Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques, qui
savait à peine signer son nom, et avait mis vingt ans à gagner ses
galons de sous-officier. Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout
l'abrutissement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce
dos voûté par le sac, cette allure inconsciente de troupier dans le
rang. Avec cela il était un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau,
on n'a pas besoin d'éloquence. Le soir même de la bataille, son colonel
lui dit: «Tu as le drapeau, mon brave; eh bien, garde-le.» Et sur sa
pauvre capote de campagne, déjà toute passée à la pluie et au feu, la
cantinière surfila tout de suite un liséré d'or de sous-lieutenant.
Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humilité. Du coup la taille du
vieux troupier se redressa. Ce pauvre être habitué à marcher courbé,
les yeux à terre, eut désormais une figure fière, le regard toujours
levé pour voir flotter ce lambeau d'étoffe et le maintenir bien droit,
bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la déroute.
Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hornus les jours de
bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à deux mains, bien affermie dans
son étui de cuir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme
un prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sacré. Toute sa
vie, toute sa force était dans ses doigts crispés autour de ce beau
haillon doré sur lequel se ruaient les balles, et dans ses yeux pleins
de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de dire:
«Essayez donc de venir me le prendre!...»
Personne ne l'essaya, pas même la mort. Après Borny, après Gravelotte,
les batailles les plus meurtrières, le drapeau s'en allait de partout,
haché, troué, transparent de blessures; mais c'était toujours le vieil
Hornus qui le portait.