Avant la guerre il y avait là un beau pont suspendu, deux hautes piles
de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les
horizons de la Seine avec cette apparence aérienne qui rend si beaux
les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, la
_chaîne_ passait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée, sans
même avoir besoin d'abaisser ses tuyaux; sur les côtés, on abritait les
battoirs, les escabeaux des laveuses, et des petits bateaux de pêche
retenus par des anneaux. Une allée de peupliers, tendue entre les prés
comme un grand rideau vert agité à la fraîcheur de l'eau, conduisait au
pont. C'était charmant...
Cette année, tout est changé. Les peupliers, toujours debout, mènent
au vide. Il n'y a plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant
tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche
du péage, à moitié détruite par la secousse, a l'air d'une ruine toute
neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent
tristement; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de
l'eau, comme une grande épave surmontée d'un drapeau rouge pour avertir
les mariniers, et tout ce que la Seine emporte d'herbes coupées, de
planches moisies s'arrête là en un barrage tout plein de remous et
de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose
d'ouvert et qui sent le désastre. Pour achever d'attrister l'horizon,
l'allée qui menait au pont s'est éclaircie. Tous ces beaux peupliers si
touffus, dévorés jusqu'au faîte par les larves,--les arbres ont leurs
invasions eux aussi,--étendent leurs branches sans bourgeons, amincies,
déchiquetées; et dans la grande avenue, inutile et déserte, les gros
papillons blancs volent lourdement...
En attendant que le pont soit reconstruit, on a installé près de là
un bac, un de ces immenses radeaux où l'on embarque les voitures
tout attélées, des chevaux de labour avec leur charrue et des vaches
qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de
l'eau. Les bêtes et les attelages tiennent le milieu; sur le côté, des
passagers, des paysans, des enfants qui vont à l'école du bourg, des
Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des
longes de chevaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s'avance
lentement. La Seine, si longue à traverser, paraît bien plus large
qu'autrefois, et derrière les ruines du pont écroulé, entre ces deux
rives presque étrangères l'une à l'autre, l'horizon s'agrandit avec une
sorte de solennité triste.
* * * * *
Ce matin-là, j'étais arrivé de très bonne heure pour traverser l'eau.
Il n'y avait encore personne sur la plage. La petite maison du passeur,
un vieux wagon immobilisé dans le sable humide, était fermée, toute
ruisselante de brouillard; dedans, on entendait des enfants qui
toussaient.
«Ohé! Eugène!
--Voilà! voilà!» fit le passeur, qui arrivait en se traînant. C'est un
beau marinier, encore assez jeune, mais il a servi comme artilleur dans
la dernière guerre, et il en est revenu perclus de rhumatismes avec un
éclat d'obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le brave homme
sourit en me voyant: «Nous ne serons pas gênés, ce matin, monsieur.»
En effet, j'étais seul sur le bac; mais avant qu'il eût détaché son
amarre, il nous arriva du monde. D'abord une grosse fermière aux yeux
clairs, s'en allant au marché de Corbeil, avec deux grands paniers
passés sous les bras, qui mettaient d'aplomb sa taille rustique, et la
faisaient marcher ferme et droit; puis derrière elle, dans le chemin
creux, d'autres voyageurs qu'on apercevait vaguement à travers la
brume, et dont nous entendions les voix. C'était une voix de femme,
douce, pleine de larmes:
«Oh! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir
de la peine... Vous voyez qu'il travaille maintenant... Donnez-lui du
temps pour payer... c'est tout ce qu'il demande.
--J'en ai assez donné, du temps... j'en donne plus», répondait une
voix de vieux paysan, édentée et cruelle; «ça regarde l'huissier à
cette heure. Il fera ce qu'il voudra... Ohé! Eugène!»
«C'est ce gueux de Chachignot, me dit le passeur à voix basse... Voilà!
voilà!»
A ce moment, je vis arriver sur la plage un grand vieux, affublé d'une
redingote de gros drap et d'un chapeau de soie, tout neuf, très haut
de forme. Ce paysan hâlé, crevassé, dont les mains noueuses étaient
déformées par la pioche, paraissait encore plus noir, plus brûlé, dans
son vêtement de monsieur. Un front têtu, un grand nez crochu d'Indien
apache, une bouche pincée, aux rides pleines de malice, lui donnaient
une physionomie féroce oui allait bien avec ce nom de Chachignot.
