REBEC, (obséquieux, avec de grands saluts). Nous nous sommes permis...
LE COMTE. Soyez les bienvenus, messieurs. Qu'y a-t-il pour votre
service?
REBEC, ému. Voilà ce que c'est, citoyen comte. Les brigands sont à nos
portes.
LE COMTE, incrédule. A vos portes?
REBEC. On a signalé l'apparition de plusieurs bandes éparses dans les
bois, et même très-près d'ici on a trouvé des traces de bivac.
RABOISSON. On est sûr que c'étaient des brigands?
REBEC. Oui, citoyen baron, des paysans révoltés contre le tirage.
LE COMTE. Ont-ils fait quelque dégât?
REBEC. Aucun encore; mais...
LE COMTE. Vous vous pressez peut-être beaucoup de les traiter de
brigands!
REBEC. Ah! dame! si M. le comte croit qu'ils n'en veulent pas à nos
personnes et à nos biens..., c'est possible! moi, j'ignore... (Bas, à Le
Moreau, qui se tient digne et froid, observant avec sévérité le comte et
Raboisson.) Il ne faudrait pas le fâcher! (Haut.) Moi, j'ai des opinions
modérées... J'ai toujours été dévoué à la famille de Sauvières.
LE COMTE, avec un peu de hauteur.--Il est blessé de l'examen que lui
fait subir Le Moreau. Ma famille a toujours su reconnaître les preuves
de respect et de fidélité; mais je vous sais alarmiste, monsieur Rebec,
et je voudrais être sérieusement renseigné. Pourquoi M. Le Moreau
garde-t-il le silence?
LE MOREAU, prenant un siége et faisant sentir qu'on ne lui a pas encore
dit de s'asseoir. Monsieur le comte ne m'a pas encore fait l'honneur de
m'interroger.
LE COMTE, lui faisant signe de s'asseoir. Veuillez parler, monsieur.
LE MOREAU. Je ne suis pas aussi persuadé que M. Rebec de l'approche de
ces bandes; mais la population s'en émeut, et il faut la rassurer. Les
paysans des districts voisins, gagnés par l'exemple des districts plus
éloignés, commencent eux-mêmes à commettre des actes de brigandage, on
n'en peut plus douter. La loi du recrutement est dure pour eux, j'en
conviens, et ils n'en comprennent pas la nécessité; des suggestions
coupables, des intrigues perverses que je n'ai pas besoin de vous
signaler...
RABOISSON. Quant à cela, je ne vous dirai pas le contraire. Le clergé
des campagnes...
LE COMTE. Ne parlons pas du clergé, je le respecte.
LE MOREAU. Je le respecte aussi, quand il ne prêche pas la guerre
civile.
LE COMTE. La guerre civile! en sommes-nous là, bon Dieu?
LE MOREAU. Oui, monsieur, nous en sommes là, et, si vous l'ignorez, vous
vous faites d'étranges illusions.
LE COMTE. Le peuple n'en veut qu'aux jacobins, messieurs, et Dieu merci,
il n'y en a pas dans notre district.
LE MOREAU. Du moins, il y en a peu; mais, en revanche, il y a beaucoup
d'hommes qui pensent comme moi.
LE COMTE. Nous pensons tous de même; nous voulons tous la fin des
fureurs démagogiques.
LE MOREAU. C'est pour cela, monsieur le comte, que nous devons réprimer
toutes les démagogies, de quelque titre qu'elles se parent. Venez
commander nos gardes nationaux, et, s'il est vrai que le torrent se
dirige de notre côté, il passera auprès de notre ville sans oser la
traverser.
REBEC. Autrement, ils feront ce qu'ils ont fait à Bois-Berthaud, ils
dévasteront tout. Ils pilleront les auberges, ils gaspilleront les
provisions de bouche...
LE MOREAU. Et, chose plus grave, ils insulteront nos femmes et
menaceront nos enfants! Hâtez-vous, monsieur. Si les nouvelles sont
exactes, ils ont fait ce matin le ravage au hameau du Jardier, à six
lieues d'ici; ils peuvent être chez nous ce soir!
LE COMTE. Mais ce ne sont pas des gens de nos environs. Qui sont-ils?
d'où viennent-ils?
LE MOREAU, méfiant. Vous l'ignorez, monsieur le comte?
LE COMTE, blessé. Apparemment, puisque je le demande.
LE MOREAU. Ils viennent du bas Poitou.
RABOISSON. Et ils sont commandés...?
LE MOREAU. Par le ci-devant marquis de la Roche-Brûlée, un homme perdu
de dettes et de débauches.
RABOISSON. Vous êtes sévère pour lui... Il vaut peut-être mieux que sa
réputation.
LE MOREAU. Si vous le connaissez, monsieur, et que nous soyons réduits à
capituler, vous nous viendrez en aide, et, en nous servant
d'intermédiaire, vous n'oublierez pas la confiance que les autorités de
Puy-la-Guerche ont cru pouvoir vous témoigner; mais nous commencerons
par nous bien défendre, je vous en avertis, et j'imagine que M. le
commandant de notre garde civique ne nous abandonnera pas dans le
danger.
LE COMTE. Le doute m'offense, monsieur. Laissez-moi le temps de donner
chez moi quelques ordres, et je vous suis. (A Raboisson.) Venez, baron,
c'est à vous que je veux confier la garde du château en mon absence.
(Ils sortent.)