bon! Merci pour le donjon! Je

vais, avec votre permission, y installer mon petit avoir.

Cadio · 第 17 / 85 题