accepté et que votre conscience ne saurait ratifier!... Non!... vous
n'avez pas fait toutes ces choses froidement et avec le calme de l'homme
qui se sent guidé par le devoir! Vous avez rougi et pâli cent fois
malgré votre remarquable empire sur vous-même. Vous avez cent fois dit à
Dieu dans votre angoisse: «Vois mon intention! N'es-tu pas le maître
inflexible qui nous crie que la fin justifie les moyens? Ton
représentant sur la terre, n'est-ce pas moi, le prêtre, qui dois
triompher de tous les obstacles, et au besoin mentir aux hommes,
enfreindre les lois civiles et humaines plutôt que de laisser une tache
sur l'Église en ma personne sacrée?»
«Mais Dieu ne vous répondait pas, vos joues creuses et vos yeux
brillants de fièvre me révèlent assez les combats de votre esprit. Vous
n'êtes qu'à demi fanatique, et cet homme du sentiment, cet homme
véritable qui parle en vous, vous n'avez encore pu réussir à l'immoler;
il se débat sous l'étreinte du père Onorio, il saigne, il râle, et il
ne succombe pas. Vous invoquez Dieu contre lui, Dieu le fortifie en vous
et contre vous.
«Il faudra peut-être lui céder, monsieur, car il ne passera à l'état de
sainteté, comme vous l'entendez, qu'en vous laissant privé de foi ou de
raison. Je n'ai point avec vous le droit de conseil, il se peut que vous
préfériez la démence à la lucidité, l'ombre à la lumière, l'éternelle
nuit des dogmes de l'enfer et du célibat à l'éternelle vie du ciel et de
l'amour légitime. Vous avez passé l'âge des passions, dites-vous!...
Non, car vous entrez dans celui des vengeances et des persécutions.
Prenez-y garde! Quel que soit cependant votre sort parmi nous, vous
verrez clair un jour au delà de la tombe, et, comme je ne crois pas plus
aux châtiments sans fin qu'aux épreuves sans fruit, je vous annonce que
nous nous retrouverons quelque part où nous nous entendrons mieux et où
nous nous aimerons au lieu de nous combattre; mais pas plus que vous je
ne crois à l'impunité du mal et à l'efficacité de l'erreur. Je crois
donc que vous expierez l'endurcissement volontaire de votre coeur par de
grands déchirements de coeur dans quelque autre existence. Il ne
tiendrait pourtant qu'à vous de rentrer dans la voie directe de votre
bonheur progressif, car je suis certain qu'on peut tout racheter dès
cette vie. L'âme humaine est douée de magnifiques puissances de repentir
et de réhabilitation. Ceci n'est pas contraire à vos dogmes, et votre
mot de _contrition_ dit beaucoup.
«Le pur christianisme et beaucoup de prescriptions salutaires dues au
catholicisme vous ouvrent le champ de la vraie sainteté. Le jour où vous
saurez dégager une grande somme d'erreurs de beaucoup de décisions
éternellement vraies, vous ferez le bien sans effort, vous connaîtrez la
chasteté sans combat, l'humilité sans protestation intérieure, la
charité sans restriction dogmatique, l'amitié sans détour, la foi sans
défaillance, et l'espoir sans bornes. C'est là l'état de perfection
auquel tout homme de coeur peut aspirer, n'eût-il pas encore été
franchement homme de bien, et, pour l'atteindre, ce cercle du vrai où
aucun mal ne tente plus l'homme éclairé et convaincu, il n'est pas
besoin de mortification, de cilice, de jeûnes et de luttes avec Satan.
Non! le chemin est plus simple, plus court et plus droit; ce chemin
s'appelle l'examen sans entraves et la religion sans mystères.»
Les yeux de Moreali s'étaient de nouveau fixés sur le parquet. Il ne
répondit rien. Il se leva, ouvrit les fenêtres, regarda les étoiles et
aspira l'air de la nuit. Il resta longtemps comme s'il priait; puis il
revint vers M. Lemontier, qui lui demanda s'il persistait à vouloir
prendre connaissance du dernier écrit de madame La Quintinie.
«Vous l'avez jugé nécessaire, répondit l'abbé, et je ne crois pas
pouvoir non plus m'en dispenser. Cet écrit est un voeu relatif à sa
fille peut-être! Si nous le dérobons à la connaissance du général,
n'est-ce pas à nous de tâcher de l'accomplir?
--Vous pensez donc que c'est une volonté lucide?
