REBEC. Eh bien, il a tout de même l'air de vouloir faire son devoir, le
grand gentilhomme! Avez-vous vu comme il hésitait au commencement? Sans
moi, qui lui ai dit son fait...
LE MOREAU. Il hésitera encore, il faut le surveiller. Honnête homme,
timoré et humain, mais irrésolu et royaliste. Ces gens-là sont bien
embarrassés, croyez-moi, quand ils essayent de faire alliance avec nous.
Nous nous flattons quelquefois de les avoir assez compromis pour qu'ils
soient forcés de rompre avec leur parti; mais, le jour où ils peuvent
nous fausser compagnie, ils s'en tirent en disant que nous leur avons
mis le couteau sur la gorge.
REBEC. Bah! bah! celui-ci, nous le tiendrons, c'est-à-dire... (regardant
par une fenêtre) vous le tiendrez! Moi, je...
LE MOREAU. Où allez-vous?
REBEC. Je vais sur le chemin surveiller l'arrivée de mes denrées.
LE MOREAU. Quelles denrées?
REBEC. Eh bien, mes approvisionnements, mes bestiaux, mes lits, mon
linge, et mes deux servantes que je ne suis pas d'avis d'abandonner aux
hasards d'une jacquerie!
LE MOREAU. Vous prenez vos précautions; mais où menez-vous tout cela?
REBEC. Tiens! ici, pardieu!
LE MOREAU. Ici?
REBEC. Et où donc mieux? Je ne suis pas le seul qui vienne se mettre à
l'abri du pillage derrière les mâchicoulis du ci-devant seigneur de la
province. Mes voisins de la grand'rue et ceux du Vieux-Marché aussi,
enfin tous ceux qui ont quelque chose à perdre, nous sommes une
douzaine, avec nos charrettes, nos bêtes et nos gens, qui avons résolu
de nous retrancher céans, que la chose plaise ou non à M. le comte. Nous
avons fait la part du feu, et nous sauvons le meilleur dans les caves et
greniers de la féodalité. Il faut bien que ça nous serve à quelque
chose, les châteaux que nous avons laissés debout!
LE MOREAU. Vous êtes fous! Si M. de Sauvières nous trahissait...
REBEC. Raison de plus, c'est prévu, ça! S'il ne se conduit pas bien à la
ville, s'il tourne casaque, comme on dit, nous lui fermons au nez les
portes de son manoir, nous gardons ses dames et ses hôtes comme otages.
Les murs sont bons, ici, beaucoup meilleurs que l'enceinte délabrée de
Puy-la-Guerche, et, quand il s'agit de soutenir un siége, vive une
petite forteresse bien située comme celle-ci! Ah! voilà mon convoi! Je
cours...
SCÈNE V.--Les Mêmes, ROXANE, LOUISE, MARIE.
ROXANE, sans répondre aux courbettes de Rebec. Qu'est-ce qui se passe?
La cour du donjon est encombrée, la population de la ville reflue ici,
et c'est vous, messieurs, qui nous valez cet embarras et ce danger?
Croyez-vous que nous n'ayons d'autre affaire que de défendre vos ânes
crottés, vos charretées de fromage et vos vieilles hardes?
REBEC, à Le Moreau, bas. Diable! elle n'est pas polie, la vieille!
LE MOREAU, à Roxane. Madame, je n'ai pas encouragé cette panique
ridicule. Je ne l'approuve pas. Je vais essayer de la faire cesser. (Il
salue et sort avec dignité.)
ROXANE, à Rebec. Celui-ci, à la bonne heure! mais vous, monsieur
l'aubergiste,... c'est-à-dire toi, l'ancien brocanteur, si heureux
autrefois de te chauffer au feu de nos cuisines...
REBEC. Madame, je suis citoyen et adjoint à la municipalité... Parvenu
par mon mérite, je ne rougis pas de mes antécédents.
ROXANE. En attendant, monsieur l'adjoint, vous allez déguerpir de céans
et remporter vos guenilles.
LOUISE, bas, à Rebec. Laissez dire ma tante. Elle est vive, mais
très-bonne. D'ailleurs, mon père, qui n'a jamais refusé l'hospitalité à
personne, vient d'ordonner que la cour fortifiée et le donjon fussent
ouverts à quiconque voudrait s'y réfugier, et tant qu'il y aura de la
place...
REBEC. Merci, aimable citoyenne et noble châtelaine; vous avez bien
mérité de la patrie, et le donjon est bon! Merci pour le donjon! Je
vais, avec votre permission, y installer mon petit avoir.