LOUISE. Allez, monsieur Rebec. (Il sort.)

ROXANE. Ah! Louise, toi aussi, tu ménages ces animaux-là?

LOUISE. Il le faut, ma tante; je ne vois pas sans crainte mon pauvre

père s'en aller à la ville avec eux. Pour un soupçon, ils peuvent le

garder prisonnier, le dénoncer à leur affreux tribunal

révolutionnaire...

ROXANE. Il n'aurait que ce qu'il mérite!

LOUISE et MARIE. Ah! que dites-vous là!

ROXANE. C'est vrai, j'ai tort! Je ne sais ce que je dis, j'ai la tête

perdue!

MARIE. Il faut pourtant montrer un peu de courage! Vous aviez tant

promis d'en avoir!

ROXANE. J'en ai; oui, je me sens un courage de lion, si vraiment le

marquis Saint-Gueltas est à la tête de ces bandes! Un homme du monde,

galant, à ce qu'on dit!--Mais, si ce sont des paysans sans chef, des

enfants perdus, des désespérés,... s'ils mettent le feu partout,...

s'ils outragent les femmes... Et mon frère qui nous quitte!

MARIE. Pour quelques heures peut-être; s'il apprend à la ville que c'est

encore une panique....

ROXANE. Qui sait ce que c'est? Ah! je me sens toute défaite. Je n'ai pas

pris ma crème aujourd'hui.--L'ai-je prise? Je ne sais où j'en suis!

MARIE. Vous ne l'avez pas prise, et c'est l'heure. (Elle va pour

sonner.) Mais voici la petite Bretonne qui vous l'apporte. Elle est

exacte.

SCÈNE VI.--Les Mêmes, LA KORIGANE.

LA KORIGANE. Est-ce que vous vous impatientez? (Elle présente un bol de

crème à Roxane.)

ROXANE. Non, non, petite, c'est fort bien. (Elle boit.) Elle est

délicieuse, ta crème. Ah! ma pauvre enfant, nous voilà bien en peine! Tu

n'as pas peur, toi?

LA KORIGANE. Moi, peur? Et de quoi donc, mamselle?

LOUISE. Des brigands!

LA KORIGANE. Oh! ça me connaît, moi, les brigands! c'est tout du monde

comme moi!

ROXANE. Comme toi? Ah ça! où donc les as-tu connus?

LA KORIGANE. Oh! dame! dans tout le bas pays. Vous savez bien que j'ai

pas mal roulé de ferme en ferme et de château en château avant que

d'entrer chez vous. Vous m'avez prise parce que votre cousine, chez qui

j'étais en dernier, vous a envoyé des vaches brettes et moi par-dessus

le marché, comme le chien qu'on vend avec le troupeau. Elle ne tenait

pas à moi,--pas plus que moi à elle!--Elle m'a dit comme ça: «Tu es

mauvaise tête, tu ne souffres pas les reproches; mais tu sais soigner

les bêtes, et je vais t'envoyer avec les tiennes chez des dames

très-riches et très-douces.» Moi, j'ai dit: «Ça me va, de m'en aller.

J'aime à changer d'endroit, je ne restais chez vous qu'à cause des

vaches.» Et pour lors...

ROXANE. C'est bon, c'est bon, caquet bon bec! tu nous raconteras tes

histoires un autre jour. Remporte ta tasse.

LOUISE. Permettez, ma tante, elle a peut-être vu chez notre cousine du

Rozeray...

ROXANE. Eh! au fait!... elle recevait tous les chefs, la cousine!...

Oui, oui. Dis-nous, Korigane..., est-ce que tu as entendu parler là-bas

d'un personnage,... un certain marquis?...

LA KORIGANE. Un marquis! c'est Saint-Gueltas que vous voulez dire?

ROXANE. Justement! M. de la Roche-Brûlée. Tu l'as vu?

LA KORIGANE. Si je l'ai vu! vous me demandez si je l'ai vu?