«Allons, Eugène, vite en route», fit-il en sautant dans le bac, et sa
voix tremblait de colère. La fermière s'approcha de lui pendant que le
passeur démarrait: «A qui en avez-vous donc, père Chachignot?
--Tiens! c'est toi, la Blanche?... M'en parle pas... Je suis furieux...
c'est ces canailles de Mazilier!» Et il montrait du poing une petite
ombre chétive, qui remontait le chemin creux en sanglotant.
«--Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces gens-là?
--Ils m'ont fait qu'ils me doivent quatre termes et tout mon vin, et
que je ne peux pas en avoir un sou!... Aussi je vas chez l'huissier de
ce pas, pour faire flanquer tous ces gueux-là dans la rue.
--C'est pourtant un brave homme ce Mazilier. Il n'y a peut-être pas de
sa faute s'il ne vous paye pas... Il y en a tant qui ont perdu pendant
cette guerre.»
Le vieux paysan eut une explosion:
«C'est _eun_' bête!... Il pouvait faire sa fortune avec les Prussiens,
C'est lui qui n'a pas voulu... Du jour qu'ils sont arrivés, il a
fermé son cabaret et décroché son enseigne... Les autres cafetiers ont
fait des affaires d'or pendant la guerre; lui n'a pas seulement vendu
pour un sou... Pis que cela. Il s'est fait mettre en prison avec ses
insolences... C'est _eun_' bête, que je te dis... Est-ce que ça le
regardait, lui, toutes ces histoires! Est-ce qu'il était militaire!...
Il n'avait qu'à fournir du vin et de l'eau-de-vie à la pratique;
maintenant il pourrait me payer... Canaille, va! je t'apprendrai à
faire le patriote!»
Et, rouge d'indignation, il se démenait dans sa grande redingote, avec
les gestes balourds des gens de campagne habitués au bourgeron.
A mesure qu'il parlait, les yeux clairs de la fermière, tout à l'heure
si pleins de compassion pour les Mazilier, devenaient secs, presque
méprisants. C'était une paysanne, elle aussi, et ces gens-là n'estiment
guère ceux qui refusent de gagner de l'argent. D'abord elle disait: «
C'est ben malheureux pour la femme», puis un moment après: «Ça! c'est
vrai... Il ne faut pas tourner le dos à la chance...» Sa conclusion
fut: «Vous avez raison, mon vieux père, quand on doit, il faut payer.»
Chachignot, lui, répétait toujours entre ses dents serrées:
«C'est _eun_' bête... C'est _eun_' bête...»
Le passeur, qui les écoutait tout en manœuvrant sa perche le long du
bac, crut devoir s'en mêler:
«Ne faites donc pas le méchant comme ça, père Chachignot... A quoi ça
vous servira-t-il d'aller chez l'huissier?... Vous serez bien avancé
quand vous aurez fait vendre ces pauvres gens. Attendez donc encore un
peu, puisque vous en avez le moyen.»
Le vieux se retourna comme si on l'avait mordu:
«Je te conseille de parler, toi, propre à rien! Tu en es encore un de
ces patriotes... Si ça ne fait pas pitié! Cinq enfants, pas le sou, et
ça s'en va s'amuser à tirer des coups de canon sans y être forcé... Et
je vous demande un peu, monsieur (je crois qu'il s'adressait à moi,
le misérable!), à quoi tout ça nous a servi? Lui, par exemple, il y
a gagné de s'être fait casser la figure, de perdre une bonne place
qu'il avait... Et maintenant le voilà logé comme un bohémien, dans une
baraque à tous les vents avec ses enfants qui prennent du mal, et sa
femme qui s'éreinte à lessiver... C'est-il pas _eun_' bête, celui-là
aussi?»
Le passeur eut un éclair de colère, et au milieu de sa figure blême je
vis sa balafre se creuser profonde et blanche; mais il eut la force
de se contenir et passa sa rage sur la perche, qu'il enfonça dans le
sable jusqu'à la tordre. Un mot de trop pouvait lui faire perdre encore
cette place; car M. Chachignot a de l'autorité dans le pays:
Il est du conseil municipal.