--Si j'en étais certain, je remettrais la lettre à son adresse; mais je
crains un acte de folie, une confession exaltée où je serais compromis.
Je ne mérite pas cette honte, et je ne dois pas laisser porter ce
trouble dans une famille.»
M. Lemontier lui montra de nouveau l'enveloppe qui concernait le jour de
la première communion de Lucie.
«Voici, dit-il, des prévisions réfléchies et qui ne sentent point
l'égarement. Il en est temps encore, monsieur l'abbé. Croyez-vous qu'il
faille absolument aller plus loin?
--Il le faut, monsieur; ceci concerne Lucie, cela appartient à Lucie,
elle vous autorise, et vous sentez qu'au-dessus du secret d'une lettre,
au-dessus même de la volonté d'une mourante, il y a le repos d'un père
et la foi d'un chrétien.
--Lisez donc, si vous l'osez, et lisez seul! dit Lemontier en lui
remettant la lettre. Briser ce cachet me répugne, et je ne m'y résoudrai
jamais. Vous avez été le confesseur, votre croyance vous délie des lois
de l'honneur social: ma conscience, à moi, ne peut s'arroger un pareil
droit, puisqu'elle s'effraye de vous le voir prendre; mais, s'il y a ici
un grand désespoir ou une grande rougeur à épargner à une famille, vous
seul, qui fûtes la cause du mal, pouvez tout oser dans une circonstance
si délicate!»
L'abbé saisit la lettre, fit sauter le cachet, froissa et jeta
l'enveloppe avec l'énergie d'un homme qui brûle ses vaisseaux. M.
Lemontier frémit de voir cette absence de scrupule et d'hésitation. Il
n'avait pu se résoudre à nier en lui-même la loyauté de l'homme, et
maintenant le prêtre, soulagé de ses anxiétés et maître de la situation,
reparaissait toujours debout et omnipotent entre la femme et le mari,
même au delà de la mort.
Mais son triomphe dura peu, il pâlit, trembla et se rassit comme brisé;
puis il dit, en tendant la lettre à M. Lemontier:
«J'ai eu tort de craindre. Pauvre femme! il n'y avait pas là de secret.
Lisez!»
La lettre était courte, d'une écriture pénible et d'un style haché:
«Un moment de répit à mes atroces crises.... Je veux dire....
Pourrai-je? J'ai ma raison! Je crois au Dieu bon, juste!... Notre
fille!... qu'elle me pardonne de l'abandonner.... Chère petite Lucie!...
Élevez-la chrétiennement, rien de plus! Pas d'exagérations, pas de
couvent,... peu de prêtres, la liberté d'aimer... sans conditions
religieuses! Adieu! Aimez-la bien... ne m'oubliez.... J'ai mal aimé....
Bien coupable, coupable seule!... Pardon, mon mari....
«Ta pauvre Blanche.»
L'abbé pleurait.
«Vous le voyez, monsieur; lui dit M. Lemontier, au moment de la mort, on
revient à la raison et à la nature! Ceci est une abjuration du
fanatisme. Et à présent qu'allez-vous faire? Cette arme que j'avais
contre vos oppositions et dont je ne connaissais pas le prix, vous allez
la détruire sans vous engager à rien vis-à-vis de moi? Est-ce là ce que
vous avez résolu?
--Monsieur Lemontier, répondit Moreali, si vous n'aviez que cette arme
contre moi, elle serait nulle. La religion fervente, à laquelle il n'est
pas difficile d'amener le général, lui défendrait d'écouter ce voeu de
tolérance et de liberté adressé à lui par sa femme à l'égard de sa
fille; mais je suis lié envers vous par ma conscience d'homme, et,
dussé-je avoir à lutter contre les scrupules de ma conscience religieuse
et sacerdotale... il faut pourtant écouter le coeur quelquefois, je le
sens bien! Vous m'avez dit là-dessus de bonnes choses que je n'oublierai
pas. Vous n'avez pas ébranlé mon dogme, mais vous m'avez ouvert un monde
de réflexions que je pèserai pour les faire concorder avec ma foi; je
crois cela possible. Rien de ce qui est bon ne peut être inconciliable
avec la religion du Christ.
--Est-ce là tout? Vous me donnez l'espérance d'avoir un peu modifié vos
résolutions; mais, si le père Onorio vous travaille, vous nierez ce que
vous venez de m'accorder, votre conscience se retournera sur l'autre
oreille, et, certain que je suis incapable de trahir vos secrets, vous
reprendrez la lutte où nous l'avions laissée?