ROXANE. Eh bien, sans doute; est-ce que tu ne te souviens pas?

LOUISE. Tu ne réponds pas, toi qui n'as pas l'habitude de rester court!

(A Roxane.) Elle a oublié.

LA KORIGANE, exaltée. Oublier Saint-Gueltas, moi! Mamselle Louise, si

vous voyez jamais cet homme-là quand ça ne serait qu'une petite fois et

pour un moment, vous saurez qu'on ne l'oublie plus, quand même on

vivrait cent ans après.

ROXANE. Ah! oui-da! tu me donnes envie de le voir.

LA KORIGANE, à Louise, la regardant fixement. Et vous, vous êtes

curieuse de le voir aussi?

LOUISE, embarrassée. De le voir?... Peu m'importe; mais on nous menace

de son arrivée dans le pays, et je voudrais savoir si nous devons nous

en réjouir ou... ou nous cacher?

LA KORIGANE, emphatiquement, naïvement. Pour la cause du bon Dieu et des

bons prêtres, réjouissez-vous, mesdames! Si Saint-Gueltas vient ici avec

ses bons gars du Poitou, de la Bretagne et de la Loire, car il y en a de

tous les pays qui le suivent, comptez que la sainte Vierge est à leur

tête, et que pas un républicain, pas un trahisseur, pas même un tiède,

ne restera sur terre. Quand Saint-Gueltas passe quelque part, c'est

rasé! c'est comme le feu du ciel!--Mais, pour votre sûreté à vous, mes

petites femmes, cachez-vous; cachez vos jupons roses et vos cheveux

poudrés, et cachez-les bien, car il sait dépister les jeunes comme les

mûres, les villageoises en sabots comme les bourgeoises en souliers et

les princesses en mules de satin! Oui, oui, cachez-moi tout ça, ou

malheur à vous!

LOUISE, à sa tante. Elle parle comme une folle! elle me fait peur!

ROXANE. Et moi, elle m'amuse. (A la Korigane.) C'est très-drôle, tout ce

que tu nous chantes là; mais explique-toi mieux. Il ne respecte donc

rien, ton fameux marquis?

LA KORIGANE. Il n'a pas besoin de respecter ni de pourchasser; il

regarde!... Oh! il vous regarde avec des yeux... C'est comme le serpent

qui charme sa proie. Alors, qu'on veuille ou ne veuille pas, il faut

penser à lui le restant de ses jours. Voilà ce que je vous dis, est-ce

clair, mamselle Louise? (Louise, troublée, s'éloigne avec un air de

dédain.)

MARIE, calme, souriant, à la Korigane. Parlez pour vous, ma chère

enfant!

LA KORIGANE. Pour moi?

ROXANE. Pardine! on voit bien que tu es amoureuse de lui.

LA KORIGANE. Amoureuse? Je ne sais pas, demoiselle! Je n'ai que seize

ans, moi, et j'ai déjà couru de pays en pays pour gagner ma pauvre vie.

J'aurais dû en apprendre long. Eh bien, je n'en sais guère plus que ces

demoiselles, puisque je ne sais pas si j'ai été amoureuse et si je le

suis.

ROXANE. A la bonne heure! On t'a prise comme une fille innocente, et

j'aime à voir que...

LA KORIGANE. Vous ne voyez rien! A l'âge de six ans, j'avais déjà un ami

que je suivais partout: c'était un champi comme moi. Je l'appelais mon

petit mari, et lui, il m'appelait sa petite soeur. Quand il a eu

dix-huit ans et moi quatorze, on s'est fâché, parce que je lui disais:

«Il faudra nous marier ensemble,» et que lui, il ne voulait ni amitié ni

mariage. Il était devenu comme fou; son idée, qu'il disait, c'était

d'être moine. Alors, la colère m'est montée aux yeux. Je lui ai jeté mes

sabots à la tête, et je me suis sauvée du pays, pieds nus, toujours

courant. Je n'avais ni amis ni parents; personne n'a couru après moi, et

j'ai été ici et là, n'aimant personne et toujours en colère, toujours

pensant à cet imbécile qui n'avait pas voulu m'aimer! J'y ai pensé

jusqu'au jour où j'ai vu Saint-Gueltas. Alors, j'ai toujours pensé à

Saint-Gueltas, et j'ai oublié l'autre.

