LE PORTE-DRAPEAU

I

Le régiment était en bataille sur un talus du chemin de fer, et

servait de cible à toute l'armée prussienne massée en face, sous le

bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient:

«Couchez-vous!...» mais personne ne voulait obéir, et le fier régiment

restait debout, groupé autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de

soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, cette masse d'hommes,

tourmentée, enveloppée d'une fumée confuse, avait l'air d'un troupeau

surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d'un orage

formidable.

C'est qu'il en pleuvait du fer sur ce talus! On n'entendait que le

crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant

dans le fossé, et les balles qui vibraient longuement d'un bout à

l'autre du champ de bataille, comme les cordes tendues d'un instrument

sinistre et retentissant. De temps en temps le drapeau qui se dressait

au-dessus des têtes, agité au vent de la mitraille, sombrait dans la

fumée: alors une voix s'élevait grave et fière, dominant la fusillade,

les râles, les jurons des blessés: «Au drapeau, mes enfants, au

drapeau!...» Aussitôt un officier s'élançait vague comme une ombre dans

ce brouillard rouge, et l'héroïque enseigne, redevenue vivante, planait

encore au-dessus de la bataille.

Vingt-deux fois elle tomba!... Vingt-deux fois sa hampe encore tiède,

échappée à une main mourante, fut saisie, redressée; et lorsqu'au

soleil couché, ce qui restait du régiment--â peine une poignée

d'hommes--battit lentement en retraite, le drapeau n'était plus qu'une

guenille aux mains du sergent Hormis, le vingt-troisième porte-drapeau

de la journée.

Contes de lundi · 第 55 / 115 题