--Non! s'écria l'abbé, offensé malgré lui de ce doute, vous me méprisez
trop!... Ah! que de préventions contre le pauvre prêtre!
--Otez-les-moi, prononcez-vous, soyez homme, soyez un membre de la
société universelle, ne fût-ce qu'un instant dans votre vie!...
--Eh bien, dit l'abbé, je pars, je vais chercher le consentement du
général, et je vous l'apporte; serez-vous content?
--Donnez-moi votre parole que vous agirez ainsi.
--Gardez la lettre!
--Que ferais-je d'une lettre trouvée par moi, ouverte par vous, et qui
est une épée rompue dans mes mains?
--Vous aimez mieux ma parole qu'un gage, fût-il sérieux?
--Oui, monsieur l'abbé, et je la réclame.
--Je vous la donne au nom du Christ, dit Moreali en étendant la main; et
prouvez-moi maintenant que vous y croyez.
--En vous donnant la mienne de ne rien trahir?
--Non! elle m'est inutile. J'ai foi en vous. Embrassez-moi, voilà tout
ce que je vous demande, et je vous le demande aussi au nom du Christ!»
Le philosophe et le prêtre s'embrassèrent.
«A présent, reprit celui-ci fort ému, conduisez-moi au chemin de fer, ou
venez avec moi à la résidence du général; vous verrez que ma conscience
n'a pas d'envers.
--Vous accompagner serait encore une suspicion. Je n'en ai plus, nous
nous sommes embrassés. D'ailleurs, je me suis juré de ne pas quitter
Lucie avant de l'avoir remise sous la protection de mon fils.
--Que craignez-vous donc en votre absence?
--Rien et tout. Un caprice du général, un retour qui se croiserait avec
notre départ, je ne sais quelle folie du père Onorio.... Je reste, et
vous... partez!».
CONCLUSION.
Quand M. Lemontier eut conduit l'abbé à la gare, il alla rejoindre
Lucie, qui le présenta à sa tante, et la bonne personne se réjouit quand
on lui dit à l'oreille que l'abbé n'était plus hostile aux projets
qu'elle avait favorisés dans le principe. Mademoiselle de Turdy avait
été bien ballottée dans ces derniers temps; elle avait flotté de Lucie à
l'abbé, et de son frère au général, sans trouver en elle-même une
solution, et disant à tout le monde:
«Ah! voilà qui est bien contrariant en vérité!»
C'était sa formule de soumission à tous les avis et son cri de détresse.
Elle fit un aimable accueil au père d'Émile, et le présenta à tout son
vieux monde, qui le regarda avec effroi d'abord, puis avec curiosité,
enfin avec sympathie, quand il eut causé un peu avec chacun; on lui
trouva d'excellentes manières, le langage élégant et modeste, et un ton
de la meilleure compagnie. Bien des gens n'en demandent pas davantage
pour se rendre.
Le lendemain, à Turdy, M. Lemontier donna à Lucie la somme limitée des
explications qu'il lui était possible de donner. Il sut très-habilement
lui prouver le danger des influences mystiques, sans compromettre ni la
mémoire de madame La Quintinie, ni la moralité des intentions de l'abbé;
mais il ne cacha pas à Lucie le serment que, dans un moment
d'exaltation, sa mère avait arraché à Moreali, non plus que le
désistement qu'elle avait fait ensuite de son fanatisme dans une heure
de calme et de raison. Sans lui dire à qui la dernière lettre de
Blanche était adressée, il lui en répéta les termes qui avaient rapport
à elle, et Lucie pleura en apprenant enfin que sa mère l'avait bénie et
regrettée.
Conformément à l'avis de son père, Émile était à ***, où commandait le
général. Le surlendemain des événements qui précèdent, il éprouva une
grande surprise en voyant entrer dès le matin Moreali dans sa chambre.
L'abbé l'embrassa avec effusion et lui dit de s'habiller vite. Ils se
rendirent ensemble chez le général, qui parut très-ému, mais non
surpris. Il avait déjà vu l'abbé. Émile ne savait rien de ce qui s'était
passé entre son père et Moreali. Il était très-ému lui-même. Moreali
gardait le silence.
«Allons, allons! dit enfin le général à celui-ci, j'ai donc été trop
rigide, selon vous? J'ai cru bien faire!... Vous savez, nous autres
soldats, nous croyons à l'autorité, nous aimons l'obéissance passive....