ROXANE. Et Saint-Gueltas... a-t-il fait attention à toi?

LA KORIGANE. Je ne sais pas! Un jour, votre cousine du Rozeray m'a dit

des sottises et des injustices; j'ai bien vu qu'elle était jalouse...

ROXANE. Allons donc, impertinente! tu voudrais nous faire croire que la

comtesse...

LA KORIGANE. Oh! si vous vous fâchez, je ne dirai plus rien.

ROXANE. Si fait, parle encore; tu nous amuses, tu nous distrais.--Que

regardes-tu, Marie? est-ce que mon frère?... Il a promis de ne pas

partir sans nous voir.

MARIE, à la fenêtre. Il est là, mademoiselle. Je ne comprends pas... il

donne des ordres... La cour du donjon est pleine de gens de la ville...

LOUISE. Et mon père fait fermer les grilles. Veut-il les retenir

prisonniers?

ROXANE. Il fait bien, s'il fait cela. Ces drôles l'auront menacé! (A la

Korigane.) Va voir ce qui se passe et reviens nous le dire.

LA KORIGANE, à la fenêtre, sur laquelle elle grimpe. Oh! je vas vous le

dire tout de suite. Voilà d'un côté les républicains de la ville qui se

cachent, et... dans l'autre cour, mon doux Jésus! c'est les gens du roi

qui entrent! Je reconnais bien le drapeau.

ROXANE, effrayée. Les brigands! On va se battre, là, sous nos fenêtres!

LOUISE. Non, non, ils ne se verront même pas! Mon père vient ici avec un

chef.

ROXANE. Ah! qui est-ce? le marquis?...

LA KORIGANE, regardant. Ça? c'est Mâcheballe, le général des braconniers

du bas pays. Je n'en vois pas d'autre!

ROXANE. Mâcheballe, l'assassin, comme on l'appelle? Nous sommes perdus!

LA KORIGANE. Dame, s'il sait comment vous le traitez! Il vous croira

tournée au bleu, et il n'est pas tendre, je ne vous dis que ça!

LOUISE. Taisez-vous, taisez-vous, le voici!

SCÈNE VII.--Les Mêmes, LE COMTE, MACHEBALLE et une douzaine de Paysans

armés, dont le nombre augmente insensiblement et envahit le salon. Ce

sont gens de diverses provinces et quelques Vendéens nouvellement

recrutés par eux. LE CHEVALIER, LE BARON, LA TESSONNIÈRE, MÉZIÈRES,

STOCK. Plusieurs Vendéens, un peu mieux habillés ou mieux armés que les

autres et simulant une sorte d'état-major, entourent Mâcheballe. Ils ont

le chapeau ou le mouchoir sur la figure.

LE COMTE, (à Mâcheballe, qu'il introduit). Entrez ici, et parlez,

monsieur, puisque vous vous présentez au nom du roi, et que vos pouvoirs

sont en règle. J'écoute les paroles que vous m'apportez et que vous

voulez me dire en présence de mes hôtes et de ma famille.

MACHEBALLE. Eh bien, monsieur le comte, voilà. Je ne suis pas grand

parolier, moi, et la chose que j'ai à vous dire ne prendra pas le temps

de réciter un chapelet. Je suis devant vous, moi, Pierre-Clément

Coutureau, dit Mâcheballe, capitaine, commandant ou général, comme ça

vous fera plaisir, je n'y tiens pas; j'ai ma bande de bons enfants, je

la mène du mieux que je peux; si elle est contente de moi, ça suffit!

