LA POLENTA

La côte Corse, un soir de novembre.--Nous abordons sous la grande pluie

dans un pays complètement désert. Des charbonniers Lucquois nous font

une place à leur feu; puis un berger indigène, une espèce de sauvage

tout habillé de peau de bouc, nous invite à venir manger la _polenta_

dans sa cabane. Nous entrons, courbés, rapetissés, dans une hutte

où l'on ne peut se tenir debout. Au milieu, des brins de bois vert

s'allument entre quatre pierres noires. La fumée qui s'échappe de là

monte vers le trou percé à la hutte, puis se répand partout, rabattue

par la pluie et le vent. Une petite lampe--le _caleil_ provençal--ouvre

un œil timide dans cet air étouffé. Une femme, des enfants apparaissent

de temps en temps quand la fumée s'éclaircit, et tout au fond un porc

grogne. On distingue des débris de naufrage, un banc fait de morceaux

de navires, une caisse de bois avec des lettres de roulage, une tête de

sirène en bois peint arrachée à quelque proue, toute lavée d'eau de mer.

La _polenta_ est affreuse. Les châtaignes mal écrasées ont un goût

moisi; on dirait qu'elles ont séjourné longtemps sous les arbres, en

pleine pluie. Le _bruccio_ national vient après, avec son goût sauvage

qui fait rêver de chèvres vagabondes ... Nous sommes ici en pleine

misère italienne. Pas de maison, l'abri. Le climat est si beau, la vie

si facile! Rien qu'une niche pour les jours de grande pluie. Et alors

qu'importe la fumée, la lampe mourante, puisqu'il est convenu que le

toit c'est la prison et qu'on ne vit bien qu'en plein soleil?

Contes de lundi · 第 96 / 115 题