C'était en Algérie, chez un aga de la plaine du Chélif. De la grande
tente seigneuriale installée pour nous devant la maison de l'aga,
nous voyions descendre une nuit de demi-deuil, d'un noir violet où se
fonçait la pourpre d'un couchant magnifique; dans la fraîcheur de la
soirée, au milieu de la tente entr'ouverte, un chandelier kabyle en
bois de palmier levait au bout de ses branches une flamme immobile
qui attirait des insectes de nuit, des frôlements d'ailes peureuses.
Accroupis tout autour sur des nattes, nous mangions silencieusement:
c'étaient des moutons entiers, tout ruisselants de beurre, qu'on
apportait au bout d'une perche, des pâtisseries au miel, des confitures
musquées, et enfin un grand plat de bois où des poulets s'étalaient
dans la semoule dorée du kousskouss.
Pendant ce temps-là, la nuit était venue. Sur les collines
environnantes, la lune se levait, un petit croissant oriental où
s'enfermait une étoile. Un grand feu flambait en plein air devant la
tente, entouré de danseurs et de musiciens. Je me souviens d'un nègre
gigantesque, tout nu sous une ancienne tunique des régiments de léger,
qui bondissait en faisant courir des ombres sur toute la toile...
Cette danse de cannibale, ces petits tambours arabes haletant sous la
mesure précipitée, les aboiements aigus des chacals qui se répondaient
de tous les coins de la plaine; on se sentait en plein pays sauvage.
Cependant à l'intérieur de la tente,--cet abri des tribus nomades
qui ressemble à une voile fixe sur un élément immobile,--l'aga dans
ses bournous de laine blanche me semblait une apparition des temps
primitifs, et pendant qu'il mangeait son kousskouss gravement, je
pensais que le plat national arabe pourrait bien être cette manne
miraculeuse des Hébreux dont il est parlé dans la Bible.