LES INSURGÉS. Oui, oui, vive le général!

MACHEBALLE. Vous voyez, ils veulent que je le sois! On verra ça plus

tard, quand on sera organisé; pour le quart d'heure, faut se réunir et

se compter. Et, depuis trois mois qu'on avance dans le pays, on a

emmené, chemin faisant, tous les bons serviteurs de Dieu et de l'Église.

On est donc déjà vingt-cinq mille, chaque corps marchant dans son

chemin. On n'est chez vous qu'une cinquantaine; mais, autour de vous,

dans les bois, il y a autant d'hommes que d'arbres, monsieur le comte!

et faudrait pas nous mépriser parce qu'on vous paraît une poignée. On

est venu ici en confiance...

LE COMTE. Il est inutile de menacer, monsieur; fussiez-vous seul, vous

seriez en sûreté chez moi!

MACHEBALLE. Alors, monsieur le comte, vous allez, je pense, rassembler

vos métayers, vos domestiques et tout le monde de votre paroisse, et

vous viendrez avec nous, pas plus tard que tout à l'heure, donner

l'assaut à la ville de Puy-la-Guerche?

LE COMTE. Non, monsieur, je ne le ferai pas, et je vous prie, je vous

somme au besoin, de vous retirer du district où j'ai le devoir de

commander la garde nationale.

MACHEBALLE, riant. Vous me sommez, au nom de quoi?

LE COMTE. Au nom du roi, monsieur.

MACHEBALLE. Comment donc que vous arrangez ça dans le pays d'ici?

LE COMTE. Dans le pays, on procède comme ailleurs au nom de la

République; mais avec vous j'invoque la seule autorité légitime que je

reconnaisse.

MACHEBALLE. Alors, comment que vous arrangez ça dans votre cervelle?

(Les Vendéens rient.) Comment donc prétendez-vous, au nom du roi,

m'empêcher de servir le roi?

LE COMTE. Chacun entend le service du roi à sa manière. Vous avez

méconnu la sainteté de sa cause en commettant des excès, des cruautés

sans exemple. J'ai fait honneur à ceux qui ont signé votre mandat en

écoutant vos ouvertures, et, maintenant que je les ai entendues, je les

repousse. La guerre que vous faites est un prétexte au pillage et aux

vengeances personnelles. (Murmures des insurgés. Le comte élève la

voix.) Elle me répugne, et je la condamne. Passez votre chemin. Quand un

chef royaliste digne de ce nom paraîtra devant moi, je verrai à

m'entendre avec lui, si je le puis sans trahir le mandat qui m'est

confié. (Murmures des insurgés.)

MACHEBALLE, irrité. Par le saint ciboire! je ne sais pas comment je vous

laisse dire tant de sacriléges! (Il met la main sur ses pistolets. Un de

ses hommes passe devant lui, et le repousse en arrière en lui disant

tout bas: «Assez! tais-toi. Laisse-moi faire!» Cet homme ôte son

chapeau. La Korigane s'écrie: «Saint-Gueltas!» Louise, qui s'est élancée

vers son père menacé, recule avec effroi. Roxane laisse aussi échapper

une exclamation.)

SAINT-GUELTAS. Saint-Gueltas, marquis de la Roche-Brûlée. Il paraît que

mon nom effraye les dames; mais vous, monsieur le comte, peut-être me

ferez-vous l'honneur de m'agréer comme le chef sérieux d'une force

considérable,... à moins que vous ne me jugiez indigne aussi de servir

le roi? C'est possible, si vous proscrivez la peine de mort! Moi,

j'avoue que je n'ai pas encore découvert le moyen de faire la guerre

sans exposer sa vie et sans compromettre celle des autres.

MACHEBALLE. Bien parlé! (Il explique tout bas les paroles de

Saint-Gueltas à quelques paysans bretons qui approchent.)