Mais j'aime ma fille, vous n'en doutez pas, j'espère!... Et puis je suis
homme à écouter un bon conseil.... Puisque c'est vous qui faites appel à
ma _complaisance_,... allons, _sac-à-laine_! je cède.»
Il tendit la main à Émile en lui disant:
«Vous êtes ici depuis deux jours, et vous ne veniez pas me voir! vous
attendiez mes ordres? C'est bien. Je vous ordonne de déjeuner avec moi.
Passez dans mon salon, j'achève en deux temps de m'habiller.»
Émile n'était pas absolument tranquille. Il voyait un faible et
mystérieux sourire errer sur les lèvres de Moreali. En même temps, il
remarquait une très-grande altération sur son visage flétri et fatigué.
Il avait tort de se méfier. Moreali souriait comme malgré lui de
l'empressement du général à se rendre; mais il n'avouait pas ce
sentiment d'ironie: c'eût été reconnaître l'ascendant qu'il avait eu
sur lui. Il parla à Émile de son père avec beaucoup d'affection, lui
apprit avec réserve que M. Lemontier avait levé tous ses scrupules, et,
quand le général vint les rejoindre, sanglé dans son uniforme, Moreali
s'éclipsa et ne reparut plus. M. La Quintinie alors ouvrit les bras à
Émile en lui disant:
«Voyons, enfant du diable! vous l'emportez! Soyez un bon diable.
Embrassez-moi, aimez-moi un peu, ne me prenez pas pour une ganache quand
je vous ferai la morale, et rendez ma fille heureuse.»
Émile l'embrassa avec effusion, car il sentit en lui, sinon la force, du
moins le besoin et l'instinct de la bonté. Il lui demanda s'il ne
viendrait pas apporter son pardon et son consentement à Lucie. Le
général répondit que c'était impossible, mais qu'il ne tarderait pas,
et, peu à peu entraîné par une réaction de condescendance
extraordinaire, il lui permit d'aller à Turdy et d'y retourner passer
chaque mois deux ou trois jours jusqu'à l'expiration du terme fixé,
disait-il, par Lucie.
Émile écrivait le jour même à son père:
* * * * *
«J'ignore si c'est bien Lucie qui a proposé ce délai; mais, fût-il plus
long, fût-il de plusieurs années, je m'y soumettrais, si le conseil
venait de toi. Dieu merci, tu n'es pas si exigeant!
«Le général m'a fait déjeuner avec lui et m'a fait promettre de revenir
passer la soirée. Il veut me présenter à son entourage officiel, non
comme son futur gendre, mais comme un jeune homme qui l'intéresse et
dont il fait cas. «Ça servira pour plus tard,» a-t-il dit. «Quand
j'aurai à déclarer mon alliance avec la philosophie, on sera moins
étonné. Promettez-moi d'être aimable ce soir. Tâchez de plaire à tout le
monde!» Et, prenant le ton enjoué et dégagé: «Vous verrez bien là
quelques têtes à perruque! ne blessez pas leurs principes. C'est
inutile.
«Comme le rôle d'un homme de mon âge est la modestie et la réserve, je
n'ai pas eu de peine à m'engager. Je suis rentré chez moi, d'où je
t'écris à la hâte. Je partirai à minuit en sortant de chez le général,
et demain, dans la soirée, je serai dans tes bras et aux pieds de Lucie.
«Je ne devrais pas être surpris de mon bonheur; tu m'as laissé ignorer
les détails de la lutte, tu m'as toujours crié: «Courage et confiance!»
Que pouvais-je craindre, de quoi pouvais-je douter, du moment que tu
travaillais pour moi? Et pourtant je crois rêver, et je suis si ému, que
je ne peux te rien dire, sinon que j'adore Lucie et toi, toi et Lucie.
Et le bon grand-père! comme j'aurai soin de lui, comme je le chérirai!
Dis à Lucie que je l'aiderai à le faire vivre jusqu'à cent ans! Mais tu
ne nous quitteras pas, mon père! Ah! je n'ai pas mérité tant de bonheur,
et pourtant j'aspire à l'infini du bonheur en ce monde, tu le vois!--A
demain! à demain!
«Embrasse pour moi mon cher Henri. Voilà un garçon dont je me moquerai
bien quand il voudra se poser en égoïste!»
