L' AIOLI

On se serait cru dans la cabane d'un pêcheur de Théocrite, au bord

de la mer de Sicile. C'était simplement en Provence, dans l'île de

Camargue, chez un garde-pêche. Une cabane de roseaux, des filets pendus

au mur, des rames, des fusils, quelque chose comme l'attirail d'un

trappeur, d'un chasseur de terre et d'eau. Devant la porte, encadrant

un grand paysage de plaine, agrandi encore par le vent, la femme du

garde dépouillait de belles anguilles toutes vives. Les poissons se

tordaient au soleil; et là-bas, dans la lumière blanche des coups de

vent, des arbres grêles se courbaient, avaient l'air de fuir, montrant

le côté pâle de leurs feuilles. Des marécages luisaient de place en

place entre les roseaux, comme les fragments d'un miroir brisé. Plus

loin encore, une grande ligne étincelante fermait l'horizon; c'était

l'étang de Vaccarès.

Dans l'intérieur de la cabane où brillait un feu de sarments tout en

pétillement et en clarté, le garde pilait religieusement les gousses

d'ail dans un mortier en y laissant tomber l'huile d'olive goutte à

goutte. Nous avons mangé _l'aioli_ autour de nos anguilles, assis sur

de hauts escabeaux devant la petite table de bois, dans cette étroite

cabane où la plus grande place était tenue par l'échelle montant à la

soupente. Autour de la chambre si petite on devinait un horizon immense

traversé de coups de vent, de vols hâtés d'oiseaux en voyage; et

l'espace environnant pouvait se mesurer aux sonnailles des troupeaux de

chevaux et de bœufs, tantôt retentissantes et sonores, tantôt diminuées

dans l'éloignement et n'arrivant plus que comme des notes perdues,

enlevées dans un coup de mistral.

Contes de lundi · 第 94 / 115 题