LE COMTE. Je sais, monsieur le marquis, le respect qui est dû à votre

bravoure, à votre dévouement et à votre habileté; mais vos sarcasmes ne

m'empêcheront pas de réprouver les atrocités de vos triomphes. Vous avez

pu être débordé...

SAINT-GUELTAS, baissant la voix et s'approchant de lui et des femmes.

Débordé! comment ne pas l'être dans une guerre de partisans comme celle

que nous faisons? Nous manquons de chefs, monsieur le comte, et je ne

puis être partout; mais nous commençons à nous organiser. Suivez le bon

exemple, donnez-le à ceux qui hésitent encore, et nos paysans

deviendront des soldats soumis à une discipline; c'est le devoir de tout

bon royaliste et de tout brave gentilhomme.

LE COMTE. Devant de si sages paroles, je ne puis que regretter vivement

les engagements que j'ai pris...

MACHEBALLE, bas, à Saint-Gueltas. Il vous refuse aussi?

SAINT-GUELTAS, bas, à Mâcheballe. Prenez patience. Je vous réponds de

l'emmener! (Haut, au comte.) Puis-je au moins adresser mes offres aux

personnes libres qui vous entourent? (Allant à Raboisson.) Voici un ami

qui ne me reniera peut-être pas?

RABOISSON, lui serrant la main. Non certes; mais tu sers les prêtres,

marquis, et, moi...

SAINT-GUELTAS. Je sais, je sais! (Il fait un signe à Mâcheballe, qui se

retire au fond du salon et jusque dans la pièce du fond avec les

Vendéens.) Mon cher baron, tu peux être tranquille. Je ne suis pas plus

bigot que toi. Je n'ai pas changé! Nous nous servons du mysticisme des

paysans; mais que les gens sages nous secondent, et nous remettrons à

leur place MM. les ambitieux et les démagogues de la soutane.

RABOISSON, bas. Bien... Alors, je grille de te suivre, car je m'ennuie

ici considérablement; mais comment faire?

LE CHEVALIER, bas, à Saint-Gueltas. Moi aussi, monsieur le marquis, je

brûle de vous suivre; mais nous sommes ici en quelque sorte prisonniers

sur parole.

SAINT-GUELTAS. C'est bien simple. Allez ce soir à Puy-la-Guerche, et

laissez-vous faire prisonniers par moi.

LE CHEVALIER. Il vaudrait mieux vaincre les scrupules de M. de Sauvières

et nous emmener tous ensemble.

RABOISSON. Oh! vous ne les vaincrez pas, ses scrupules!

LE CHEVALIER. A moins que sa fille ne nous aide! Elle pense bien, et

elle a de l'ascendant sur lui.

SAINT-GUELTAS. Sa fille?... (Regardant Marie, qui est plus près de lui

que Louise.) Est-ce cette aimable et douce figure, qui ressemble à un

sourire de soleil dans la tempête?

RABOISSON. Non. Celle-ci est mademoiselle Hoche, une orpheline sans nom

et sans avoir, recueillie par la famille. Elle pense mal, mais elle agit

bien.

SAINT-GUELTAS. Qui est celui-ci? (Il montre Stock, qui s'est approché de

lui avec hésitation.)

RABOISSON. Un sous-officier des gardes suisses échappé au massacre,...

M. Stock!

SAINT-GUELTAS, à Stock. Ah!... Et comment avez-vous fait, monsieur

Stock, pour survivre à la journée du 10 août?

STOCK, accent étranger prononcé. J'étais en garnison avec mon bataillon

sur la Loire.

SAINT-GUELTAS. Je veux le croire; mais que faites-vous ici quand votre

place est marquée depuis longtemps dans les rangs de ceux qui vengent la

mort de vos frères?

STOCK, avec dignité. Je vous attendais, monsieur.