* * * * *
Quand Émile fut arrivé à Turdy, Lucie et M. Lemontier acceptèrent le
délai de trois mois fixé par Moreali,--peut-être dans l'espoir d'un
retour de Lucie à ses opinions,--et on laissa croire à Émile, pour lui
faire prendre patience, que cette décision venait de son père. Il passa
quelques jours dans l'ivresse du plus pur bonheur et consentit à
retourner seul à Chêneville. Il ne s'effraya pas de cette retraite, qui
lui permettait de se recueillir et de savourer religieusement la pensée
de ses joies et de ses devoirs. Il fut même reconnaissant envers son
père, qui voulait rester près de Lucie. Le général ne s'y opposait plus;
Moreali n'eût osé s'y opposer.
En s'installant à Turdy jusqu'au mariage, M. Lemontier voulait étudier
la situation morale de Lucie. Outre qu'il croyait devoir veiller
toujours sur les retours possibles du fanatisme de son ex-directeur, il
se regardait comme obligé d'amener Lucie à une entière confiance dans
les principes de son fils. Lucie avait fait noblement le sacrifice de
tout acte contraire à ces principes; M. Lemontier ne voulait pas la
prendre au mot trop vite. Il souhaitait de la voir convaincue qu'elle
restait chrétienne tout en posant une limite à l'influence du prêtre
dans sa vie et en subordonnant cette influence à celle de son époux.
Pour le fond du dogme, Lucie était toute convertie, on l'a vu. Elle
avait toujours nié l'enfer et haï la persécution religieuse. Quant au
reste, si elle gardait quelques doutes, elle n'en parlait pas, et M.
Lemontier attendait avec déférence qu'elle les lui confiât.
Ce moment d'abandon ne tarda pas à venir; mais, au lieu de confesser des
doutes, Lucie affirma des certitudes. Ce fut un jour que le père Onorio
prêchait à Chambéry. On n'avait pas revu Moreali depuis la soirée
d'explication définitive avec M. Lemontier, c'est-à-dire un mois environ
depuis le consentement donné par le général. Émile devait venir le
lendemain faire sa visite mensuelle de trois jours. Il espérait même
pouvoir la prolonger, car le général s'était annoncé aussi et lui avait
écrit: «Si vous arrivez en Savoie quelques jours avant moi, vous m'y
attendrez.» Henri Valmare était parti pour rejoindre sa fiancée. Il
voulait tout disposer pour se marier le même jour qu'Émile.
Le père Onorio avait continué à recevoir l'hospitalité à Hautecombe;
mais il battait le pays, quêtant et catéchisant un peu partout,
infatigable dans ses longues courses pédestres, vénéré des paysans pour
son vagabondage athlétique dans un âge qui paraissait si avancé, pour
ses allures mystérieuses et pour ses discours dans une langue qu'ils ne
comprenaient pas. Ils l'écoutaient quand même avec admiration, et sa
pantomime saisissante les édifiait en même temps qu'elle les amusait.
Elle faisait peur aux femmes, grande condition de succès.
A Chambéry, le moine essaya de prêcher. Quelques auditeurs le
comprirent, s'étonnèrent de son énergie, et en firent part à tous ceux
de la ville qui étaient Italiens d'origine ou qui comprenaient la langue
de la frontière. On se réunit au jour marqué pour une seconde
conférence. Le bruit en vint à mademoiselle de Turdy, chez qui Lucie se
trouvait en visite avec son grand-père et le père d'Émile. Celui-ci
proposa d'aller entendre le _saint_. Lucie refusa d'abord, mais M.
Lemontier insista.
«Je vous prêche depuis longtemps mes idées, lui dit-il, et qui n'entend
qu'une cloche n'entend qu'un son. Ne faut-il pas pouvoir dire à votre
père que vous avez prêté les deux oreilles avec une égale attention? Je
regrette que M. Moreali ait disparu, et qu'il ne prêche point ici à la
place du capucin.»
On se rendit à l'église, où le père Onorio parla comme il savait parler,
quand il était sous l'influence d'une pensée naïvement chrétienne. Il
fut un peu puéril, mais fort touchant en décrivant les attributs de la
vertu évangélique. Il achevait son sermon, lorsqu'il s'arrêta au milieu
d'une phrase, comme si une vision eût passé devant ses yeux. Il se
pencha sur le bord de la chaire et regarda un coin sombre vers lequel
tous les regards se portèrent instinctivement, mais où l'on ne remarqua
rien ni personne qui pût l'avoir choqué ou surpris. L'attention se
reporta sur lui. Sa figure avait pris une expression terrifiante, ses
lèvres tremblaient, ses yeux lançaient des flammes. Il bégaya quelques
mots qui firent deviner plutôt que comprendre la pensée d'une brusque
transition; puis il lança un anathème qu'il avait lu quelque part et que
nous pouvons reproduire ici, puisqu'il a été publié ailleurs.
