Nous longions les côtes de Sardaigne, vers l'île de la Madeleine. Une
promenade matinale. Les rameurs allaient lentement, et penché sur le
bord je voyais la mer, transparente comme une source, traversée de
soleil jusqu'au fond. Des méduses, des étoiles de mer s'étalaient
parmi les mousses marines. De grosses langoustes donnaient immobiles
en abaissant leurs longues cornes sur le sable fin. Tout cela vu à
dix-huit ou vingt pieds de profondeur, dans je ne sais quelle facticité
d'aquarium en cristal. A l'avant de la barque, un pêcheur debout, un
long roseau fendu à la main, faisait signe aux rameurs: «piano...
piano...» et tout à coup, entre les pointes de sa fourche, tenait
suspendue une belle langouste qui allongeait ses pattes avec un effroi
encore plein de sommeil. Près de moi, un autre marin laissait tomber sa
ligne à fleur d'eau dans le sillage et ramenait des petits poissons
merveilleux qui se coloraient en mourant de mille nuances vives et
changeantes. Une agonie vue à travers un prisme.
La pêche finie, on aborda parmi les hautes roches grises. Le feu fut
vite allumé, pâle dans le grand soleil; de larges tranches de pain
coupées sur de petites assiettes de terre rouge, et l'on était là
autour de la marmite, l'assiette tendue, la narine ouverte... Était-ce
le paysage, la lumière, cet horizon de ciel et d'eau? Mais je n'ai
jamais rien mangé de meilleur que cette bouillabaisse de langoustes.
Et quelle bonne sieste ensuite sur le sable! un sommeil tout plein du
bercement de la mer, où les mille écailles luisantes des petites vagues
papillotaient encore aux yeux fermés.