SAINT-GUELTAS, lui tendant la main. Voilà une belle et bonne réponse,

monsieur Stock. Je vous enrôle, vous commanderez un détachement. (A

Raboisson montrant la Tessonnière.) Et celui-ci?

RABOISSON, bas. Le plus grand poltron de la terre. Je te défie de le

faire marcher.

SAINT-GUELTAS. Nous allons bien voir. (A la Tessonnière.) Monsieur est

certainement des nôtres?

LA TESSONNIÈRE. Oh! moi, je suis trop vieux pour guerroyer.

SAINT-GUELTAS. Pas plus âgé que M. Stock?

LA TESSONNIÈRE. Ma religion me défend de verser le sang.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, monsieur, vous êtes un serviteur inutile ici. Je

vais vous employer, moi!

LA TESSONNIÈRE. A quoi donc, s'il vous plaît?

SAINT-GUELTAS. J'ai promis, en échange de plusieurs de mes braves tombés

dans les mains des bleus, de rendre un nombre égal de transfuges de la

République. Le nombre n'y est pas, vous le compléterez.

LA TESSONNIÈRE. Vous voulez me faire passer...? C'est m'envoyer à la

guillotine!

SAINT-GUELTAS. C'est vous envoyer au ciel. Choisissez, ou de verser le

sang des scélérats, ou de donner le vôtre à la bonne cause.

LA TESSONNIÈRE, éperdu. Je me battrai, monsieur, j'aime mieux me battre!

(Raboisson rit.)

LE COMTE. Je ne sais si la chose est plaisante, mais je la trouve

arbitraire et cruelle. Quels que soient les pouvoirs de M. le marquis,

je proteste contre toute contrainte exercée dans ma maison.

LOUISE, animée. Je m'y oppose aussi! Monsieur est notre parent, le plus

ancien de nos amis. Il est âgé, infirme. Brave ou non, je le respecte et

je l'aime. Personne ne lui fera violence ou injure tant qu'il me restera

un souffle de vie!

ROXANE, bas, à Louise. Le fait est qu'il agit ici un peu cavalièrement,

le héros!

SAINT-GUELTAS, (allant à Louise, la regarde avec insolence et menace;

tout à coup il se radoucit, et, avec une émotion toute sensuelle, il lui

prend et lui baise la main.) La beauté d'un ange et la fierté d'une

reine! Je vous rends les armes, mademoiselle de Sauvières! Attachez

votre mouchoir à mon bras en guise d'écharpe, je me regarderai comme

votre chevalier, et je sortirai d'ici sans emmener ceux que vous voulez

garder.

LOUISE. Vous me faites des conditions, monsieur? J'ai ouï dire que les

chevaliers n'en faisaient point aux dames.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, exaucez une prière, ne refusez pas de me donner

un brassard; c'est un encouragement dû à un homme qui sera peut-être

mort dans deux heures; car je me bats, moi, de ma personne et corps à

corps, tous les jours et deux fois plutôt qu'une. Voyons, un bon regard,

une douce parole, un gage fraternel que j'emporterais au combat et qui

serait sans doute bientôt rougi de mon sang... Que craignez-vous donc en

me l'accordant? Ce n'est ni votre coeur ni votre main que je vous

demande. Est-ce qu'un homme dans ma position peut songer à enchaîner le

sort d'une femme? Nous ne nous marions plus, nous autres! nous n'avons

plus ni intérêts domestiques, ni joies de famille; nous sommes des

martyrs. Une femme de coeur comme vous doit nous comprendre, nous

estimer et nous plaindre, et, quand nous ne lui demandons qu'une larme

ou un sourire a-t-elle le droit de détourner les yeux avec terreur... ou

dédain?

LOUISE, émue. Eh bien, monsieur, voici mon gage! (Saint-Gueltas

s'agenouille pendant qu'elle le lui attache au bras.) Voyez-y la preuve

de mon enthousiasme pour la foi de mes pères, dont vous êtes le

champion. Il faut que cet enthousiasme soit immense pour me faire

oublier que vos victoires ont été souillées par des crimes!