«_Le vrai infâme_:--Mais voici le vrai infâme, près de qui tous les
autres semblent innocents; voici le monstre plus redoutable que le fou,
pire que le païen et le renégat.
«C'est le prêtre ennemi de l'Eglise, c'est le parricide, c'est Judas
encore couvert de la robe des apôtres, la bouche encore pleine du
mystère divin.
«Il existe, je l'ai vu, je l'ai entendu. De la synagogue au prétoire, il
promène l'impudence de sa trahison.
«Infâme! nous ne te méprisons pas, toi! Quelle que soit la misère de ton
esprit, le crime est dans ton coeur, et ce crime est trop grand. Sois
maudit pour le crime de ton coeur!
«Sois maudit du peuple que tu scandalises! sois maudit des prêtres
consternés! que la femme qui t'a enfanté maudisse ses entrailles! que
l'évêque qui t'a sacré maudisse sa main! sois maudit dans les cieux!
«Sois maudit, ostiaire qui ouvres à l'ennemi et qui sonnes la cloche de
rébellion, lecteur qui fais mentir les saints livres, exorciste qui
invoques Belzébuth, acolyte qui portes le flambeau de Satan!
«Sois maudit, diacre prévaricateur, toi qui as reçu l'esprit de Dieu _ad
robur_, pour défendre les biens de la sainte Église, et qui dis aux
voleurs que le domaine sacré leur appartient!
«Sois maudit, prêtre sacrilége, profanateur de l'autel, parricide
abominable, violateur des serments les plus saints! Tout ce que tu
trahis, tu le trahis dix fois. C'est de toi qu'il a été dit: «Mieux
vaudrait pour lui qu'il ne fût pas né!»
«Si tu ne te repens, que Dieu compte tes pas dans la voie du mal, et
qu'il n'en oublie aucun; qu'il accumule sur toi la charge et l'infection
des péchés que tu fais commettre et de ceux que tu aurais remis!
«Que toutes les bénédictions que tu as reçues et que tu renies se
retournent contre toi; qu'elles tombent sur toi et qu'elles t'écrasent
comme un sacrement de Satan!
«Que les onctions sacrées te brûlent; qu'elles brûlent tes mains tendues
aux présents de l'impie; qu'elles brûlent ton front, où devait rayonner
la lumière de l'Évangile, et qui a conçu de scélérates pensées!
«Que ton aube souillée devienne un cilice de flammes, et que Dieu te
refuse une larme pour en tempérer l'ardeur! Que ton étole soit à ton cou
comme la meule au cou de Babylone jetée dans l'étang de soufre!
«Que...»
Le père Onorio ne se fût peut-être pas arrêté avec le texte, car
l'écluse de la colère était ouverte, et la haine sacrée jaillissait et
coulait intarissable de sa bouche frémissante et inassouvie; mais Lucie
se leva et dit à son grand-père, assez haut pour être entendue:
«Sortons, mon père. Ceci n'est plus un sermon, c'est un blasphème!»
Et, prenant le bras de M. de Turdy, elle se dirigea vers la porte; mais,
en passant devant le pilier que le moine n'avait cessé d'apostropher, M.
Lemontier, qui suivait Lucie avec mademoiselle de Turdy, vit apparaître
Moreali, pâle comme un spectre. L'abbé s'élança au-devant de Lucie en
lui disant à voix basse:
«Au nom du ciel, ne faites pas ce scandale...»
Et il ajouta encore plus bas:
«Si les malédictions que votre mariage attire sur ma tête excitent en
vous quelque compassion...»
Mais Lucie, dont l'accent ferme pouvait être saisi par tout le monde
malgré la douceur réservée de son intonation, lui répondit:
«Non, monsieur, je ne remettrai jamais les pieds dans une église où, au
nom du Christ, on prêche l'exécration de son semblable avec impunité!
--Mais prenez garde! dit en souriant M. Lemontier. L'auteur de cette
malédiction a été embrassé et béni par le pape, et le pape est
infaillible!
--S'il en est ainsi, répondit Lucie tout haut et avec énergie, à partir
de ce jour, je n'appartiens plus à l'Église catholique.»
Moreali fit un geste de désespoir et disparut. Lucie sortit avec sa
famille.
«Bien, ma fille! lui dit le grand-père; à présent, moi, je veux croire à
Dieu!»