SAINT-GUELTAS, bas, en se relevant. Aimez-moi, adorable enfant, et je

deviendrai miséricordieux! (Il s'éloigne.)

LA KORIGANE, bas, à Louise stupéfaite et comme éperdue. Ah! il vous a

regardée... il vous a parlé bas... Et voilà que vous l'aimez?

LOUISE. Taisez-vous, laissez-moi!

LA KORIGANE, jalouse. Je vous dis que vous l'aimez, demoiselle. Ce sera

tant pis pour vous, ça! (Louise se réfugie auprès de sa tante.)

RABOISSON, à Saint-Gueltas. La belle Louise n'a pas demandé grâce pour

nous; j'espère que tu ne renonces pas à nous tirer d'ici?

SAINT-GUELTAS, bas. La belle Louise vient de condamner son père à nous

suivre sur l'heure.

RABOISSON. Comment ça?

SAINT-GUELTAS. Parce que, pour emmener l'une, il me faut emmener

l'autre. Comprends-tu?

RABOISSON. J'ai peur de comprendre! Es tu déjà épris de mademoiselle de

Sauvières?

SAINT-GUELTAS. Comme un fou!

RABOISSON. Allons donc!

SAINT-GUELTAS. Quoi d'étonnant? L'amour naît d'un regard, et un regard,

c'est la durée d'un éclair.

RABOISSON. Diable! tu as dit que tu ne te mariais pas, et pour cause!

Mais cette fille est pure, son père est mon ami, et elle est fiancée à

un jeune cousin...

SAINT-GUELTAS. Un cousin, c'est de rigueur. On le fera oublier!

RABOISSON. Il défendra ses droits.

SAINT-GUELTAS. Les armes à la main? Eh bien, on le tuera. Allons au plus

pressé! (Il va au comte.) Monsieur de Sauvières, votre adorable fille

m'a donné une bonne leçon. Je suis devenu un sauvage dans cette guerre

sauvage; il faut pardonner à la rudesse de mes manières. Ces messieurs

(montrant Stock, le chevalier et Raboisson) m'ont déjà fait grâce; ils

viennent avec moi de leur plein gré.

LE COMTE. Alors, c'est de leur plein gré qu'ils me rangent sur la liste

des traîtres et m'envoient à la mort?

RABOISSON. Nous prendrons de telles précautions, que vous ne serez pas

compromis.

LE CHEVALIER. Moi, je rougis de ce que vient de dire M. de Sauvières!

LE COMTE. Monsieur...

LE CHEVALIER. Oui, monsieur, je ne comprends pas que vous persistiez

dans votre fidélité à l'infâme République!

LE COMTE. L'infâme République?... Elle a guillotiné vos frères, je le

sais; mais des hommes plus humains vous ont permis de trouver chez moi

un refuge; c'est donc à des républicains que vous devez la vie. Il ne

fallait pas accepter cela, car à présent vous ne pouvez pas l'oublier.

SAINT-GUELTAS, bas, à Raboisson, pendant que le comte et le chevalier

discutent vivement. Trop de principes! cet homme-là n'est bon à rien.

RABOISSON. Laissons-le, emmène-nous de force.

SAINT-GUELTAS. Je ne veux ni ne peux le laisser! mes gens

s'impatientent...

MACHEBALLE, qui s'est approché, à Saint-Gueltas. Eh bien, mille

tonnerres du diable! ça va-t-il bientôt finir, tout ça?

SAINT-GUELTAS. Il faut employer les grands moyens. Nos camarades

arrivent-ils?

MACHEBALLE. Ils sont là, dans la cour.

SAINT-GUELTAS. Qu'ils montent l'escalier! et n'oublie pas l'homme

habillé de toile.

Cadio · 第 18 / 85 题